LÉON SAY
Si cette lettre n'a pas été écrite, — et nous sommes bien obligés de reconnaître qu'elle n'est point authentique, — elle rend, du moins le croyons-nous, assez exactement l'impression qu'a dû causer le détachement afFecté et bien inattendu de M. Léon Say pour le régime des traités de commerce. Nous parlons ici des gens qui n'ont point tout à fait perdu la mémoire. Ceux-là ne peuvent guère croire à la conversion de
M. Léon Say ou du moins sont bien obligés de réserver leur confiance.
En 1880, en effet, au mois de juin, M. Léon Say, ambassadeur de France à Londres, se démit de ces hautes fonctions pour venir prendre la présidence du Sénat. Les traités de commerce devaient être renouvelés Tannée suivante ; tout le monde s'en occupait, et M. Léon Say, naturellement plus que tout le monde. L'ex-ambassadeur profita du banquet du lord-maire, à Guildhall, pour faire ses adieux à la. nation amie, et lui exprimer le regret qui empoisonnait son départ.
Dans cette circonstance, au moins aussi solennelle que devait Têtre, dix ans après, la nomination de notre commission des douanes, M. Léon Say prononça un 0. discours dont voici, sans plus de commentaires, les ■ déclarations principales :
... Ne peut-on pas dire, en ^et, qu'il est inutile de venir dans notre grand pays pour resserrer les liens d'amitié qui nous attachent les uns aux autres, quand ces liens sont si solides qulis forment un nœud pour ainsi dire indissoluble ?
On n'a jamais vu une entente plus cordiale et reposant sur des bases plus naturelles, celles de l'estime, de l'amitié, des intérêts.
Aucune mission ne saurait rien y ajouter.
Ne puis-je pas dire aussi que, du côté commercial, ma mission est en quelque sorte achevée ?
J'aurais voulu, certes, mettre mon nom au bas d'un
TRAITÉ de commerce DONT LA PLACE EUT ÉTÉ, DANS L'HIS- TOIRE, A CÔTÉ DU TRAITÉ DE COBDEN. RAPPROCHER MON NOM DE CE GRAND NOM EUT ÉTÉ UNE DES PLUS GRANDES JOIES DE
MA VIE, et il n'est que trop vrai que je n'ai encore signé ni
traité de commerce, ni document public, rien, en un mot, qui ressemble à un arrangement diplomatique.
Mais j'ai déjà du moins, et c'est beaucoup, cette impression, APPUYÉE d'ailleurs SUR DES FAITS, QUE LES DEUX PAYS RENOUVELLERONT BIENTÔT, EN LES AMÉLIORANT DANS UN SENS LIBÉRAL, LES TRAITÉS DE i860.
Je vois les difficultés qu'on pouvait entrevoir au premier abord au fur et à mesure qu'on entre dans l'étude des faits, et j'en conçois un espoir qui ne sera certainement pas déçu.
Les fruits sont mûrs, Us seront bientôt ctieillis au grand profit des deux nations amies; et si je laisse avec regret à un successeur le soin de faire la moisson, j* aurai du moins la joie d'avoir vu luire un des premiers les rayons qui la préparaient.
Cette effusion d'éloquence n'est-elle point tout simplement adorable? Nous en sommes, pour notre part, infiniment touché!
Mais en qui faut-il avoir confiance : dans le Léon Say de 1880 ou dans le Léon Say de 1890 ? Et le Léon Say de 1891 ne nous réserve-t-il pas encore d'autres surprises ?
... Doute horrible, nuit noire!
On ne sait plus bien d'ailleurs ce qu'il faut croire. Dans ce nouveau Dictionnaire d'économie politique dont nous parlions tout à l'heure et qui est rédigé sous la direction de M. Léon Say, on lit en effet des choses étonnantes. On dit par exemple, à propos de la liberté commerciale :
« Notre science économique est bien loin en arrière
des problèmes posés par la société d'aujourd'hui. La critique la plus forte qu'on puisse faire de Téconomie politique actuelle, c'est qu'elle ne distingue pas avec assez de précision Yâconomie de réchange et celle de la production. Sa doctrine des marchés est très en arrière des systèmes actuellement pratiqués et, par-dessus tout, elle ne s'est pas rendue maîtresse de la loi de l'offre et de la demande.,. »
Rien de plus exact que cette remarque.
Les économistes — ceux-là du moins qui ont la prétention d avoir seuls droit à cette qualification — n'ont jamais su comprendre, ou n'ont jamais voulu admettre, que les « échangeurs » — je demande pardon du barbarisme — c'est-à-dire les cx)mmefçants avaient non seulement des intérêts distincts de ceux du producteur et du consommateur, mais des intérêts absolument opposés à ceux-ci.
Leur erreur initiale a été de raisonner comme si la société était partagée en deux classes: d'un côté, le» producteurs; de l'autre, les consommateurs. C'est un point de vue qui a pu avoir une justesse très relative d'ailleurs dans les siècles précédents. L'aristocratie — sauf la très singulière exception des gentilshommes verriers — ne produisait guère. Le travail, étant alors à peu près exclusivement manuel, était considéré conune une « dérogation ». Nous n'avions pas à discuter ici ces théories. Il nous suffit de constater qu'elles étaient non seulement enseignées, mais pratiquement appliquées chaque jour jusqu'au siècle dernier.
Aujourd'hui les idées et les mœurs se sont modifiées.
40 LA COMÉDIE LIBRE-éCHAXGISTE
Ce qu'on appelait autrefois raristocratie produit tout autant proportionnellement que la démocratie; et il y a d'ailleurs entre celle-ci et celle-là un courant si actif, un mélange si fréquent, qu'on ne sait plus bien où commence Tune et où finit l'autre.
Les détenteurs de capitaux s'en servent pour subventionner le travail et le consommateur qui n*est point en même temps producteur est tellement rare que nous ne savons point s'il serait facile de le découvrir, en dehors du monde des fonctionnaires.
^ La conséquence est que les intérêts du producteur et du consommateur ont cessé d*être en antagonisme, à supposer qu'en réalité ils l'aient jamais été. Quand ïe^ uns souffrent, les autres sont bien près de la détresse. Il t*stvrai qu'à côté d'eux un autre intérêt a singulièrement grandi. Plus le marché de production et le [Tiarché de consommation s'étendent, plus aussi grandit l'intervention des intermédiaires, c'est-à-dire du comiriirce. Celui-ci ne saurait avoir le même objectif. Ce qy il demande, c'est d'avoir à sa disposition, soit pour Tachât, soit pour la vente, le champ le plus étendu pfiftsible. Aussi est-ce dans ce personnel des intermédiaires entre le producteur et le consommateur que le libre-échange recrute les plus solides éléments de son arïfiée. C'est là une considération sur laquelle il convii^nt de s'arrêter d'une façon particulière.