La Révolution économique^ 4'°° édition, préface
Peu soucieuse de la gloire qui s'envole en fumée sur les champs de bataille, TAngleterre, depuis qu'elle a une histoire, dans toutes les coalitions qu elle a inspirées, dans toutes les guerres où elle a pris part, dans tous les traités qu'elle a signés, a eu cette préoccupation unique : sa grandeur matérielle. Mais elle y a surtout travaillé par sa législation ; et si elle a pris conmie progrès industriel, comme outillage et comme activité de travail, une avance d'un siècle sur les puissances continentales, c'est parce qu'elle ne s'est jamais laissé détourner de son but, et qu'elle a pratiqué la prohibition avec une rigueur inconnue dans tout le reste de l'Europe.
Au commencement de ce siècle, elle avait emmagasiné des forces énormes, conquis une situation qui déjà lui permettait de n'avoir à redouter pour longtemps aucune concurrence dans le monde entier. Toutefois, ce n'est qu'en 1849 qu'elle s'est décidée à abroger complètement la « mesure détestable au point de vue économique^ » qui l'avait conduite à la première position économique du globe, le « monument de barbarie » sur les ruines duquel, tout de suite, elle se mit à présider le chœur des nations civilisées !
Celles-ci, la France surtout, — ou du moins les libre-échangistes de France, — furent enthousiasmés de la magnanimité de l'Angleterre. C'est de ce jour que commença chez nous la campagne qui eut son dénouement en 1860.
1. Nouveau Dictionnaire d'Économie politique^ publié sous la direction de M. Léon Say; Paris, Guillaumin, 1890.
C'est qu'entre la façon purement doctrinale dont nos pauvres économistes ont conçu le libre-échange et la façon magistralement égoïste dont nos bons voisins Font toujours pratiqué, il y a des abîmes. On peut s'en référer au témoignage peu suspect de M. Paul Leroy- Beaulieu : « Les Anglais mêmes ne l'appliquent pas (le libre-échange) d'une façon littérale : quand, par exemple, sous prétexte d'épizooties qui n'existent pas, ils prohibent le bétail français, il est clair que, derrière le prétexte, il y a un certain désir de plaire à l'agriculteur national et de lui limiter subrepticement la concurrence*. »
Un autre docteur de l'École, M. Coste, a dit de son côté:
« Nous sommes entrés en rapports économiques avec des nations trop avancées pour nom, qui nom ont dans la pratique fait subir des conditions inégales en nous prenant plus qu'elles ne nous donnaient. » Cela s'applique tout au moins à l'Angleterre, et il est impossible de dégager en moins de mots la raison et la moralité du libre-échangisme britanoique.
On comprend donc bien que l'Angleterre aurait grand intérêt à ce que cette situation se maintînt. Elle multiplie d'autant plus ses efforts qu'elle se sent menacée par la tendance de tous les peuples à se suffire à euxmêmes pour les objets fabriqués. Elle n'a pas, comme la plupart de ces peuples et en particulier comme la France, l'avantage de pouvoir vivre d'elle-même e]t sur