Économie politique populaire
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marchandises à vendre : en d'autres termes, qu'il s'appauvrit lorsqu'elles sortent vendues de chez lui, tandis qu'il s'enrichit lorsqu'il emmagasine des produits susceptibles de ne pas s'écouler.
Moi, qui suis au courant de la logomachie dogmatique, moi qui sais que l'École a toujours un axiome à opposer aux révoltes du bon sens, je comprendrai peutêtre : mais les âmes simples continueront de ne pas comprendre.
Pas d'équivoque, s'il vous plaît 1 En disant que je comprends, je n'entends pas dire que je trouve logique; car si aucune de ces formules ne m'est étrangère, hélas! je ne suis pas encore parvenu à en saisir le lien; et quelque bonne volonté que j'y mette, je ne crois pas qu'il me soit possible de jamais pénétrer Tarcane de ce syllogisme auquel se réduit toute cette discussion :
L'importation nous enrichit;
L'exportation nous appauvrit;
Donc l'exportation fait vivre nos ouvriers et garantit la bonne tenue et la prospérité du marché national.
Cela a l'air d'une sottise. C'est cependant le squelette du raisonnement de l'école libre-échangiste.
Ce n'est certes point que nous ne souhaitions, tout comme d'autres, de voir notre marché extérieur, non seulement se maintenir, mais môme se développer.
Nous croyons même que pour cela, il n'est nullement nécessaire de sacrifier Tun à Tautre. Les deux intérêts peuvent très bien coexister. Mais s'il était prouvé qu'il fallût se résigner à un choix, nous estimerions que le côté où il y a, dès maintenant, le plus certain et le plus beau des marchés du monde est plus digne de notre sollicitude que le côté où il y a trois milliards, devenus très aléatoires devant les mesures prises de longue date ou projetées par tous nos concurrents de Textérieur.
Au surplus, si nous reportions le meilleur de nos efforts, de notre ambition, vers ce marché intérieur, m'est avis que nous en pourrions tirer beaucoup plus et faire, en même temps qu'une excellente opération, une œuvre vraiment patriotique, celle-là!
On va toujours chercher bien loin ce qu'on a sous la main.
Ah! si tous les citoyens français étaient pourvus de tout ce qu'il faut pour pouvoir consommer selon l'exigence de leurs besoins, nous comprendrions très bien la nécessité d'aller demander à l'étranger de nous débarrasser de l'excédent de nos produits. Mais peut-on, en conscience, prétendre que nous produisons au delà de nos propres aptitudes à consommer? Combien y a-t-il encore en France de gens qui ne mangent pas de pain blanc, oui ne boivent que de l'eau, pour qui la viande est une nourriture qu'on s'offre les jours de fêtes carillonnées, qui sont très mal ou insuffisamment vêtus, qui logent dans des taudis infects?...
A tous ces malheureux qui ne demanderaient qu'à
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c^ser de l'être, le libre-échange veut enlever les moyens de travailler; il leur donne, en compensation, la nourriture, le vêtement, etc., soi-disant offerts à bas prix par Tétranger; mais il leur enlève le moyen de se les procurer. Notre système est tout contraire : nous voudrions leur voir produire eux-mêmes les objets dont ils ont besoin et pour leur alimentation et pour leur entretien. En attendant que le libreéchange, aima parens, leur fasse des rentes, nous n'ambitionnerions que de leur assurer du travail, c'està-dire des salaires.
L'industrie et le sol de la France — le sol surtout, dont une grande partie reste encore abandonnée ou insuffisamment cultivée — pourraient, si l'on daignait tirer parti de toutes leurs richesses, panser ces plaies, et, en même temps, nous faire réaliser le plus beau des rêves économiques.
Il faudra pourtant qu'on s'en occupe et qu'on y vienne. Car la création de nouveaux débouchés à Vintérieur ne sera pas seulement une œuvre de raison et de sagesse : déjà, pour qui regarde la situation d'un peu haut, c'est une nécessité, une question de vie ou de mort.
Il faut — dit un publiciste financier, que préoccupe très justement rabaissement du taux de rintérêldes valeurs dites de tout repos — il faut que d*ici à la fin de ce siècle, le marché des valeurs mobilières donne emploi à une vingtaine de milliards de capitaux, si nous voulons éviter Tengorgement et Favilissement excessif du taux de l'intérêt.
Il faut que nous prenions Thabitude d'aller à d'autres
placements que ceux qui nous sont familiers. Actuellement, lorsque nous nous sommes arrêtés à la Rente, aux valeurs des grandes Compagnies de chemins de fer et du Crédit foncier, au Suez, au Gaz et à une douzaine d'autres grandes valeurs, nous croyons que nous avons égrené tout le rosaire du parfait capitaliste. Il est indispensable que nous nous décidions à faire maintenant de nombreuses explorations au delà de la zone dans laquelle nous restons étroitement confinés.
Nous aurons bientôt l'occasion, probablement, de demander à une série d'entreprises coloniales des placements de rechange ; mais si nous voulions nous appliquer à tirer de notre propre sol toutes les richesses que nous pouvons en extraire, il y aurait encore là, pour les capitaux doués d'initiative, un champ d'activité inépuisable.
L'agriculture est l'élément nourricier par excellence. Avec les énormes capitaux que nous pourrions mettre en mouvement à son profit, il nous serait possible de la rendre aussi attrayante et aussi fructueuse qu'elle est aujourd'hui discréditée.
Pourquoi hésiterions-nous à la transformer et à en faire une de ces industries perfectionnées, qui, dans d'autres branches, sont venues se substituer si avantageusement aux industries rudimentaires de nos aïeux.
Donnons cinq ou six milliards à l'agriculture : elle nous rendra deux cents ou trois cents millions de plus par an. Ce sera un excellent placement.
On ne saurait trop se pénétrer de l'ensemble de ces observations. Il reste, en effet, beaucoup à faire en France, et, ajouterons-nous, dans notre domaine colonial. Il importe que nos capitaux ne dorment plus dans les caisses de TÉtat. Ce sont des agents de travail: faisons-les travailler! Et, pour qu'ils travaillent,
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assurons-leur, au moins, par une protection suffisante, la sécurité qui les mettra à l'abri des entreprises de rétranger.
Il ne faut pas d'ailleurs se faire d'illusions sur les difficultés et l'étendue de la tâche.
La réforme économique ne se fera pas en un jour. Elle ne sera complète que lorsque notre système commercial intérieur aura été refondu et mis en harmonie avec les idées nouvelles, je veux dire avec le protectionnisme compensateur moderne qui embrasse tous les ressorts de la fortune publique, et qui est tenu de concevoir tout autrement que les doctrinaires les droits du producteur, l'intérêt du consommateur et le rôle des intermédiaires nécessaires.
Il y a donc des intermédiaires nécessaires? Assurément. M. Maurice Block, dans son récent ouvrage sur les Progrès de l'Économie politique, démontre avec infiniment de raison qu'on ne peut pas s'en passer. Page 3 de son second volume, il dit positivement: « Est-ce que le café qui est au Brésil existe pour le Parisien, si on ne le lui apporte pas? Peut-il envoyer sa cuisinière tous les matins au Brésil pour acheter le café qu'il lui faut? »
C'est, ma foi, vrai!
Il faudrait être de parti pris pour ne pas convenir qu'une science qui parvient à mettre en lumière de
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pareilles vérités, est une science en progrès. Mais cela prouve-t-il que tout soit pour le mieux dans le monde des intermédiaires, et qu'il faille se soumettre servilement à ses lois ?
L'intermédiaire, — du moins avec les proportions qu'il a prises sous le régime de la liberté commerciale sans frein, — voilà Tennemi I L'ennemi de la fortune publique, ou, ce qui revient au même, de sa juste répartition. Son rôle se bornant à la nécessité stricte, il serait un rouage utile et intéressant de la machine économique. Mais, avec la faveur et grâce aux encouragements accordés à la spéculation, grâce aussi aux effets logiques d'une libre concurrence qui devait être la garantie naturelle du bon marché des produits et du progrès dans le bon marché, l'intermédiaire semble, à cette heure, n'avoir d'autre fonction que de fausser la valeur réelle des denrées, d'entretenir des prix fictifs, de rendre le plus souvent sans profit pour le consommateur l'effort du producteur arrivé à produire à meilleur compte.
D'une part, le commerçant sans cesse obligé de recourir à toute espèce d'expédients pour attirer à lui la clientèle, dans la lutte d'une concurrence acharnée et pas toujours loyale, s'impose des sacrifices de réclame et des augmentations de frais généraux qui retentissent forcément sur ses prix de vente.
D'autre part, le commissionnaire tire à boulets rouges sur l'industriel. N'est-il pas le maître de la situation ? Le régime libre-échangiste ne lui permet-il pas de dire au producteur : Si vous refusez de nous livrer votre
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marchandise à tel prix, nous la ferons fabriquer ailleurs. Dieu merci, il n'y a plus de frontières! »
Cette espèce de « chantage », qui se pratique journellement, est couvert par un axiome de moralité courfitnte : « Les affaires sont les affaires. » Heureux encore doit s'estimer le producteur quand, ayant eu Timprudence de fournir un modèle créé par lui, il ne &e trouve pas dans la corporation internationale des commissionnaires quelqu'un qui, naturellement, n'éprouve aucun scrupule à faire copier ce modèle à l'étranger I
J'entends dire par les producteurs que le commerçani du marché intérieur ne se fait pas faute mm plus lUtenir à l'industriel un langage comminatoire. Pour lui aussi, les affaires sont les affaires; et tel honorable boutiquier qui a rempli vaillamment son devoir en 1870 contre l'ennemi national de la France, sent son patriotisme fléchir quand il est derrière son comptoir.
« Le libre- échange, écrivait Allain-Targé, c'est le sacrifice de tous les intérêts à celui des intermédiaires. » Les anciens, qui disaient plus crûment les choses, allaient plus loin encore, et n'hésitaient pas à donner un patron commun, le dieu Mercure, aux commerçants et aux voleurs. Ils exagéraient !
Nous voudrions, tout au moins, faire pénétrer dans le public une idée qui ne lui est point familière, lui ouvrir les yeux sur une funeste et grossière erreur où il est entretenu par le langage administratif, par les clichés parlementaires, par le style courant de la presse. Ne rencontre-t-il pas à chaque moment dans les formules bureaucratiques, sur les lèvres des orateurs, sous la
plume des écrivains, ces mots toujours accolés ensemble : « Les intérêts du commerce et de Tindustrie? » Ne lit-il pas, au frontiscipe d'un de nos monuments d'État : « Ministère du commerce et de l'industrie ? »
Et cependant ne hurlent-ils pas de se voir accouplés ?
Les producteurs — et, sous celte dénomination générique, il faut comprendre tous ceux qui produisent la matière première ou qui la transforment, — les producteurs, dis-je, sont vraiment les auteurs de la richesse nationale. Ils en sont, en même temps, les plus équitables répartiteurs, les salaires qu'ils distribuent correspondant sincèrema[it à la création d'une marchandise nécessaire au consommateur et qui devrait, en principe, arriver à ce dernier pour un prix calculé sur trois éléments principaux : i^ la valeur de la matière première ; 2** la valeur de la main-d'œuvre employée ; 3^ le bénéfice de l'industriel.
Au contraire, Tagent intermédiaire (commissionnaire pour l'exportation ou commerçant pour l'intérieur), non seulement ne produit rien, mais encore grève forcément la richesse nationale de prélèvements usuraires qui sont supportés, partie par le consommateur, partie par le producteur.
D'où donc a pu venir ce sophisme officiel qui consiste à présenter toujours comme inséparables des intérêts aussi vraiment opposés que ceux de l'industrie et du commerce?...
11 est venu du libre-échange.
Ne serait-on pas tenté de dire que nous avons été
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trop vite en besogne révolutionnaire ? Nous avons cru que le mot liberté était un talisman renfermant le secret de tous les bonheurs; et nous avons qualifié de gothiques toutes les institutions de Tancienne France.
Sans en vouloir ressusciter aucune, il est tout de même curieux de constater que, sous forme de syndicats professionnels, d'associations coopératives, de banques populaires et d'autres institutions — qui semblent, chose étrange, éminemment démocratiques — nous revenons un peu à Tesprit du régime corporatif.
Eh bien ! c'est cet esprit-là que nous voudrions voir progresser dans la France actuelle, dans la France d'un siècle après la Révolution, parce qu'une chose bonne en soi est toujours bonne à reprendre.
Nous ne trouvons pas que ce soit un progrès bien enviable à conserver que celui qui consiste à faire payer trois francs la livre, aux Halles de Paris, telle denrée qui, sans la spéculation d une certaine catégorie d'intermédiaires, pourrait être payée trente sous, en y comprenant la rémunération de tous les travailleurs qui ont contribué à la produire et à l'amener sur le lieu de vente.
En présence de la protection douanière qui rendra un peu de sécurité à l'industriel et à l'agriculteur français, il faut aussi que les intérêts du consommateur, obligé de se fournir de produits français, soient défendus. Nous demandons aussi une protection plus efficace pour lui.
Cette protection, c'est la réforme urgente de notre système commercial, c'est la guerre contre l'intermé-
diaire. J'entends contre Tintermédiaire purement parasite et surtout contre le spéculateur.
Beaucoup de bons esprits pensent qu'il appartient aux producteurs de l'organiser. Que d'un bout de la France à l'autre, toutes les industries se mettent en rapport direct avec le consommateur. En pratique, c'est peut-être malaisé. 11 s'agit de secouer un peu la torpeur des habitudes prises. Le consommateur, on peut en être certain, ne se fera pas tirer l'oreille ; le producteur y trouvera son bénéfice ; et si quelques spéculateurs s'effondrent, la France n'y perdra rien.
Tant qu'un poisson sera payé deux sous à nos braves pêcheurs et revendu deux francs aux consommateurs de la ville ; tant que nous serons tenus de donner — octroi non compté — quatre-vingts ou cent francs d'une pièce de vin livrée pour vingt-cinq francs par nos viticulteurs ; en un mot, tant que — la part faite aux frais de transport — tout ce que nous consommons continuera de subir, à sa sortie de chez le producteur, des majorations de c^nt ou de deux cents pour cent, il nous semble qu'il restera quelque chose à faire, et que le « commerce » tel qu'il se pratique, n'est point l'institution irréprochable, merveilleuse qu'il faut admirer et à laquelle il faut tout sacrifier.
La sollicitude anglaise pour la France. — Les conseils de Sir Michael Hicks Beach. — L'affection mutuelle de TAngleterre et de la France. — Un exemple caracléristique. — Comment l'Angleterre est devenue libre-échangiste. — L'acte de navigation. — Son abrogation. — Conception française et conception britannique du libre-échange. — Deux aveux. — La houille anglaise et les navires français. — Trois francs trente par minute. — Les menaces de l'avenir pour la Grande-Bretagne. — L'exportation anglaise. — La balance du commerce en Angleterre. — La fantasmagorie des chiffres.
Les Anglais se préoccupent de notre attitude en 1892, date où expirent nos traités de commerce, et, comme ils savent mieux que nous — vous n'en douiez pa«? — ce qu'il convient de faire dans l'intérêt de notre agriculture et de notre industrie, ils commencent à nous donner des conseils.
Ces conseils — parfaitement désintéressés, vous n'en doutez pas davantage? — apparaissent dans un discours prononcé en avril 1890, au banquet annuel des Cham-
brés de commerce anglaises, par sir Michael Hicks Beach, président du Board of Trade.
Je crois, a dit le ministre de S. M. britannique, qu'il ne faut pas être trop inquiet sur le point qui préoccupe surtout les Chambres de commerce, c'est-à-dire Faction probable de la France, en 1892, à l'égard du commerce anglais. Nous sommes probablement tous d'avis que, si la France voulait seulement être assez sensée pour adopter une politique libreéchangiste, cela sérail non seulement à notre avantage, mais plus encore à celui de la France elle-même. Mais si la tendance des Français en 1892 est d'incliner encore davantage vers la protection, je ne crois pas qu ils puissent faire plus de tort à notre commerce avec eux qu'ils ne lui en ont fait déjà. S'ils lâchaient de le faire, ils en souffriraient plus que nous et dans une mesure telle, que celte politique ne saurait durer longtemps. En 1888, huit pour cent de nos exportations allaient en France et dix pour cent de nos importations venaient de France. D'autre part, vingt -six pour cent de la totalité des exportations françaises venaient en Angleterre et treize pour cent des importations françaises venaient d'Angleterre. Il est donc parfaitement clair qu'au point de vue de la masse des afTaires, la France est relativement plus intéressée à la question que nous. C'est une raison pour que la France, en 1892, ne fasse rien pour diminuer le commerce avec ce pays.
Les conseilleurs ne sont jamais les payeurs. Cela est vrai, surtout quand il s'agit d'affaires et que les conseilleurs parlent la langue du Cobden-Club. En 1860, les très habiles représentants des intérêts anglais nous ont pris dans les filets de leur savante tactique, toujours la même, qui consiste à nous concéder, comme une faveur, des avantages dont leur pays sera seul à
LE LIBRE-éCllANGE EN ANGLETERRE 83
profiter. Ils trouvèrent en Napoléon III le rêveur facile à séduire, et, on Michel Chevalier, le candide apôtre qu'il leur fallait pour atteindre leur but sans se faire soupçonner de Tavoir visé. Ce Michel Chevalier était vi*aiment irrésistible! Comment lui refuser ce traité libre-échangiste après lequel il soupirait depuis l'Exposition de 18d3, et qui était devenu son idée fixe, la grande pensée de sa vie? Sir Richard Cobden se laissa faire avec une générosité toute britannique. Et, quelques années plus tard, lorsque Michel Chevalier remit le pied sur le sol du Royaume-Uni, la reconnaissance anglaise, bruyante, formidable se traduisit en son honneur par des ovations comme jamais la reine, ellemême, n'en a reçu de ses loyaux sujets!... Ce qui, d'ailleurs, n'empêcha pas cet excellent économiste de rester persuadé qu'il avait fait « un coup de maître ».
Aujourd'hui, la même façon d'opérer se dessine. Comme elle a réussi depuis un siècle, il n'y a pas de raison, pensent nos bons voisins, pour qu'elle ne réussisse pas encore. Et voilà pourquoi, d'un air détaché, l'honorable Michael Hicks Beach nous dit : Vous savez, nous n'y tenons pas plus que cela! Il y va de votre intérêt infiniment plus que du nôtre; si vous avez pour deux sous de bon sens... (ici nous restituons la véritable pensée de l'orateur), si vous avez pour deux sous de bon sens... vous continuerez à tirer pour nous les marrons du feu.
Eh bien! sir Michael Hicks Beach se leurre. Nous ne nous laisserons pas toucher, surtout par le malheureux argument qui sert de base à sa démonstration. Les
chiffres présentés par le ministre anglais et tendant à établir que l'Angleterre nous achète plus que nous ne lui achetons, sont un simple trompe-rœil de statistique. Qui devrait le savoir mieux que M. le président du Board of Trade? Ne feint-il pas d'ignorer que la douane française, dont il donne les chiffres, met au compte de l'Angleterre toutes les marchandises exportées par bateaux anglais? S'il est vrai qu'une quantité considérable de nos produits prenne le chemin de l'Angleterre, il sait bien que ce n'est pas pour y être tous consommés. Les dix-sept cent millions environ de réexportation qui figurent dans les états de douane anglaise ne sont pas pour nous donner tort. Qui, d'ailleurs, a jamais pu croire que les cent vingt millions de tissus de laine, par exemple, que nous envoyons de l'autre côté du détroit, sont achetés par les Anglais, quand ces derniers en fabriquent eux-mêmes beaucoup plus qu'ils n'en peuvent consommer, et nous expédient, notamment, pour près de cinquante milllions de lainages et draperies? L'Angleterre importe, bon an, mal an, de cinquante-cinq à soixante millions de tissus de coton ! qui croira sérieusement que c'est pour son usage personnel, alors que sa fabrication excède sa consommation de plus de quatre-vingt-cinq pour cent? * La vérité, c'est que, pour avoir laissé ruiner notre V //"marine marchande, en lui refusant trop longtemps la y^ protection nécessaire, nous sommes obligés, à l'exemple - -de beaucoup d'autres peuples, de nous servir surtout de l'Angleterre comme pays de transit.
Notre voisine a été assez « sensée », elle, pour se
constituer, à coups de mesures prohibitives, la première marine marchande du globe. Pendant près de deux siècles, toute marchandise à destination de l'Angleterre ou de ses possessions devait, sous peine de payer des droits de douane doubles, — et ces droits étaient alors forts élevés, — se faire transporter sur un navire anglais appartenant à des Anglais, construit en Angleterre, commandé par un Anglais et monté par des marins anglais. Telles étaient les prescriptions de l'Acte de navigalion, abrogé seulement en 1849, et qui t\^ datait de 16601! Voilà, en deux mots, comment l'An- ' gleterre est devenue maîtresse de l'empire des mers; c'est de son île, aujourd'hui l'entrepôt de l'Europe, que les produits fabriqués sur le continent, et en particulier les nôtres, sont dirigés sur leur destination définitive.
Les Anglais sont intéressés : 1^ à faire durer un état de choses d'où ils retirent des revenus énormes ; 2® à nous donner le change sur la sincérité de leurs chiffres d'importations. Ils y sont si bien intéressés que, jamais, la douane française n'a pu savoir du Board of Trade la part exacte de la France dans le trafic de réexportation de l'Angleterre.
Dans ce pays, terre classique du libre-échange, il n'y a pas de droits de douane, tout au moins on les appelle d'un autre nom : ce sont de simples droits d'accise qui rapportent au budget un peu plus que nos droits de douane. Mais cela permet de dire qu'on n'y ^ est pas protectionniste. En efiet, on y est parfois outrageusement prohibitionniste; et les prétextes à
prohibition ne manquent jamais. Ainsi, comme nos
y voisins veulent protéger leur élevage, ils déclarent, de
// leur propre autorité, que tout le bétail de l'étranger
^ est malade. En conséquence, ils lui ferment leurs portes.
Apprenez, si vous l'ignorez, qu'il n'y a de troupeaux
en bon état de santé qu'en Angleterre; que, depuis
un temps immémorial, les étables françaises sont
tombées de la péripncumonie dans la cocotte, de la
cocotte dans la cachexie, de la cachexie dans la bra-
dypepsie, de la bradypepsie dans toutes les épizooties
où l'agriculture de John Bull trouve son avantage.
Donc, là-bas, pas de droits de douane proprement dits, c'est entendu. En revanche, une multitude de mesures d'exception que le gouvernement applique avec opportunité, selon les besoins de ses industries nationales. Mais cela ne suffit pas au plus désintéressé et au plus généreux des peuples. Voici la nouvelle prétention qu'il élève depuis quelque temps: Toute maison étrangère qui, ayant en Angleterre une succursale, un représentant, devra payer l'income tax, non seulement sur les affaires réalisées par celte maison dans le Royaume- Uni, mais encore sur les opérations que celle-ci fait, soil dans sa propre nation, soit avec le reste du monde commercial.
Une première fois, en 1888, l'Angleterre avait tenté cette innovation; mais devant les protestations du commerce européen, elle avait reculé. Elle est revenue à la charge en 1889 et en 1890, et paraît décidée à passer outre.
On en gémit à YÉconomiste français; aux Débats, on
s'en étonne. Les vénérables oi^anes du libre-échange et, à leur suite, la Chambre de commerce de Bordeaux ne veulent pas croire à ce gros scandale, qui jette la douleur et l'humiliation dans le camp doctrinaire I
Et cependant rien n'est plus vrai, hélas ! Nous aussi, nous la trouvons inadmissible, cette prétention; mais elle ne nous surprend nullement de la part d'une nation qui ne s'est jamais servie de la liberté commerciale que comme d'un masque, et qui est, entre toutes, la plus jalouse de son sol, de son travail, de ses richesses. Depuis déjà longtemps, les lois de ce pays interdisaient à un étranger de devenir propriétaire d'un morceau de terre anglaise. Maintenant, voici qu'on voudrait empêcher tout étranger de venir « gagner de l'argent » dans la patrie de sir Michael Hicks Beach. La mesure ne pourrait manquer de réussir : devant l'écrasant régime fiscal dont on les menace, les maisons françaises ou autres se proposant d'ouvrir un bureau à Londres y renonceraient; celles qui y sont déjà représentées rappelleraient leurs représentants, ou confieraient leurs intérêts à des maisons purement anglaises. C'est ce que veut r Angleterre, qui n'entend plus qu'on empiète sur son home, qui veut rester maîtresse du choix des produits à laisser vendre sur son territoire et peut-être bien sur les marchés extra européens.
Mais n'allez point suspecter son libéralisme et, surtout, sa sollicitude pour les intérêts français! Sir Michael Hicks Beach vous répondrait que vous êtes « insensé »!
Insensés, nous l'avons été toutes les fois que nous nous sommes laissés prendre à l'attitude hypocritement
désintéressée de nos voisins, ou endoctriner par leurs avis.
Quelque temps après sir Michael Hicks Beach, le patriarche Gladstone a donné à son tour. Après l'orateur du gouvernement, le chef de l'opposition, touchante rivalité dans la manifestation d'une affection d'ailleurs bien connue et maintes fois prouvée pour la France.
Donc le « vieil homme », qui n'a rien dépouillé, a prononcé au Cobden-Club un discours où les adjurations pathétiques remplacent avantageusement, au point de vue de l'art oratoire, les insinuations doucereuses de sir Michaël :
J'ai la ferme confiance, a-t-il dit, que, avec le temps, on s'apercevra que la doctrine du libre-échange signifie uniquement que tout homme et tout pays tirent le meilleur parti, sans interruption et sans intervention artificielle, des facultés et des dons que Dieu leur a accordés.
Voilà, selon la propre définition de M. Gladstone, « l'alpha et l'oméga de la foi libre-échangiste ».
Mais le passage relatif à la France est de beaucoup le plus intéressant:
Le triomphe final de M. Cobden a été la négociation du traité avec la France en 1860. Il y a près de vingt ans que ce traité est expiré. Mais, néanmoins, la législation à laquelle il a donné heu subsiste presque intacte. Nous jouissons toujours, et la France aussi, des vastes avantages d'une mesure qui exigeait de sa part un pas hardi dans la voie du libre-échange. Et n'est-ce pas un fait très remarquable
que, alors que les nations qui l'entourent se sont vues dans une fausse direction, la France, qui a fait hardiment ce pas en avant, s'est, en somme, maintenue sur son terrain? Pourquoi? Je ne crains pas de vous donner, en manière de conjecture, mon opinion sur ce sujet. Nous savons tous que Veffet des mesures libre^échangistes est de créer de puissants et grands courants (Topinion sympathique dans le pays où elles sont adoptées, courants d^opinion qui passent les frontières et constituent un lien des plus puissants entre les nations. Je crois fermement que c'est le puissant sentiment d'amitié pour TAnglelerre qui s'est développé en Fi-ance, principalement en conséquence de la grande œuvre accomplie par Cobden, qui a encouragé la France à conserver son attitude et lui a permis de le faire. Puisse-t-elle la conserver longtemps! Puisse-t-elle même l'améliorer et communiquer l'esprit qui l'anime au continent où son influence est si puissante! Puisse-t-elle aussi conserver et accroître ces sentiments d'amitié que nous lui rendons si chaudemont de ce côté-ci de la Manche !
Nous reproduisons ce passade d'après le Journal des Débats qui Ta pieusement traduit et qui ajoute : « Ces paroles, prononcées d'un ton ému, ont fait une profonde impression sur les auditeurs du vénérable homme d'État, qui a rarement parlé avec plus d'éloquence et de chaleur entraînante. »
L'Angleterre et le Journal des Débats vont-ils nous berner encore longtemps avec les protejtations d'amitié, de dévouement qui nous viennent d'outre-Manche? Sommes-nous donc arrivés jusqu'à ce jour sans avoir vu à l'épreuve les sentiments affectueux de nos voisins? Faut-il donc rappeler l'accueil fait, en 1870, à M. Thiers par lord Granville et par M. Gladstone lui-
même? Faut-il rappeler Yiniliative prise par V Angleterre pour former, quelques jours plus lard, cette fameuse Ligue des neutres qui a permis notre écrasement? Faut-il rappeler le dernier témoignage de confiance que nous a donné récemment le parlement anglais au sujet du tunnel de la Manche et ses chicanes de mauvaise foi à propos de Terre-Neuve?
L'Angleterre nous aime bien ! Écoutez, pour preuve, ce que disait, il y a quelques années, M. Pouyer-Querticr, à Nantes, dans un banquet donné à la suite d'une conférence qu'il était allé faire, dans cette ville sur la marine marchande :
Il y a, messieurs, de ces choses que, dans une grande réunion publique, on est obligé de passer sous silence, ou du moins de modérer beaucoup dans leur expression : c'est ce qui fait que je n*ai pu, dans la magnifique réunion de cet après-midi, raconter en détail quelles douloureuses épreuves mon cœur de Français et de patriote avait dû subir, dans certaines circonstances, par suite des liens, des chaînes qui lui avaient été imposés en 1860.
Oui, messieurs, en 1870, lorsqu'il nous était indispensable de demander au pays, pour sa Ubération, d'énormes sacrifices qu'il a si noblement consentis, contre lesquels il n'a jamais murmuré; dans ce moment-là, messieurs, alors que nous aurions pu exiger de l'étranger de venir prendre .^ une part de la charge que supportaient nos malheureux compatriotes, nous avons présenté à l'Assemblée nationale une loi qui frappait, dans une certaine proportion, les produits étrangers; cette loi avait été votée, elle allait recevoir son application, lorsque nous nous sommes trouvés pris dans les entraves des conventions internationales de 1860.
A ce moment, nous, gouvernement, il a fallu nous dire : Cette loi ne peut être appliquée qu'à la condition que Sa Majesté la reine de la Grande-Bretagne daigne nous donner son assentiment, ainsi que tous les souverains avec lesquels nous sommes liés par des traités.
Voilà, messieurs, ce que ces prétendus traités de liberté avaient fait de la liberté de la France. {Bravos unanimes,)
C'est alors que Ton fit ce voyage de l'autre côté de la Manche et que Ton alla exposer aux Anglais, comme à des voisins, comme à des amis, des alliés, la situation de notre pays.
Nous leur tenions alors ce langage : « La nécessité nous oblige à demander à nos compatriotes des sacrifices énormes, et nous avons résolu d'imposer les matières premières nécessaires à nos industries et venant de l'étranger. Cela ne vous coûtera pas un centime : nous imposons ' les matières premières de notre industrie, nous vous demandons de vouloir bien consentir à ce que vos produits soient frappés, chez nous, de droits équivalents à ce que nous exigeons de nos nationaux. »
» Je crois qu'il était impossible de rien proposer de plus loyal à une puissance amie... Elle nous a simplement répondu ceci : « Vous êtes engagés par les traités de 1860; ieur durée n'est pas encore expirée, ils ne peuvent donc pas être considérés comme expirés, il faut les exécuter jusqu'au bout. — Nous refusons ! »
La voilà bien, l'affection de l'Angleterre pour la France, quand elle est mise en demeure de se traduire autrement que par des paroles !
Et Thonorable M. Pouyer-Quertier, justement ému en rappelant ces faits — émotion, on nous permettra de le dire, plus respectable que celle qui s'extravase des lèvres de M. Gladstone au cœur du Journal des Débats,
— l*honorable M. Pouyer-Quertier, disons-nouS; ajoutait :
Voilà dans quelle humiliante situation nous nous sommes ti'ouvés ! — C'est alors qu'il a fallu faire appel à toutes les forces du pays pour leur demander les moyens de solder rénorme dette qu'avait entraînée la guerre de 1870, et qui ne s'élevait pas à moins de dix milliards.
Je vous assure, messieurs, qu'après avoir passé par de telles épreuves, je me suis juré à moi-même de ne jamais engager, par ma signature, la liberté et l'indépendance de \ mon pays, et de ne jamais le couvrir, pour ainsi dire, de chaînes dont il lui serait, plus tard, impossible de se dégager ! {LongtAe salve de bravos et dH applaudissements,)
Ce discours où l'orateur, en mettant à nu Tégoïsme de TAngleterre, appuyait d'un argument si saisissant la dénonciation des traités de commerce, fut prononcé le 21 décembre 1879.
Six mois après, à Guildhall, on voyait M. Léon Say
^ \ afBrmer qu'un renouvellement du traité anglo-français
revêtu de la signature serait le plus b^u jourde sa vie...
La féroce attitude de TAngieterre, dans les circonstance rappelées par l'orateur de Nantes, avaient donc inspiré à M, Léon Say des sentiments tout autres qu'à M. Pouyer-Quertier. Il est vrai que M. Léon Say était déjà rédacteur des Débats. Il est vrai que si, en tant que membre de l'actuelle commission des douanes, M. Léon Say jure ses grands dieux d'avoir été toujours l'ennemi des traités de commerce, — en tant que rédacteur des Débats^ — il croit invinciblement à l'affection de l'Angleterre.
Puisqu'il a dans cette affection une si aveugle confiance, on peut lui recommander et non seulement à lui mais à tous les libre-échangistes dont il est un des principaux prophètes, de prendre exemple sur la Grande- Bretagne, en matière de politique commerciale. Peutêtre alors la protection lui paraîtra-t-elle moins odieuse, puisque ce fut le système suivi par l'Angleterre pour arriver à établir chez elle ce libre-échange qu'elle ne pratique point d'ailleurs de la façon qu'on croit généralement.
La libre-échangiste Angleterre a longtemps été la forteresse du protectionnisme. Nous avons raconté c^tte histoire*. Nous nous bornerons à en résumer les traits principaux.
Grâce à VActe de navigation en 1660, — mesure qui n'était qu'une application d'une politique commerciale suivie depuis plusieurs siècles, — l'Angleterre a pu non seulement écraser ses rivaux, mais retarder les progrès de ceux qui auraient pu lui disputer l'unique objet de ses ambitions : l'empire des mers. Pendant plus de cent cinquante ans, armés de ce régime de fer qui laisse loin derrière lui toutes les férocités des bills Mac-Kinley, nos voisins ont paralysé le commerce du continent àr leur profit. Ils ont exigé du travail national anglais de véritables prodiges, et il les ont d'autant plus aisément obtenus qu'à l'abri d'une tutelle aussi jalouse le moindre effort individuel était récompensé parla fortune.