EXPORTATIONS
Animaux vivants 35.095.175
Objets d'aUmentation 256.063.575
Matières premières (Houilles) 349.322.825
Fils et tissus 2.721.593.275
Métaux et ouvrages en métaux 926.858.650
Machines 323.315.625
Confections et ustensiles 279.722.850
Produits chimiques, drogueries 186.108.750
Divers 774.267.700
L'Angleterre a donc importé neuf milliards six cent soixante-quatre millions;
Elle a exporté cinq milliards huit cent cinquantedeux millions ;
Différence en faveur des importations : trois milliards huit cent douze millions.
Mais, après avoir présenté ce tableau, YÉconomiste ajoute que « le commerce de réexportation s*est élevé à soixante-quatre millions six cent treize mille quatre cent quarante-sept livres sterling pendant Tannée 1888 ».
Soixante-quatre millions six cent treize mille quatre cent quarante-sept livres sterling, cela fait, si nous ne nous trompons : un milliard six cent quinze millions de francs.
Or, croirait-on que dans le Précis d'Économie poli' tique, pour donner plus de force à sa thèse, M. Leroy- Beaulieu a complètement oublié de signaler ces seize ou dix-sept cents millions de marchandises réexportés et, par conséquent, à déduire du tot<d de Timportation?
Mais ces seize ou dix-sept cents millions de transit, les partisans de la balance commerciale, pas plus que Téminent économiste, ne peuvent les considérer comme une charge, comme une importation nuisible. Ils ne sont pas sans avoir laissé, même, un très gros profit à la marine, aux assureurs, commissionnaires et courtiers anglais. Nous y reviendrons tout à Theure.
Si donc de neuf milliards six cent soixante-quatre millions, nous déduisons un milliard six cent quinze millions, il nous reste huit milliards quarante-neuf millions.
Nous retrancherons également les trois milliards de matières premières qui sont venues se faire travailler en Angleterre ; M. Leroy-Beaulieu ne peut manquer de reconnaître avec nous qu'ils ont été un aliment, une source de profits, et non une charge, pour Tindustrie
anglaise; car nous voyons rexcédenl seul des fils et tissus, non consommés en Angleterre, figurer, à Texportation, pour la somme de deux milliards sept cent vingt millions, ce qui tendrait à prouver que les filateurs et tisseurs anglais ne travaillent point à perte.
U ne reste donc plus de ces neuf milliards et demi, que cinq milliards quarante-neuf millions, soit un chiffre déjà inférieur de huit cents millions au chifl're des exportations.
Nous pourrions nous arrêter là et dire que la balance commerciale est déjà en faveur des exportations.
Mais allons plus loin.
Nous voyons figurer aux importations :
Les animaux vivants pour Fr. 193.182.675
Les matières et objets d*alimenlation pour 3.730.996.375
Soit au total . . . . Fr. 3.924.179.050
Cela fait bien près de quatre milliards de matières alimentaires, les chevaux figurant, dans ce chiffre, pour une somme relativement peu importante, et certains produits comestibles figurant d'ailleurs, autre part, sous la rubrique divers.
Pourquoi TAngleterre importe-t-elle une telle somme de produits alimentaires? Cest, ainsi que nous Tavons
dit plus haut, parce qu'elle a sacrifié chez elle Tagriculture à Tindustrie, estimant que Tintérêt du pays lui commandait de concentrer toute son activité sûr la production manufacturière^.
Mais peut-on comparer, de bonne foi, ces importations sans lesquelles r Angleterre mourrait de faim, aux importations dont la France a tant de peine à se défendre? Peut-on comparer la France, pays forcément agricole ^, à l'Angleterre, pays essentiellement indus- \ triel ? S'il nous manque souvent quelques millions d'hectolitres de céréales, n'avons-nous pas les moyens de satisfaire à nos besoins pour le reste? Peut-on contester que notre territoire ne soit pas plus que suffisant pour récolter de quoi combler ce déficit ? et si ce déficit,
1 . La Revue de Westminster^ de mars 1888, déclarait que sur la question économique on ne doit consulter que Tintérêt de la majorité du pays. Or, disait-elle, la majorité de l'Angleterre, c'est l'industrie. La population agricole ne représente que cinq pour cent de la population totale, tandis que la population ouvrière en représente quatre-vingts. L'agriculture doit donc être sacrifiée à l'industrie.
M. le baron de Worms, prenant la parole dans un banquet offert au promoteur de la Convention internationale sucrière, proclamait que le libre-échange était indispensable à l'Angleterre, « par suite de son étendue restreinte qui la met dans l'impossibilité de produire sufiBsamment pour l'alimentation de la multitude de ses habitants ; Free-trade is ahsolutely necessary for this counfry, because of its contracted area being unable to produce sufficieni supplies for ihe multitude. » — Manchester Guardian.
2. Le territoire agricole de la France — moins les forêts de l'État — est de quarante-huit millions quatre cent soixante-dix-huit mille vingt huit hectares, soit quatre-vingt-dix-sept pour cent de la superficie totale de notre pays.
appelé bientôt à disparaître, s'est trop souvent produit, cela ne tient-il pas à ce que, pendant de trop longues années, sous prétexte de liberté commerciale, on a soumis notre agriculture au régime absurde qui devait Tépuiser, l'énerver, et décourager tout esprit de progrès?
D nous semble que les chiffres de M. Leroy-Beaulicu ont déjà bien changé d'aspect.
Faut-il encore noter cette considération capitale, à savoir que, dans les importations, figurent les produits de ses immenses colonies, et qu'elles devraient y figurer non seulement pour leur valeur intrins^que, mais pour leur valeur augmentée des commissions de vente et des frais de transports maritimes? Or, toutes ces sommes : prix de la marchandise, commissions et frets, restent aux mains des Anglais et ne constituent nullement un tribut payé à une nation étrangère. C'est, on peut le dire. l'Angleterre qui trafique avec elle-même. Il n'y a donc aucune atteinte portée à la richesse publique du pays. Ces importations qui atteignent près de deux milliards et demi sont, elles aussi, une apparence bien plus qu'une réalité. Ce ne sont ni plus ni moins que des balances de comptes d'Anglais à Anglais.
Que reste-t il, en bonne conscience, de ce fameux argument des importations toujours supérieures aux exportations?
On écrit, volontiers, qu'on fait dire aux chiffres tout ce qu'on veut ; il nous semble que M. Leroy-Beaulieu n'a point dédaigné de faire tenir aux siens, pour les besoins de sa thèse, un singulier langage.
Mais si concluante que soit déjà notre démonstration, elle ne fait voir encore qu'un des aspects du commerce extérieur de l'Angleterre. A. côté de ce qu'on voit dans les statistiques anglaises, il y a ce qu'on ne voit pas. Nous voulons parler des profits que retire ce pays de sa marine marchande, profits énormes et qui suffiraient largement, à eux seuls, pour combler l'écart apparent entre les deux chiffres purement nominaux de ses achats et de ses ventes, tels que nous les donnent les états de la douane.
Un journal allemand, la Gazette de Cologne, s'est livré à une recherche intéressante dans le but de déterminer le chiffre des bénéfices que le commerce allemand procure à l'Angleterre, en faisant passer par des ports britanniques les marchandises expédiées vers les pays transocéaniques ou qui en viennent. En réunissant ces diverses sources de bénéfices, le journal allemand arrive aux chiffres suivants :
L'Angleterre gagne sur le commerce allemand, savoir :
!*> Sur le fret £. 3.600.000 »
2*» Commissions des agents .... 2.800.000 »
3® Primes d'assurances. 4S3.600 »
i^ Intérêts des avances 300.000 »
5** Commissions et salaires 150.000 »
Soit un total de. ... £ 7.303.600 »
ou de cent cinquante millions de marcs (cent quatrevingt-sept millions de francs).
« D est bon, dit la Gazette de Cologne, de ne point
iOG LA COMÉDIE LIBRE-ÉCIIANGISTE
perdre de vue, en Allemagne, que, en attendant que la marine marchaode et le commerce de l'empire puissent se développer assez pour percevoir eux-mêmes les frais indiqués plus haut, on paye environ un demi-million de marcs par jour, à TAngleterre, pour des affaires commerciales que nous pourrions bien faire nousmêmes. »
La question serait fort intéressante à élucider en ce qui nous' concerne.
Dans une très intéressante conférence donnée à la Société de Géographie commerciale de Paris, le 14 mai 1890, le comte Rochaïd faisait celte remarque toute nouvelle pour son auditoire, comme elle le sera sans doute pour beaucoup de nos lecteurs : c'est que la douane française n'enregistre pas au compte du commerce spécial le charbon entré en France pour être consommé par notre marine marchande. Il existe entre le Havre et New- York une ligne de navigation dont les beaux bâtiments excitent à bon droit une admiration universelle. Or les transatlantiques brûlent une moyenne de cent quatre-vingt-dix tonnes de charbon par jour. Ce charbon est de provenance anglaise et son prix moyen au Havre est de vingt-cinq francs. C'està-dire que chaque minute de navigation des transatlantiques représente le payement d'une redevance de trois francs trente centimes aux mines de charbon du pays de Galles : « En chicanant sur les mots, disait le conférencier fort compétent, car il est doublé d'un armateur, on pourra soutenir qu'il n'y a pas là, à la rigueur, une importation proprement dite; mais force sera bien
d'admettre qu'il y a une sortie de numéraire français au profit de la Grande-Bretagne, ce qui revient absolument au même. »
Ce ne sont pas seulement les transatlantiques qui paient cette redevance. Les bateaux qui transportent les touristes de Rouen au Havre, du Havre à Trouville, de Saint-Malo à Dinan, de Bordeaux à Royan ; tous les navires français qui font le petit cabotage sont dans la même condition et ce sont encore les mines de Cardiff qui fournissent tout le combustible employé par notre flotte de guerre. Lorsqu'en 1889, M. Carnot est allé en Corse, cette excursion du chef de l'État français a rapporté à l'Angleterre cent mille francs au moins.
Et le conférencier ajoutait :
La question du charbon dont se servent nos flottes de guerre et de commerce n*est, dans Fensemble, qu'une bagatelle. Il est une autre importation qui passe tout aussi inaperçue (et peut-être même plus), et dont pourtant le montant est incalculable : je veux parler du fret maritime, autrement dit du salaire payé pour les transports par mer. On va voir comme cet élément, s'il avait sa place sur les tableaux du commerce extérieur, bouleverserait toutes les notions courantes.
Le blé d'Amérique vaut, dans nos ports de la Manche, dix-neuf francs cinquante centimes le quintal métrique, avant l'acquit des droits ; le fret, à travers l'Atlantique, coûte environ vingt-cinq francs la tonne, ou deux francs cinquante centimes le quintal. Presque toujours le blé est apporté par des vapeurs anglais. Par conséquent, notre douane, en marquant à l'entrée de chaque quintal de blé une importation de dix-neuf francs cinquante centimes au profit des Étals-Uni?, commet une erreur monstrueuse et
trompe tous les lecteurs de ses statistiques, sauf, bien entendu, ceux de nationalité anglaise, sir M. Hicks Beach en tête. N'esl-il pas évident que, dans ce cas, nous avons importé une valeur de seulement dix-s pt francs en marchandise américaine, puis une deuxième valeur de deux francs cinquante centimes en marchandise anglaise, laquelle marchandise est connue sous le nom de fret? Ce fret d'Amérique en France, des mers du Nord en France, des Indes en France, du monde entier en France et inversement, est certes une marchandise au premier chef, dont nous recevons chaque année des centaines de millions et que ni les statistiques anglaises ni les nôtres ne marquent.
Les navires anglais effectuant les deux tiers des importations françaises, on aperçoit aisément quelles sommes énormes le loyer de cette flotte représente à notre débit, et dans quelles proportions elles doivent modifier la balance officielle des échanges francoanglais.
Et ce n'est pas nous seulement qui sommes les tributaires de la marine marchande anglaise, c'est le monde entier. Les statistiques du Bureau Veritas attribuent une part d'environ soixante-dix pour cent à l'Angleterre dans l'ensemble du tonnage du globe, et, eh ce qui concerne les importations anglaises, les malioes étrangères n'y concourent, d'après M. de Fovillc lui-même que pour vingt-cinq ou vingt-six pour cent. C© qui amenait le conférencier à conclure en ces termes
La douane anglaise déclare neuf milliards six cent soîxanle-qualre millions à l'importation et cinq milliards
huit cent quarante-trois millions à Texportation. Je me permets de répondre : vos chiflFres sont incomplets. C'est vous-mêmes qui uvez livré à domicile les trois quarts de vos ventes; c'est vous-mêmes qui avez rapporté de chez vos vendeurs les trois quarts de vos achats. Dans le premier cas, vous avez majoré des trois huitièmes la somme qui vous était due et vous Tavez élevée de cinq milliards quatre cent trente-huit millions à huit milliards trente-quatre millions; dans le deuxième, vous avez réalisé une économie proportionnelle et abaissé le chiffre de vos déboursés de neuf milliards six cent soixante quatre millions à sept milliards cent vingt-cinq millions. Au lieu de payer une balance de trois milliards huit cent vingt et un millions comme le disent vos statistiques, vous en avez touché une de neuf cents millions, ce qui n'est pas du tout la même chose.
Le lecteur, qui nous a suivi dans l'examen des importations réelles de l'Angleterre, sait maintenant de combien de milliards il faut augmenter ce chiflfre de neuf cents millions. Et alors, pour qu'il juge mieux encore la valeur de l'argumentation à l'aide de laquelle M. Paul Leroy-Beaulieu, après les rédacteurs du Dieiiannaire d'Économie politique^ qualifie de « pitoyable erreur » et d' a ânerie humiliante » la doctrine de la balance du commerce, nous allons nous donner la joie un peu féroce de remettre sous ses yeux la démonstration formulée par cet éminent économiste :
Cette doctrine, si spécieuse qu'elle soit, est erronée : elle repose sur une observation incomplète des faits, L'expérîence lui a donné, dans le courant du xix« siècle, le démenti le plus prolongé. Ainsi l'Angleterre, qui est le pays le plus riche du monde, offre depuis un demi-siècle au
moins, de la façon la plus régulière, un très grand excédent des importations sur les exportations. En 1884, par exemple, les importations dans la Grande-Bretagne et l'Irlande montent à neuf milliards sept cent quarante-cinq millions de francs, et les exportations à cinq milliards huit cent vingt-cinq millions seulement, de sorte que l'excédent des importations sur les exportations atteint le chiffre colossal de trois milliards neuf cent vingt millions de francs en une seule année. En 1883, l'excédent des importations en Angleterre sur les exportations est encore plus considérables et atteint quatre milliards vingt millions de francs ; en 1886, ce même excédent des importations sur les exportations s'élèvent à trois milliards quatre cent vingt et un millions de francs, de sorte que si la théorie de la balance du commerce était vraie, l'Angleterre aurait, dans ces trois années seulement, perdu onze milliards quatre cents milUons sur son commerce avec l'étranger. Bien plus, comme le même fait, — l'excédent des importations sur les exportations, — se reproduit régulièrement pour la Grande- Bretagne depuis plus de cinquante ans, l'Angleterre aurait de ce chef, dans le courant du xix« siècle, perdu plus de cent milliards de francs, et elle ne devrait plus avoir une pièce d'or à sa disposition. L'expérience, au contraire, prouve que l'Angleterre n'a jamais été plus prospère que dans ces dernières années*.
Comme on comprend M. Léon Say s'ingéniant à faire oublier le Dictionnaire de Coquelin et Guillaumin, et lui substituant un Nouveau Dictionnaire d'Économie politique! Que de choses gênantes à jeter par-dessus bord, telles que Taxiome : « Plus un peuple importe, plus il s'enrichit. » Après avoir dit, — avec raison
1. Précis d'Économie politique, de Leroy- Beauheu. Paris, Delagrave, 1888.
d'ailleurs, — que les partisans du système mercantile étaient allés trop loin dans leurs déductions, le nouveau Dictionnaire^ se retournant contre J.-B. Say lui-même, contre Bastiat et consorts, ne craint pas d'ajouter :
Il est permis de penser que la réaction a été trop violente. On a affecté de prendre le contrepied des partisans du système mercantile et on a été jusqu*à dire que l'exportation pour un pays était un symptôme de décadence et que l'importation était en raison directe de la fortune publique. Présentée en des termes aussi absolus, cette tfièse n^est jms acceptable.
Cette thèse, qui n'est plus acceptable pour M. Léon Say, l'est encore pour M. Paul Leroy-Beaulieu, professeur d'économie politique à la Sorbonne; pour M. Paul Beauregard, professeur d'économie politique à la Faculté de droit de Paris ; pour tous les journaux libreéchangistes qui, afin de nous mieux vanter les mérites du libre-échange, en donnent comme preuve irréfutable la prospérité que procure à l'Angleterre l'excédent de ses importations sur ses exportations.
Les compatriotes de sir Michael Hicks Beach ont su très habilement ériger en axiome cosmopolite la liberté des échanges. Nous n'en savons qu'un, un seul, Boldwin, qui ait eu la rare franchise de faire cet aveu : « Il en est du libre-échange comme de la plupart des produits des manufactures anglaises qui ont été fabriqués beaucoup moins pour la consommation du pays que pour l'exportation. »
Renvoyé à sir Michael Hicks Beach !
La députation parisienne et le libre-échange. — Une ruse qui a réussi. — La double face de la Chambre de commerce de Paris. — Côté libre-échangiste: le rapport de 1890, première partie. — • Une légère erreur du rapporteur. — Le côté protectionniste : deuxième partie du rapport. — Les émules de la Chambre du commerce. — La Chambre syndicale de Tameublement. — L'enthousiasme de M. Millerand. — L'industrie du meuble et la concurrence. — Les propositions de la Chambre de commerce. -^ Tourner la loi pour ne pas la violer. — Le Conseil municipal de Paris , émule de la Chambre de commerce. — Les menuisiers de Paris. — L'attitude de la députation parisienne. — Les perplexités de M. Lockroy. — Un amendement de M. Berger. — Les farceurs. — Nous en avons assez I
L'armée des commissionnaires trouve des appuis toujours prêts dans la députation parisienne et dans les représentants de nos trois grands ports : Marseille, Bordeaux, Le Havre.
Les députés de Paris sont de toutes les ligues libreéchangistes ; ils sont les plus intraitables sur le principe fondamental. Ce n'est pas aux mandataires de la villelumière qu'il faudrait demander de sanctionner un privilège, de rogner une liberté. On serait tenté d'admirer
cette intransigeante attitude, il n'y a qu'un malheur : c'est que les industries parisiennes sont protégées, absolument protégées comme de simples industries rurales, sans que les députés de Paris paraissent d'ailleurs s'émouvoir de cette situation qui les atteint dans leurs convictions — officielles — les plus intangibles.
Quelques journaux protectionnistes s'avisent-ils un jour de le dire, et demandent-ils à leurs confrères libre-échangistes de bien vouloir s'expliquer sur ce point : l'invite passe inaperçue.
Nous imaginâmes un jour d'insérer dans un journal parisien un article qui fut envoyé à une centaine de députés.
L'effet produit dépassa, cette fois, nos espérances.
L'article avait pour titre : La proposition Lockroy, et était ainsi conçu :
... Il y aura demain grand tapage dans les couloirs de la Chambre !
La cause de toute cette émotion, qui dépassera sûrement les grilles du Palais-Bourbon, c'est un amendement de M. Lockroy au projet de tarif générât des douanes présenté par le gouvernement.
Cet amendement, qui éclate comme une bombe, porte suppression en bloc des droits frappant, à leur entrée en France, tous les objets sans exception dont l'industrie nationale produit les similaires.
D'un trait de plume, M. Lockroy entend rayer les taxes douanières concernant les produits étrangers ci-après dénommés : « la tabletterie, la brosserie, la mercerie fine et commune, les boutons, la passementerie, la bimbeloterie,
les jouets, les ouvrages en écume fausse ou vraie, en ivoire, os, écaille, caoutchouc, les instruments d'optique (lunettes, lorgnons, jumelles), les peaux préparées, la ganterie, la chaussure, les confections pour hommes, femmes et enfants, la maroquinerie, la sellerie fine, les ouvrages d'orfèvrerie et d'horlogerie, la coutellerie, les plumes, les meubles de luxe et autres, la menuiserie pour habitation, la carrosserie, la parfumerie, les bougies, la Ungerie, la bonneterie, les toiles cirées, le vernis, le cirage, l'encre, les couleurs, etc., etc., en un mot les éléments principaux de lïndustrie parisienne. )^
En même temps qu'il déposera son amendement, M. Lockroy enverra à M . Méline, président de la commission des douanes, une sorte de « Déclaration économique », dans laquelle il justifiera sa proposition, et fera valoir les compensations qu'il entend assurer aux diverses industries de Paris, dépossédées de « leurs droits soi-disant protecteurs, en réalité plus nuisibles qu'utiles » .
Comme on le verra plus loin, il ne s'agit ni plus ni moins que de la démolition de tout l'échafaudage douanier, péniblement édifié, depuis quelques mois, par le gouvernement, par les conseils supérieurs de l'agriculture et de Findustrie, et par la commission des douanes.
Dans son exposé des motifs, l'honorable député débute en disant que le débat économique actuel repose sur une équivoque; il met en fait que personne, à l'exception des protectionnistes purs et des libre-échangistes doctrinaires, ne déploie franchement son drapeau :
« Le Parlement, dit-il, compte trop de députés qui sont protectionnistes, pour les produits que leurs électeurs ont à vendre, et libre-échangistes pour les produits que ces mêmes électeurs ont besoin d'acheter. Le moment est venu de sortir d'une équivoque où la dignité de nos mandats risquerait de sombrer. Il faut désormais jouer cartes sur table; il faut ou s'avouer protectionniste en acceptant la protection pour les autres comme on la demande pour soi-même, ou s'af-
PARIS EST-IL LIBRE-ÉCHANGISTE? ii5
firmer nettement libre -échangiste, sans faiblir devant les conséquences logiques et rigoureuses du principe de la liberté commerciale. »
Incidemment, M . Lockroy lance une allusion directe aux représentants de la région lyonnaise qui font profession de libre-échange, alors que Finduslrie de la soie accepte, pour les étoffes mélangées — qui constituent les trois quartis de sa production — des droits de douane fort élevés. 11 cite encore, bien qu'avec plus de ménagements, les députés des ports qui exigent la libre entrée de tous les produits étrangers, tout en réclamant des primes pour la marine marchande, sans préjudice de la surtaxe d'entrepôt, et même de la surtaxe de pavillon. En un mot, celui qu'on appellera demain Tenfant terrible de la députation de Paris raille très agréablement, ma foi, ceux de ses collègues qui « mettent en sommeil » leurs convictions économiques, lorsque la coalition des intérêts privés de leur arrondissement leur en fait un devoir.
Voilà donc Tindustrie parisienne soumise, de par M. Lockroy, au régime de la libre entrée des objets rivaux. Quelle est maintenant la compensation qu'il lui accorde?
Cette compensation, c'est le retour « au régime si fécond de 1860 pour tous les produits servant à l'alimentation publique ». Vous avez bien lu, M. Lockroy ne demande ni plus ni moins que l'entrée en franchise des céréales, des vins et du bétail. Il ajoute que, d'ailleurs, ses amis politiques se sont toujours montrés hostiles aux droits sur les matières alimentaires, droits établis au profit exclusif d'un petit nombre de gros propriétaires foncier^ ennemis nés de nos institutions démocratiques, et qui v^ent dans la prohibition le moyen à la fois de s'enrichir au détriment de la masse des consommateurs et de provoquer l'appauvrissement de la population ouvrière pour la mieux maintenir sous leur dépendance oppressive.
Tout cela n'est -il pas un peu vieux jeu? Et ne faut-il pas s'étonner de rencontrer de pareilles affirmations sous la
116 LA COMÉDIE LIBRE-ÉCHANGISTE i
plume d'un homme qui passe pour s'être dégagé, depuis longtemps, des formules habituelles aux burgraves de 1848 ?
Comment prendre au sérieux, également, le raisonnement à Taide duquel M. Lockroy prétend démontrer que la libre entrée des produits alimentaires concilierait tous les intérêts ?...
Le passage est à citer :
t La libre entrée des produits alimentaires créera, pour tous, la vie à bon marchés Or, les ouvriers ayant les vivres à bas prix pourront se les procurer en plus grande abondance. Mieux nourris et mieux vêtus pour une somme inférieure à celle qu'ils dépensent actuellement, ils pourront fournir une journée de travail d'une durée plus longue. Comme leurs dépenses d'entretien seront plus restreintes, les industriels, sans aller jusqu'à diminuer les salaires dans une proportion équivalente, seront fondés à les réduire d'une façon sensible, ce qui les mettra à même de réduire à leur tour leurs prix de revient et leurs prix de vente. La vie à bon marché augmentant la faculté de consommation de chacun, l'agriculture trouvera de son côté un accroissement de proût dans un écoulement plus facile et plus complet de sa production qu'elle pourra doubler. Ainsi se trouvera résolu le double problème de la vie à bon march/t pour le consommateur et de la vente à prix rémunérateur de tous les pro^ duits agricoles et industriels. C'est ce qu'on ne pourrait jamais réaliser avec les moyens artificiels qui découlent du régime des prohibitions, dont les moindres inconvénients sont de nous isoler du reste de l'Europe et de ruiner a tout jamais notre commerce d'exportation et notre marine marchande. »
L'honorable député de Paris raisonne en économiste . Il n'aperçoit pas que la faculté de consommer ne va pas sans la nécessité de produire, et que s'il livre désarmés à la concurrence étrangère le travailleur agricole et le travailleur industriel, il les mène à l'impossibilité d'acheter, puisqu'il les accule à la ruine.
Cette proposition va soulever un toile général dans le monde agricole, dont la représentation constitue, fort heureusement, la grande majorité de la Chambre ; elle ne sera pas mieux accueillie, croyons-nous, par l'industrie parisienne, en dépit de toutes les fleurs dont M. Lockroy l'enguirlande, quand il rappelle notamment, « Téclataute supériorité de son admirable génie inventif, lors de l'Exposition, a Loin de donner à penser qu'elle soit disposée à renoncera la protection qui contribue, pour une bonne part, à assurer ses succès et sa supériorité sur ses rivales, Findustrie parisienne a manifesté clairement, au contraire — dans ses réponses au questionnaire du Conseil supérieur de l'agriculture et de l'industrie — le ferme désir de conserver les taxes douanières actuelles ; si elle admet qu'on les modifie, c'est uniquement pour les augmenter ; elle s'est même préoccupée de les accroître sur un très grand nombre d'articles, et, par des classifications nouvelles plus étendues et plus précises, de leur assurer une efficacité plus complète.
M. Lockroy aurait donc tort de nourrir de grandes illusions sur l'avenir de sa réforme. Les mauvaises langues diront qu'il ne s'en fait aucune. Cela fût-il, nous n'hésiterions pas à reconnaître qu'une telle proposition révèle chez son auteur beaucoup de crânerie, et une certaine dose de ce trop rare « courage fiscal » dont on a parlé récemment. M. Lockroy n'a pas reculé devant les rancunes possibles des industriels parisiens, ses électeurs, qui renonceraient difficilement, — il peut en être assuré, — à leurs droits protecteurs, alors même que la seconde partie de son projet serait seule adoptée.
U restera à l'élu de Paris le mérite d'une attitude très nette, très franche. Il lui répugne de demeurer plus longtemps le complice d'une manœuvre habile peut-être — sûrement pas très correcte — à l'aide de laquelle la députation de Paris impose silence à ses convictions libre-échangistes tout le temps que durent les revendications protectionnistes des industriels parisiens, et qui, une fois ses électeurs lar-
gemeot pourvus, lève bruyamment l'étendard des grands principes et part en guerre contre les députés de province assez osés pour venir réclamer les mêmes mesures de sauvegarde en faveur de leurs commettants.
Cette proposition aura donc, tout au moins, le mérite de mettre fin à une équivoque où la dignité des représentants de la ville-lumière ne demandait qu'à sombrer encore une fois.
S'il plaît à la députation parisienne de continuer le double jeu que Thonorable M. Lockroy dénonce, celle-ci est désormais disqualifiée par le plus autorisé de ses membres pour combattre, au nom de la doctrine libre-échangiste, les demandes de protection formulées sincèrement et loyalement par le reste du pays...
Il y eut grand tapage, en effet, dans les couloirs de la Chambre. Quelques députés ne devinant pas la supercherie, crurent, de bonne foi, que la proposition, prêtée par nous à l'honorable M. Lockroy, était réelle. Le « premier élu de Paris » se vit entouré, questionné par ses collègues de la députation parisienne, par la presse qui lui dépêcha des interwievers, dont la plupart le félicitèrent de la crânerie de son attitude.
M. Lockroy trouva la plaisanterie mauvaise. Il fit mine de se fâcher. Des amis maladroits lui conseillèrent de poursuivre pour faux le journal assez audacieux pour lui attribuer un langage conforme à ses idées économiques et à en faire ressortir la logique naturelle. Des collègues plus avisés lui donnèrent à entendre qu'il serait plus sage de faire le moins de bruit possible à propos d'un incident qui ne mettait pas les rieurs de son côté.
L'effet que nous avions cherché était obtenu. Nous avions mis en relief, sans qu'on osât contester ni même protester, le double jeu joué par la députation parisienne et, derrière elle, par la Chambre de commerce . parisienne, cette attitude que, dans son rapport général, M. Méline flétrit si justement en disant qu'il y a là « inconséquence et calcul égoïste ». L'honorable rapporteur général a bien raison quand il afBrme qu'on ne comprend rien « au langage des représentants de certaines Chambres de commerce qui réclament des droits élevés pour certaines industries, tout en proclamant à tout propos qu'on engage la politique économique de la France dans une voie déplorable ». Et sévèrement, il ajoute : « Quand on veut prendre ces fières attitudes, il faudrait au moins être logique et aller jusqu'au bout de sa doctrine. »
La Chambre de commerce de Paris est-elle visée par ce sévère jugement ?
Quelque étrange que cela puisse paraître, on éprouve d'abord un certain embarras à répondre.
Si on consulte certains des actes de la Chambre de commerce de Paris, celle-ci est évidemment libreéchangiste, à tort ou à raison, du moins sans restriction et sans ambages.
Mais, attendez un peu, vous la verrez tout à coup se ré vêler protectionniste déterminée.
Voyons-la d'abord s'affirmer libre-échangiste.
Pour cela, il nous suffit de jeter les yeux sur le rapport présenté à la Chambre de commerce de Paris, dans sa séance du 7 mai 1890, par M. Poirrier, sénateur et ancien président de la Chambre de commerce.
Dans ce document, on déclare que le régime de 1860 et de 1881 n'est pour rien dans le malaise économique dont souffre le pays, que c'est à d'autres causes que doit être attribuée la détresse momentanée de Tagriculture et de l'industrie. On avoue bien qu'il « est incontestable qu'avec un régime presque prohibitif, les États-Unis ont créé une industrie puissante et qu'ils y jouissent d'une prospérité sans exemple », mais, ajoute-ton, « il n'est pas besoin de longues réflexions pour se rendre compte que la situation respective des deux nations ne peut en rien être comparée, que le régime sous lequel se sont réalisés de si merveilleux résultats en produirait de tout différents dans notre pays. » Enfin, on ajoute que « la véritable protection du travail national réside dans l'énergie, l'activité de nos industriels, de nos agriculteurs, de nos négociants, dans le développement de l'enseignement scientifique et technique, dans l'application des procédés scientifiques à nos différentes productions. »
En conséquence, la Chambre de commerce de Paris demande qu'aucune modification ne soit apportée aux tarifs de douanes existants. Il est même facile de comprendre que si on voulait les diminuer, elle n'y ferait pas d'opposition.
Tout cela est très conforme à la doctrine libre-
PARIS EST-IL LIBRE-ÉCHANGISTE? 12i
échangiste dont la Chambre de commerce se fait gloire d'être un des tenants les plus convaincus. Si à l'appui de sa thèse, la Chambre n'apporte pas d'arguments bien nouveaux, on ne saurait lui en faire un reproche : l'ingéniosité a ses limites et le stock des sophismes n'est pas inépuisable. Seulement, soit dit en passant, il est permis de regretter qu'elle ne paraisse guère familière avec les documents statistiques de l'administration des douanes.
Nous lisons, en effet, dans l'exposé général de M. le rapporteur Poirricr, le passage suivant :
Nos grandes industries de la laiae, de la soie, du coton, des cuirs et peaux, etc., etc., ont besoin de maintenir et de développer leur importante exportation, aussi bien que les industries parisiennes.
Le chiffre de Texportation de ces articles ci-dessus, en 1888, était :
Tissus de soie 308.498.821
Tissus de laine 371. 94 i. 064
Tissus de coton 237.476.424
Objets en cuirs et peaux (89) 243 . 504 . 000
Au total : un milliard cent soixante et un millions et demi, chiffre superbe de nature à impressionner le public, à qui l'on voudrait bien faire accroire que la nouvelle orientation économique de la Chambre va ruiner notre commerce d'exportation.
Le malheur, c'est que ces chiffres sont faux I M. le rapporteur de la Chambre de commerce de Paris a simplement confondu autour et alentour, c'est-à-dire
le « commerce général i> avec le k commerce spécial ». 11 s'est trompé de colomie, voilà tout! Nous ne voulons point nous arrêter un seul instant à la pensée que cette erreur ait été voulue. Noiis aimons mieux admettre que, dans cette assemblée, où Ton juge de très haut les questions, on a oublié en quoi consistaient le commerce général et le commerce spécial.
Du reste, depuis la rédaction de ce rapport, son auteur, élu membre de la commission des douanes au Sénat, a pu se renseigner exactement.
Mais ne quittons pas encore cet intéressant rapport ; nous y lisons :
D'après Tenquôte à laquelle s*est livrée la Chambre de commerce, la majorité des industries parisiennes sont dans une situation prospère et satisfaisante; la situation d'un très petit nombre seulement est moins bonne.
La plupart des industries et presque toutes les chambres de commerce estiment que le régime économique inauguré en 1860 leur a été favorable; quelques-unes seulement sont d'un avis contraire.
Plus loin :
L'industrie parisienne désire la dénonciation des traités (tout en se prononçant pour le maintien de ce régime), afin d'obtenir des modifications ayant le caractère de redressement ou de rectification de taxes et de classification ou d'erreurs matérielles. »
Enfin, citons encore ceci :
Quant aux modifications qu'il peut y avoir lieu de réclamer, en ce qui touche au taux des droits et à leur classi-
fication, la Chambre de commerce se réserve de compléter son avis de principe ci-dessus, en fournissant article par article les observations que lui suggérera Texamen du tarif général au point de vue des intérêts de toutes les branches de commerce, d'industrie, et après un examen qui exigera inévitablement un certain délai.
Cette promesse a été tenue. Les observations sur la tarification ont fait le sujet d'une brochure parue fin décembre 1890 et intitulée : Réponses supplémentaires à la quatrième question du questionnaire du Conseil supérieur du commerce et de l'industrie.
U n'y a pas de sous titre : Nous proposons celui-ci : Code de la protection.
La brochure débute, il est vrai, par un hommage aux grands principes ; elle se réfère à la liberté commerciale; elle demande le renouvellement ou le maintien, pour dix ans, des traités de commerce. Mais dès qu'elle aborde le chapitre des revendications de l'industrie parisienne, tout change.
Ne me demandez pas de vous citer tous les relèvements de droits réclamés par cette chambre de commerce ultra-libre-échangiste, qui, sept ou huit mois auparavant, déclarait que tout était pour le mieux dans les tarifs de 1881. Autant vaudrait citer tous les produits des industries parisiennes.
Eu voici quelques-uns, au hasard de la plume :