HAJORATION SUR LES TARIFS
DK 1881
sur le tar le
eonveniionnel fénéral
Vins de toutes sortes 150 % ii %
Cidre — loo %
Raisins secs 83 % 33 %
Cacao — 9%
Confitures et fruits sucrés en marmelade. . 14 % statu qvo Tapis points noués analogues aux tapis dits
persans 13S % 50 %
Draps et tissus de laine pure et mélangée de
fils de soie, bourre de soie, coton ou tout statu quo et
autre textile, etc 50 % 47 %
Draps et tissus de laine, chaîne coton. ... si à 80 % —
Ganterie 100 % stcUu quo
Fleurs et plumes de parure Droit nouveau
Buses et ressorts vernis munis de leurs agrafes et boutons 100 % 150 %
Pierres lithographiques Droit nouveau
Ciments, chaux hydraulique, plâtre .... Droit nouveau
Bois à ouvrer pour menuiserie 78 à 166 % 85 à lOO %
Bonlonnerie 50 à 66 % 50 à 66 %
Machines à coudre complètes 900 % 900 %
Tètes de machines à coudre 1566 % 1566 %
Cardes SOO % 200 %
Brosserie 25 % statu quo
Brosserie fine, métal, ivoire, écaille incrustée
peinte ou artistique 250 % 180 %
Ambre — 100 %
Pipes, fume-cigares et cigarettes en ambre . — 100 %
Ainsi donc, le régime de 1881 doit être maintenu, mais sous réserve de relèvements qui vont parfois jusqu'à plus de quinze cents pour cent sur les tarifs actuels. Que dis-je, de quinze cents pour cent! Admirez celui-ci:
Le tarif de 1881 porte, pour les peignes d'écaillé jaspée et d'écaillé blonde, un droit uniforme de six cent vingt-cinq francs par cent kilogrammes. Savez-vous ce que demande la Chambre de commerce de Paris?
Cinquante mille francs sur les peignes d'écaille blonde et vingt mille sur les peignes d'écaille jaspée.
Après ce a redressement d'erreur de classification », n'est-ce pas? il faut tirer Féchelle !
N'oubliez pas, encore une fois, que la Chambre de commerce de Paris est libre-échangiste. Si elle était protectionniste, elle serait bien plus exigeante, mais il faut bien se sacrifier au culte des principes.
Sculi^nicnt, quand on voit une assemblée se proclamer ilbre-échangiste et venir, après cela, réclamer des droits protecteurs, on a bien le droit de l'accuser soit d'inconscience, soit de duplicité.
Si de la Chambre de commerce de Paris, nous passons aux Chambres syndicales des diverses industries parisknnes, nous constatons le même étalage de principes Hbm-échangistes et la même ardeur à se faire protéger.
Le Conseil supérieur du commerce et de l'industrie avait envoyé à toutes les Chambres syndicales ou Associations agricoles ou industrielles de France un questionnaire touchant le régime économique qull leur convieïhJr.iît de voir adopter en 1892. Les réponses, pour l'immense majorité, furent défavorables au système des traités de commerce; elles en demandaient la dénonciation, et se prononçaient avec force arguments pour le retour à un régime de protection efficace.
Une des rares réponses qui détonnaient dans ce concert tomba sous les yeux de M. Millerand, député de Paris. C'était celle de la Chambre syndicale de Tameublement de Paris. M. Millerand, député de Paris et rédacteur au XW siècle en fut émerveillé :
Il serait à souhaiter, écrit-il, que tous les travaux envoyés au ministère du commerce, dans cette grande enquête, fussent rédigés avec la môme netteté, une égale abondance de renseignements précis et surtout une aussi grande hauteur de vues.
Ainsi, remarque M. Millerand, le rapporteur de cette Chambre syndicale constate que « le bon marclié des articles, et, par conséquent, leur fabrication rapide, au coût le moins élevé possible, deviennent, bon gré mal gré, les conditions essentielles de la production > ; il ajoute : « Cette transformation a permis à nos concurrents d'Allemagne, d'Italie, d'Autriche, de relever la tête et de regagner déjà une partie de l'avance que iinus avions sur eux. » Mais admirez le courage de Tijidastrie parisienne de l'ameublement I
Devant ce péril, dit M. Millerand, nos fabricants ne s'affolent point. Ils ne se tournent pas avec emprei^^ement du côté des pouvoirs publics pour les supplier de fermer la porte aux articles de leurs concurrents étrangers. U faut citer ici le passage du rapport de M. Boison,
Et il cite, en effet :
a Si Ton approfondit la question, on reconnaît facilcmcnl que le moyen de lutter contre les étrangers, à rintéricTirj
n'est pas dans la protection. £q effet, si nous avons à craindre sur notre propre marché la concurrence étrangère, c'est dû encore à nos prix de revient trop élevés, et rintérêt de notre commerce de meubles à Tintérieur, comme celui de notre commerce à Textérieur, est de rechercher les moyens d'abaisser les prix de revient, parmi lesquels il faut compter la suppression de tous droits d'entrée sur les matières premières et alimentaires, »
... Nous avons à notre disposition, en France, assez d'éléments de toute nature pour nous permettre, si nous savons nous en servir, de maintenir notre supériorité et combattre la concurrence étrangère, non seulement chez nous-mêmes, mais encore au dehors. »
Haut les cœurs ! Député du xii® arrondissement, qu'habite la majorité des ouvriers ébénistes de Paris, M. Millerand était fier de représenter une population aussi courageuse. « Écoutez, s'écrie t-il, avec quelle fierté et quelle conscience de leur valeur nos fabricants de meubles s'expriment sur la situation faite à leur industrie ! Nous sommes loin des déclamations geignardes qui ont frappé déjà plus d'une fois les oreilles du Parment... Un tel langage ne méritait-il pas d'être signalé et mis en relief? Souhaitons qu'il ait de l'écho en France ! »
Le vœu de M. Millerand ne fut pas exaucé, par la raison toute simple que les autres industries ne pouvaient s'offrir, à aussi bon compte que l'industrie du meuble et la plupart des industries parisiennes, le luxe du désintéressement, de la fierté, de la hauteur de vues.
S'il est chez nous une industrie que la concurrence
étrangère touche peu, effleure à peine, c'est bien celle dont M. Millerand admirait avec trop de complaisance le facile héroïsme. On peut dire, en effet, que le meuble étranger n'existe presque pas en France. Il ne s'y trouve que très isolément, par caprice de mode, à l'état d'objet d'art ou de curiosité, par exemple, sous couleur de japonisme ou sous telles espèces de mobiliers exotiques que notre fabrication ne cherche môme pas à imiter. Connaissez-vous, en France, beaucoup d'appartements dont les meubles ne soient pas tous d*ori- y gine française ? De même, à l'étranger, ri'étes-vous pa^ frappé de voir que si, à peu près partout, on s'habille aujourd'hui de la même façon, le mobilier garde csseatiellement le caractère national? Cela s'explîquo, le meuble étant la chose qui correspond le plus directement aux besoins, aux mœurs, au génie des races. Et il n'est même pas nécessaire de sortir de France pour constater cette vérité : d'une région à l'autre, Tanieublement diffère déjà d'une façon sensible.
Donc, pour cette industrie, pas de concurrence, pour ainsi dire, l'importation des produits similaires êltaiigers étant à peu près nulle. Elle est, du reste, d'environ cinq millions de francs, pas plus.
Quant à l'exportation du meuble français, à quoi se réduit-elle ? A une moyenne de douze à quinze millions dans ces quatre dernières années.
N'est-il pas au moins singulier qu'une industrie qui représente 0.38 0/0 de notre exportation totale, se permette de protester contre la protection dont les autres industries ont réellement besoin pour l'instant, cl
« contre rétablissement de tous droits d'entrée sur les matières alimentaires ! »
Et d'abord, par quel illogisme demande-t-elle que la France soit mise dans une situation différente de TAUemagne, de Tltalie, de TAutriche où — d'après Taveu du rapport syndical — se trouvent les seuls concurrents redoutables « dans l'avenir » pour l'ébénisterie française ? Il nous semble que dans ces pays, précisément, il existe, comme en France, des droits sur les matières alimentaires.
Oh ! l'on comprend que cette industrie ne « s'affole pas », elle qui possède les premiers ouvriers du monde, elle qui ne se connaît guère de concurrents que dans un avenir problématique, et se sent maîtresse pour ainsi dire absolue du marché français. Cela lui permet, n'est-ce pas ? d'élever ses vues à des hauteurs sublimes d'où elle aperçoit la joie et l'abondance entrant chez nous sous forme de céréales et de bétail étrangers affranchis de tous droits.
Mais, en même temps qu'elle témoigne de sa hauteur de vues, au grand émerveillement de M. Millerand, cette industrie manœuvre de façon à s'assurer de beaux et bons tarifs de défense.
La Chambre de commerce de Paris a très bien compris que pour que l'industrie du meuble se maintînt en belle humeur et restât libre-échangiste en théorie, il ne fallait pas, dans la pratique, lui mesurer la protection. Elle a « redressé » les droits.
C'est ainsi qu'elle a porté :
De 7 à 30 fr. le droit sur les meubles en bois courbé 7 à 20 — sièges sans sculpture
10 à 3o — — en bois d'ébénist.
d S à 4S — — sculptés
10 à 30 — — autres
2S à 60 — — plaqués, laqués
5 à 20 — — massifs en b. com.
18 à 60 — meubles en b. d'ébénist.
15 à 70 — cadres, baguettes en bois
doré ou non.
La Chambre de M. Poirrier fait observer que « si ces droits sont supérieurs à ceux du tarif général » — elle aurait pu dire aussi conventionnel, car les droits sont inscrits aux deux tarifs — c'est en raison de TinsufBsance de ce tarif « pour défendre notre industrie contre Tétranger, qui nous fait payer des droits beaucoup plus considérables que ceux que nous lui imposons »•
Si considérables que soient ces droits, ils n'empêchent pas, cependant, notre exportation de meubles de progresser; et peut-être Tindustrie du meuble pouvaitelle se payer le luxe de maintenir les droits anciens. En effet, notre exportation se chiffre de la façon que voici :
En 1887 .... 12.297.728 francs.
Nous nous trouvons donc, d'une part, en présence
d'une importation insignifiante, et qui reste stationnaire; d'autre part, devant une exportation qui va plutôt grandissant que diminuant, Dans ces conditions, il nous semble qu'il n'y avait pas péril en la demeure. Pour une industrie « qui n'est pas geignarde et qui ne s'afifole point », n'a-t-elle pas été un peu vite en besogne ? Et la Chambre de commerce de Paris n'a-t-elle pas fait bien bonne mesure en majorant des droits qu'on disait suffisants l'an dernier, dans une proportion qui varie de cent quarante à trois cent soixantesix pour cent?
Mais la Chambre de commerce de Paris aime ces procédés qui permettent de sauvegarder officiellement les principes, tout en les mettant à l'écart lorsqu'ils gênent. C'est de la sorte qu'en agit volontiers le Conseil municipal de Paris. Cette assemblée-là se dit aussi bien haut libre-échangiste; mais quand on sait s'y prendre, on obtient très bien d'elle qu'elle fasse le contraire de ce qu'elle dit.
Depuis plusieurs années les menuisiers du faubourg Saint-Antoine protestaient contre l'égalité du droit d'octroi frappant, à l'entrée dans Paris, les bois de Norvège, ouvrés ou non. U y a de cela plus de trois ans, voyant le chômage persister, ils s'assemblèrent rue de Lévis pour examiner l'influence exercée par la concurrence étrangère sur l'industrie de la menuiserie
parisienne et les conséquences qui en résulteraient pour cette industrie. Le secrétaire de leur Chambre syndicale, M. Raimond, vint leur fournir de très intéressantes observations quHl avait rapportées d'un voyage fait en Suède et en Norvège, précisément pour étudier la question.
Il exposa que, malgré la crise qui sévissait alors sur le bâtiment, la France importait, tant de ces pays que de l'Allemagne, des quantités de bois ouvrés et de plu3 en plus considérables. Et il ajouta :
« Un industriel de Stockholm me disait en me montrant des portes à petits cadres : « J'envoie, par année, » en France, cinquante mille portes comme celles-ci. » Je les vends, rendues au Havre, six francs. » — Or, les droits de douanes sont insignifiants (cinquante centimes par cent kilos, ce qui peut faire cinq à dix centimes par porte). Les droits d'octroi de Paris étant de neuf francs par mètre cube, cela fait environ quarante centimes par porte. Si nous ajoutons, par porte, soixantequinze centimes pour le transport du Havre à Paris, et vingt-cinq centimes pour frais de camionnage, manutention et autres, nous arrivons avec un total de frais généraux de un franc cinquante.
« Ainsi les portes suédoises, vendues à Paris à raison de dix francs cinquante ou onze francs, laissent un bénéfice de trois francs à trois francs cinquante aux patrons, et ces portes vendues onze francs font encore une concurrence de quarante pour cent à celles fabriquées à Paris. »
C'était fort bien dire. Un libre-échangiste eût repli-
que : (( Tant mieux pour le consommateur 1 Si vous ne pouvez pas produire à aussi bon marché que Tétranger, c'est que vous êtes mal outillés, c'est que vous travaillez maL Mes bons amis, faites autre chose que de la menuiserie et laissez-moi acheter mes portes là où je les trouve à bon marché. »
Mais passons !
Le 31 décembre 1888, le Conseil municipal décidait ^ que les droits d'octroi sur les chênes et sapins ouvrés seraient augmentés de cent pour cent. Les menuisiers n'avaient donc pas trop perdu pour attendre.
C'est sur le rapport de M. Lyon-Alemand que ce vote fut enlevé. Seulement, — remarquez-le bien — on n'a pas entendu protéger la menuiserie parisienne par l'augmentation du droit d'octroi sur la menuiserie étrangère; non, on n'a pas violé le principe libre-échangiste, on l'a simplement tourné.
Nous laissons la parole à M. Lyon-Alemand :
A rheure actuelle, le bois dur paie onze francs vingthuit et le bois tendre neuf francs le stère, qu'il soit ouvré ou non.
Il est facile de comprendre que les ouvriers ou entrepreneurs parisiens subissent de ce fait une perte considérable, puisqu'ils paient rentrée sur la totalité du bois qu'ils emploient, c'est-à-dire sur les déchets aussi bien que sur les parties utiles, alors qu'au contraire ceux de l'extérieur ne paient que sur ces dernières.
Or, si nous examinons la note ci-jointe, nous voyons que sur une huisserie en sapin il y a trente-neuf pour cent de perte, sur du parquet de sapin vingt-cinq quatre-vingt cinq, en chêne vingt-six quarante-six, sur les moulures
vingt-trois, sur les portes à petit cadre soixante-dix-huit cinquante, les croisées soixante-seize, ce qui donne une moyenne d'environ quarante-six cinquante pour cent.
Si nous ajoutons, comme le dit avec raison cette note, quinze pour cent de déchet pour le mauvais bois, nous trouvons plus de soixante pour cent de perte en moyenne pour les travailleurs qui sont dans l'intérieur de Paris.
Ceux-ci sont, en outre, dans une position désavantageuse, puisque, pour tous les frais d'existence, ils supportent les autres droits d'octroi.
Nous ne proposons pas au Conseil de compenser ces derniers désavantages, respectueux en cela de nos principes qui nous interdisent toute espèce de droits protecteurs, mais nous pensons qu'il est équitable de ne pas leur faire payer la matière plus cher qu'à ceux de l'extérieur.
Plusieurs de nos collègues, envisageant la doctrine du libre-échange comme étant simplement celle de la suppression de tous les droits d'entrée, ont l'intention de combattre cette thèse.
Nous nous contenterons de leur faire observer que, s'il s'agissait d*un droit protecteur, nous serions en contradiction avec la loi et que le conseil d'État n'homologuerait pas le nou^ veau tarif.
En effet, il est expressément interdit aux municipalités d'établir une taxe quelconque qui soit de nature à mettre les habitants de leur ville dans un état de supériorité sur ceux de l'extérieur; la jurisprudence du conseil d'État est formelle à cet égard, et il l'a exercée dans le cas qui nous préoccupe.
Nous ne voulons gâter ce distingo par aucun commentaire. Nous admettons que le fait de porter de onze francs vingt-huit à vingt-deux francs cinquante-six le droit d'entrée sur les bois ouvrés ne constitue pas une mesure de protection; nous admettons encore qu'un
droit d'octroi ne ressemble en rien à un droit de douane^ par cette triomphante raison que Tun se paie à la frontière du pays, l'autre à la porte d'une ville. L'essentiel, pour nous, c'est que le résultat soit le même. Mais si nous faisons ces concessions, le public ne les fera pas. Il verra ce qui est : une comédie jouée par le Conseil municipal de Paris, comme par la Chambre de commerce, comme par la députation parisienne.
Cette comédie n'a d'ailleurs pas le mérite de la nouveauté. En 1881, les industries parisiennes s'étaient déjà fait protéger*, ce qui ne les empêchait nullement d'ailleurs de se dire libre-échangistes. Dans ce tempslà pourtant, elles ne pouvaient prendre prétexte des droits sur le bétail et la viande — qui n'ont été votés qu'en 1883 et 1887, — pour réclamer la protection. La vérité, c'est qu'elles réclamaient la protection parce qu'elle leur était nécessaire tout aussi bien qu'aux autres. Seulement, au lieu de l'avouer franchement, elles préféraient, hier comme aujourd'hui, recourir à d'hypocrites détours.
Que vont faire les députés de Paris au cours de la discussion des tarifs?
On s'en préoccupe. Un journaliste de Paris et non des moindres, M. Lepelletier, développe pour la direction à donner au débat tout un plan fort ingénieux.