‹ La comédie libre-échangisteChapitre 29 sur 38 · La Révolution économique, p. 266 et suiv · texte numérisé non relu

La Révolution économique, p. 266 et suiv

A la Chambre, dit-il, les protectionnistes sont la majorité ; mais cela n'implique nullement que les partisans des « grands principes civilisateurs du laisser faire, laisser passer » doivent perdre tout espoir de remporter finalement. Car, au-dessus de tous ces députaillons de province qui ont « la préoccupation étroite du clocher autour duquel a gravité leur candidature » , il y a une force supérieure. Et cette force est k la fois lyonnaise, parisienne, marseillaise, bordelaise, intermédiaire et mixte î

Lisez plutôt :

On pourrait sans doute, dès maintenant, en consultant la carte industrielle, commerciale et agricole de la France, calculer les voix acquises à la protection, celles qui maintiendront les grands principes civilisateurs du ladsser faire, laisser passer. Mais ce calcul serait erroné et les faits en démentiraient le résultat.

Le grand débat qui va s'ouvrir perdrait, d'après ces prévisions et ces évaluations anticipées, beaucoup de son intérêt, s'il y avait une force intermédiaire, une puissance mixte, qui partage à peu près les deux camps, ayant des intérêts dans les deux : ce sont les représentants des grandes villes. A ces grandes villes, en effet, la protection est bonne et le libre-échange est favorable. Leurs mandataires sont donc libres et peuvent apprécier sainement et avec impartialité le régime qui convient le mieux à la France, prise dans sa totalité.

Donc, ce sont les députés des grandes villes qui vont intervenir au moment psychologique, et faire pencher la balance du bon côté, le côté des grands principes civilisateurs. On nous dit la raison de leur compétence

et de cette puissance, dont la double vertu est d'être mixte autant qu'irrésistible : « La protection est bonne aux grandes villes, le libre-échange leur est favorable. » Conclusion : « Les mandataires des grandes villes sont donc libres et peuvent apprécier sainement, avec impartialité, le régime qui convient le mieux à la France prise dans sa totalité. »

Mais, ô le plus mixte des économistes ! si la protection est bonne aux grandes -villes, en même temps que le libre-échange leur est favorable, voulez-vous me dire pourquoi il n'en serait pas absolument de même dans les petites villes, dans les boui^s, dans les villages, dans les hameaux qu'habitent nos vingt-cinq millions de paysans? Là aussi, croyez-le bien, il semblerait « bon » de consommer au prix du libre-échange, et «favorable» de débiter sa marchandise au prix de la protection.

Là aussi, il ne déplairait pas, une fois qu'on se sentirait soUdement, efficacement protégé, de voir soumises au régime de la liberté commerciale les industries qui fournissent les ouvrages en peau et en cuir, la vannerie, l'orfèvrerie, les outils, machines et mécaniques, l'horlogerie, la bijouterie, la coutellerie, la mercerie, la quincaillerie, les objets en caoutchouc, la carrosserie, la tabletterie, la bimbeloterie, la brosserie, les modes, les confections, les meubles, les instruments^ de musique, les faïences, les porcelaines, la verrerie, les instruments d'optique, la parfumerie, en un mot, tous les produits industriels de la plus grande de nos villes, de l'industrie parisienne.

Eh bien ! ce n'est pas comme cela qu'on raisonne

dans nos petites villes et dans nos villages. Si Ton y demande la protection pour soi, on Tadmet naturellement pour les autres ; et si Ton rencontre à Paris des journaux qui s'élèvent avec tant d'indignation contre « rhystérie prohibitionniste qui possède nos populations rurales », on ne lit dans aucun journal de province de récriminations violentes contre le « vent de protection » qui souffle sur Paris.

Par exemple, on commence à trouver extraordinaire que les députés de certaines grandes villes s'avisent d'être protectionnistes pour tout ce que leurs électeurs ont à vendre, et libre-échangistes pour tout ce que ces mêmes électeurs ont à acheter, qu'ils aient deux poids et deux mesures, et que les élus de Paris, notamment, trouvent mauvais, en dehors des fortifications, ce qu'ils semblent priser si fort en dedans.

Vous dites :

Leur intervention dégagée d'intérêt local et de parti pris doit élre décisive dans la discussion. Il est certain que le travail national a besoin d'être soutenu, d'être protégé, mais avec mesure, car l'esprit de protection est stérilisateur et rétrograde. Les protecteurs n'étant plus stimulés par la crainte de la concurrence, s'engourdiront dans une inertie fâcheuse, ne renouvelleront plus leur outillage, s'en tiendront aux anciens errements et arrêteront l'essor du génie français. Là est le danger. Heureusement que les représentants des grandes villes sont là pour l'éviter. A eux de nous protéger contre la protection.

Les petites villes et les villages vous répondront : Expliquez-nous donc comment « l'esprit de protection »

peut être « stérilisateur et rétrograde » chez les uns, « fécond et progressiste » chez les autres? Comment ces industriels parisiens, débarrassés de la concurrence étrangère, auront garde de s'engourdir dans une inertie fâcheuse et n'arrêteront pas l'essor du génie français. Lorsque ces braves provinciaux voient la Chambre de commerce de Paris majorer dans d'aussi énormes proportions les droits qui protégeaient déjà ses industries en 1881, et créer, sous prétexte de « redressements d'erreurs de classification » une centaine de taxes douanières sur des produits jusqu'ici exempts, ils se demandent en quoi il serait plus « stérilisateur et rétrograde » de protéger leurs produits que ceux des grandes villes.

Il serait temps, peut-être, d'avertir la députation parisienne que ce qu'elle a de plus sage à faire, si elle ne veut point compromettre les intérêts considérables dont elle a la garde, c'est de réserver, pour une occasion meilleure, sa force intermédiaire et sa puissance mixte. Elle sera libre-échangiste, si tel est son bon plaisir, mais elle sera tenue de l'être pour tout le monde, à commencer par les industriels parisiens ; ou alors elle devra mettre en sommeil ses convictions mixtes, c'està-dire se taire pendant tout le temps que durera notre grand débat économique. C'est à ce dernier parti que nous lui conseillons de s'arrêter.

A cette condition, les députés des petites villes, et les députés ruraux, qui sont le nombre et seront les maîtres à l'heure du scrutin, voteront généreusement tous les droits réclames par les producteurs de Paris ;

à ce moment-là, ils n'auront qu'une pensée, faire patriotiquement une œuvre de solidarité économique et de sauvegarde pour le travail national.

Oh I nous savons bien que pour certains députés, l'embarras sera ou, tout au moins, pourra être grand.

Voilà M. Lockroy, par exemple; nous n'avons pas entendu dire qu'il ait protesté, devant la Commission des douanes, contre aucune des revendications protectionnistes de la Chambre de commerce de Paris. Mais cette complicité tacite, ce rôle muet ne lui ont pas suffi, n a pris l'initiative d'un amendement à l'article 339, amendement qu'ont signé avec lui MM. Mathé, Dumay et Baulard, tous mandataires de Paris, — protectionnistes par conséquent. Et cet amendement, qui n'a l'air de rien, est tout un programme économique I

Son objet, le voici : mettre un droit de cent cinquante francs sur les couronnes funéraires, actuellement exemptes, — et ce n'est pas tout : frapper en outre, d'une taxe de cent vingt-cinq francs, les fleurs et feuillages en perles, et d'une autre taxe de vingt francs, les perles, verres et cristaux, autrement dit, les matières premières de ces fabrications...

Ahl mais, le protectionnisme de M. Lockroy n'est pas timide. Sus, à la fois, et aux matières premières et aux produits fabriqués !

Excès de zèle, direz-vous. Dans tous les cas cela

14i LA COMÉDIE LIBRE-ÉCHANGISTE

prouve une conviction profonde ; et moi, je ne sais rien de plus respectable.

Mais vous verrez qu'il se trouvera dans le Parlement un de ces prud'hommes humanitaires, solennels et sensibles, pour venir déclarer à la tribune :

« Eh quoi 1 Tintransigeance prohibitionniste ne recule devant rien, pas même devant ce qu'il y a de plus respectable, de plus sacré au monde, la piété envers les morts!... Actuellement, le pauvre peut encore, une couronne à la main, suivre le convoi de son enfant, la dépouille de son vieux père, les restes de sa vieille mère. Actuellement, au jour anniversaire de la mort de ces êtres adorés, il peut encore aller déposer un souvenir sur leurs tombes...

» Ah I messieurs, qu'il se dépêche d'enterrer tous ceux qu'il aime, pendant qu'il en est temps encore! qu'Use hâte d'honorer leurs tombes. Il n'a même plus une année pour leur rendre dignement les derniers devoirs ! Dans quelques mois, le l^^ février 1892, il y aura un impôt de plus en France, un impôt odieux entré tous, l'impôt sur la douleur du pauvre! Oui, l'on taxera, l'on exploitera le culte des morls, dans cette ville de Paris, qui conserve si vivant le respect de ceux qui ne sont plus, et qui, à la Toussaint, voit défiler dans tous ses cimetières ces pèlerins du souvenir dont la statistique dresse un dénombrement d'une si consolante exactitude ! »

Vous me direz que ça n'aurait pas le sens commun. Mais ces tirades sont d'un effet sûr. Naguère, on a failli rejeter le droit de un franc vingt sur la tonne de

PARIS EST-IL LIBRE-ÉCHANGISTE? il3

houille, parce qu'il s'était rencontré dans la Chambre un député lyrico-philanthropique pour déclarer qu£ la houille était le pain des machines et le chauffage dm pauvre. Pareille émotion se produisit au sujet du droii sur Facier, qui allait peser sur Taiguille de l'humble couturière ! Un' de ceux qui le combattaient s'écria : « Vous ne voulez donc pas que cette pauvre fille puisse honnêtement gagner sa vie! Vous ne vouiez donc point qu'elle puisse soutenir son vieux père infirme? Mais, avouez-le donc! Vous aimez mieux qu'elle se livre à la prostitution ; vous voulez que la faim la jette éperdue, affolée dans les bras de messieurs vos fils. Vous voulez qu'elle soit livrée en pâture à br lubricité des hommes delà finance... »

C'était ridicule. Tant que vous voudrez ; mais on diminua le droit de dix sous, pour ne décourager personne, pas même les vieux messieurs de la finance.

Je sais bien qu'un homme d'esprit comme M. Lookroy saura répondre et prouver : que son droit <fe cent cinquante francs atteindra bien plus le riche <|ue le pauvre, par la raison que le riche achète bien plus de couronnes que le pauvre ; que, dans tous les cas, on n'enterre pas tous les jours son enfant, son vieui père, sa vieille mère; et que, lors même que l'incidence du droit serait complète et majorerait le prix des couronnes, cela n'en donnerait que plus de valoir aux sentiments de piété familiale dont ces objefes sont le témoignage et le symbole touchants.

Ah ! je suis bien tranquille pour l'amendement k l'article 3S9 ! M. Lockroy démasquera, il mettra en

miettes le tartufe qui viendra pleurer à la tribune sa rhétorique sentimentale. On est bien fort quand on défend le travail national et surtout le travail national parisien !

M. Lockroy sera donc protectionniste.

A moins, cependant, qu'il ne soit libre-échangiste...

— Mais, direz- vous, et les vitrifications funéraires? rindustrie, toutes les industries essentiellement parisiennes?

— Peuh 1 c'est à l'article 339 seulement qu'elles figurent, c'est-à-dire à la fin de la discussion des articles. Jusque-là M. Lockroy peut carrément s'afiîrmer libreéchangiste. Et une fois qu'il aura daubé à loisir sur l'agriculture et sur les industries du nord, de Test, de l'ouest, du centre et du sud de la France, il dira, avec la bonne grâce qui caractérise cet homme aimable entre tous : « Vous savez, moi, je ne suis pas aussi entêté qu'on veut bien le dire. Vous tenez à la protection? Eh bien! faites comme vous l'entendrez, protégez-les, vos industries parisiennes. »

Ce n'est pas plus malin que cela !

M. Lockroy, tour à tour, fera du libre-échange et de la protection. Comme tous ses collègues de Paris, il sera, suivant la formule connue, « libre-échangiste pour tout ce que les Parisiens ont à acheter, et protectionniste pour tout ce que ceux-ci ont à vendre* »

Et les députés de province seront assez « ruraux » pour s'y prêter. Du moins, le premier élu de Paris y compte formellement.

Je demande à voir ce noble spectacle 1

VAiliS EST-lL LÏBRË-ÉCHANGISTE? 1 i8

Et M. Berger, cet autre élu de Paris? parlera-t-il, et dans quel sens?

M. Berger a déposé un amendement réclamant des droits de douane sur tous les appareils servant à la production de la lumière électrique.

Cet amendement est ainsi conçu :

Page 1