LES PÈLERINS
C'est cinquant', cinquant', cinquante, C'est cinquant' francs qu'il nous faut!
Oh! oh! oh! oh!
M. LEROY-BEAULIEU
Ces chants de pèlerins me rendent tout confus... Je suis dans un cercle de feu !
(Se reprenant.)
Non, de fûts !
(A ces mots, Méphistomichel-Chevalier reste un instant interloqué, puis il disparaît, de Tair d'un homme qui dit : Tiens! j'aime mieux m'en aller. Éperdu, anéanti, M. Paul Leroy-Beaulieu murmure : « Si encore j'étais élu 1 ! » et il tombe évanoui sur les dalles. Par miracle, personne ne s'est aperçu de ce pénible accident.)
Depuis lors, M, Paul Leroy-Beaulieu a repris possession de lui-même. D défend toujours les principes du libre-échange et réclame toujours la protection pour les vins. C'est la preuve qu'il n*est pas l'homme des opinions successives, mais des contradictions simultanées.
Contradiction : c'est le mot qui caractérise l'attitude des libre-échangistes. Quant au mobile qui les inspire, il apparaît clairement ; c'est le secret de la comédie.
S'agit-il des commissionnaires exportateurs ? le libreéchange développe le champ de leurs transactions. Peu importe qu'il nuise aux intérêts des producteurs nationaux. Avant tout, il faut empêcher que l'intermédiaire reste inoccupé, il faut qu'il prélève des commissions et des courtages. Ceux-ci seraient diminués si le marché
intérieur était alimenté par la production nationale. Ouvrons donc nos portes toutes grandes à l'étranger. Après la bataille on comptera les morts.
Paris recevra, par des moyens détournés, ce qu'on lui refuse officiellement. On présentera cette ville comme une des citadelles classiques du libre-échange; Paris n'est-il pas un grand marché d'intermédiaires? Mais comme Paris est aussi un centre considérable de production, on accumulera les droits protecteurs en faveur de ses industries. Les bienfaits prétendus du libre-échange seront réservés aux ruraux.
L'Angleterre aussi se proclame libre-échangiste, mais quand on y regarde d'un peu près, on s'aperçoit qu'elle ne l'est devenue que le jour où elle était arrivée, par des mesures d'un protectionnisme échevelé, à s'armer puissamment pour la lutte; que d'ailleurs, elle dissimule une partie considérable du chiffre de ses exportations et que là où la protection lui semble nécessaire, elle sait fort bien en appliquer les principes, sous une forme captieuse.
A Lyon, l'hypocrisie est encore plus complète. Là, ce qu'on demande, sous couleur de libéralisme, c'est la protection des fabricants étrangers contre le travail national, contre les ouvriers français.
Nos grandes places de commerce, nos ports usent de la même tactique. Qu'on protège la marine marchande, qu'on applique les surtaxes d'entrepôt : ils le réclament à grands cris. Mais qu'on accorde à d'autres industries la protection qu'ils exigent pour eux-mêmes : alors ils se prétendent lésés aujourd'hui, ruinés demain.
Et, dans cette campagae de dissimulation intéressée, tous ces libre-échangistes pour rire trouveront l'appui soit de savants hypnotisés par la splendeur des principes, soit de publicistes amateurs prêts à tout affirmer sans se soucier de vérifier leurs dires, ne tenant point compte des faits parce qu'ils les ignorent, se contredisant quelquefois dans la hâte de leur besogne toujours faite de chic ; — les premiers, réellement coupables de sacrifier les intérêts du travail français à l'idole d'une liberté menteuse; les seconds, irresponsables à force d'inconscience.
Tout cela ne peut être qualifié que d'un mot : c'est une comédie, une comédie dans laquelle chacun récite son rôle avec l'illusion que le public sera dupe. Mais le public n'est heureusement pas aussi simple qu'on se l'imagine. Après trente années, il a compris où le conduisait la pratique d'un système décevant et ce qu'il en coûte à un peuple de laisser enchaîner sa liberté économique. Le réveil d'opinion auquel nous assistons depuis quelques mois ne s'arrêtera pas. Le pays se ressaisira. Il n'aura que du mépris pour les sophismes avec lesquels on essaie de le tromper, et c'est devant des éclats de rire et des sifflets que la toile tombera sur