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La comédie littéraire: notes et impressions de littérature

M. Auguste Vacquerie a eu beaucoup d'amis. Etaient-ce précisément des amis? Lé mot ami est trop familier; le mot courtisan n'est pas assez digne. Il faudrait trouver un terme mixte, un substantif forgé tout exprès pour rendre l'état d'âme de ceux (ils sont innombrables) qui crurent devoir, en toute occasion, dire des choses aimables à l'illustre auteur de Formosa.

Je ne veux point insinuer que M. Auguste Vacquerie ait été indigne de ces louanges. Il possédait une réputation loyalement conquise par d'éclatants et de longs services. Il écrivit Jean Baudry qui est une belle comédie; il fut le compagnon de Victor Hugo; il mangea le pain amer de l'exil. Mais d'autres que lui subirent ces misères, furent honorés de l'afTection du grand homme, publièrent des ouvrages remarquables. Et ils ne jouirent pas d'une aussi foudroyante considération; et l'on n'eut pas

pour eux ces ménagements infinis, et ce souci constant de les flatter et de leur complaire. J'eus la preuve, il y a quelques années, de cet excès d'indulgence. M. Auguste Vacquerie avait donné au Gymnase une pièce en quatre actes, iniilulée Jalousie. La pièce tomba, et tomba sans rémission. L'erreur était absolue. Ce fut une de ces chutes qu'il est impossible de pallier et contre lesquelles aucun recours n'est permis. Tous mes confrères considéraient d'un oeil morne ce fâcheux événement, et, dans les couloirs, ils se confessaient leurs embarras. « — Comment allons-nous faire? Nous ne pouvons pourtant défendre une œuvre pareille? Quel ennui! » Et le lendemain, ce fut, dans la presse, une explosion de sympathie. On insinuait timidement que la comédie nouvelle manquait un peu de clarté, qu'elle était trop toufl'ue, que l'éminent écrivain y avait voulu mettre trop de choses, et l'on concluait en demandant une reprise de Tragaldabasl... Que de précautions ! Que de détours!... On eût été moins tendre assurément pour Pailleron, pour Dumas fils, pour Sardou...

... D'où pouvait venir cette unanimité, si rare, dans l'admiration? Comment expliquer que seul, ou à peu près, parmi les hommes de lettres contemporains, Auguste Vacquerie n'ait pas connu le déblnage des petites revues, les assauts furieux qui y sont livrés contre quiconque arrive à la renommée. Zola y est raillé, Coppéc bafoué, Sarcey piétiné,

Lemaîlre lacéré avec aigreur. Jamais l'illustre ami de Victor Hugo n'y fut sérieusement pris à partie. Il semblait qu'on le mît, sinon au-dessus, du moins à part. On le révérait comme les Anglais révèrent Sa Gracieuse Majesté Victoria, parce quelle est la reine. Onrévérait M. Vacquerie, parce quilétalt le roi.

Le roi de quoi?...

C'est ici que l'analyse va devenir délicate.

Vous vous rappelez le mot qu'on a prêté à une femme charmante, qui occupa longtemps une place brillante dans le monde officiel... On parlait devant elle de la société moderne, et des mœurs démocratiques qui tendent à s'y introduire :

— Oh ! s'écria-t-elle, il y a républicains et républicains. Nous faisons partie, nous autres, de la noblesse répubUcaine\

Eh bien! M. Auguste Vacquerie était un des membres les plus considérables de cette noblesse. Quand Victor Hugo revint d'exil, la France lui tendit les bras, le reçut avec des effusions de reconnaissance. Elle lui voua une adoration sans bornes, et tous ceux qui l'accompagnaient participèrent à cette autorité, eurent leur part de cette énorme influence. Le nouveau gouvernement n'avait rien à refuser à ces glorieux proscrits, qui avaient souffert pour la sainte cause. Le moindre désir exprimé par Victor Hugo devenait un Ordre, auquel on était heureux d'obéir. Et si l'on s'agenouillait un peu moins bas devant le disciple que devant le maître,

on ne Técoutait pas avec moins de déférence. M. Auguste Yacquerie n'avait qu'à commander; toutes les puissances de l'État lui étaient acquises. Il pouvait tout avoir. Il ne demanda rien pour luimêmiC. Ce fut sa grande force. Il pouvait à son gré devenir académicien, député, ministre, grand dignitaire de la Légion d'honneur... plus encore! Il préféra demeurer poète, dramaturge, simple citoyen, et rédacteur en chef du Rappel. Il fit décorer la plupart de ses rédacteurs. Il ne mit jamais un bout de ruban à sa boutonnière. Il exerça, dans la coulisse, une véritable royauté, et jamais une royauté effective... L'opinion publique — plus équitable qu'on ne suppose — lui sut gré de ce désintéressement. Elle honora ce galant homme qui ne recherchait point les honneurs. Et les confrères de M. Yacquerie mirent sur le pavois ce journaliste dont l'intégrité légendaire rehaussait leur profession. De telle sorte qu'on peut dire que M. Yacquerie a bénéficié à la fois et de la situation qu'il occupait et de toutes celles qu'il avait cru devoir refuser.

Et puis M. Yacquerie possédait un avantage immense. C'était une individualité très intéressante, il n'était pas chef d'école. Il avait assez de talent pour s'imposer à l'admiration de la critique; il n'avait pas assez de génie pour l'humilier. Il ne traînait pas après lui cette horde d'imitateurs qui exagèrent vos défauts et vous créent, par l'agacement qu'ils répandent autour d'eux, une légion d'ennemis.

On n'a pu le rendre responsable ni d'une déformation quelconque de la langue, ni de la création d'une é"glise littéraire*. Il s'est élevé, solide et vigoureux arbuste, à l'ombre du chêne; il a grandi sous l'aile de Victor Hugo, ne s'absorbant pas en lui, mais ne s'en dégageant qu'à demi, et laissant flotter sur ses œuvres, comme l'ombre vague et lointaine du dieu...

Cette amitié, qu'aucun dissentiment ne troubla, est touchante. Elle est rare entre artistes qui suivent ^e même sillon. Il arrive presque toujours que le plus fort blesse le plus faible, soit en étalant, soit' en affectant de dissimuler sa supériorité. Ici, l'affection fut inaltérée : le culte de Vacquerie pour Victor Hugo était si fervent, si sincère, qu'aucune jalousie mesquine ne parvint à le troubler.

Je viens de relire le premier volume de vers publié par Auguste Vacquerie. J'y ai goûté un plaisir extrême. Cela est ingénu, tendre, spirituel... Et cela est ardent. On respire en ce recueil les parfums de l'aubépine et la griserie de la bataille. Le jeune Vacquerie arrivait à Paris avec un trésor d'impressions naïves, il y venait avec le désir impétueux de se jeter dans la mêlée romantique... Je ne sais rien de plus charmant que le salut qu'il adresse à la grande ville, objet de ses espérances et de ses craintes :

Tu ne l'aperçois pas du nouvel arrivé Qui ce matin, Paris, erre sur ton pavé.

Que suis-je pour la ville à qui tout grand artiste, Célèbre ailleurs, s'en vient demander s'il existe? Nul, à quelque hauteur que son nom ait monté, Ne croit en soi s'il n'a chez toi droit de cité; Ville qui dis les mots que le monde répète, Je ne t'arrive pas avec une œuvre faite Qui tremble en attendant ton oui : je viens à toi Avec une œuvre à faire, — et cette œuvre c'est moi! Je ne suis qu'une ébauche, une forme incomplète Où s'entrevoit à peine un semblant de poète, Un rêveur commencé par les flots et les bois. Je suis né sur le bord du fleuve que tu bois, ' Mais tout près de la mer, et mon enfance est pleine De voiles où le vent souffle sa forte haleine Et qui vont bravement vers les pays lointains. J'ai dans les yeux le ciel, les couchants, les matins, Pour toi j'ai tout quitté, mère, père, sœur, frère. Je ne t'apporte rien que l'ardeur de bien faire. L'amour du vrai, des yeux que le beau fait pleurer, Un immense besoin de croire et d'admirer.

C'est alors qu'il rencontre celui qui devait gouverner sa destinée. Il se prend pour Victor Hugo d'un attachement absolu, profond, qui lui inspire des accents inoubliables :

Causer avec les voix dont le monde est l'écho

Etait mon but; Paris, c'était surtout Hugo.

Mes monuments, mes parcs, mes princes et mes femmes.

C'étaient ses vers, c'étaient ses romans et ses drames;

Les tours de Notre-Dame étaient l'II de son nom !

Tu dois te rappeler, ô mon vieux compagnon,

Ma joie et mon orgueil (juand il daigna m'écrire.

C'est lui que je venais habiter à vrai dire,

Et mon rêve eût été de louer en garni

Une scène au cinquième étage d^IIernani.

Peu à, peu, l'individualité de l'écrivain se dégage. Il se répand dans le monde; il y a quelques succès.

Od lui demande des « autographes pour album », on l'invite à dîner; on le place à côté de jolies femmes à qui il fait un brin de cour. Sa Muse devient galante. Et il faut bien Tavouer, en cette note légère, Vacquerie surpasse Victor Hugo. Il a la verve moins colossale, lïronie plus fine. La pièce intitulée le Keepsake est un modèle de bonne grâce. Le poète se trouve assis à table auprès d'un « ange en falbala » dont les yeux bleus le troublent jusqu'au fond de Tâme :

On était nombreux. Combien?

Je ne sais pas. La maîtresse De la maison, qui veut bien Que mon destin l'intéresse,

M'avait mis auprès — et sans Que je l'en eusse priée — D'une blonde, de vingt ans, Très charmante, et mariée!

On passe au salon après le repas. Tandis que le mari fume un gros cigare, la femme feuillette un volume de keepsake. Et son voisin penché près d'elle lui traduit la légende des gravures. Quelle traduction! Vous allez voir :

Les dessins variaient : tours, Bétes, gens, lac, panoplie.

La notice était toujours :

« Que je la trouvais jolie. »

Un dessin d'un ton très doux :

Un ruisseau court sous les saules.

Texte : « Où vous procurez-vous La blancheur de vos épaules ? »

Son mari fumait. Dessin :

Un pauvre agneau blanc qui bêle.

Notice : " C'est très malsain Pour autrui d'être si belle! x

Elle crut que je mêlais Quelque fraude à ce prodige.

— Voyons, savez-vous l'anglais?

— I love-You, lui répondis-je.

— L'anglais? moi? si je le sais ?

Pas du tout! et je dois même Avouer que mon français

N'a que trois mots : Je vous aime!

Ses cils étaient palpitants.

Après la dernière planche, Je lui traduisis longtemps Une page toute blanche.

« Berthe! f j'osai son prénom) Que ma flamme vous pénètre ! »

Et sa bouche disait non, Mais ses yeux disaient peut-être.

Le débutant ne s'endormait pas en ces délices. Il combattait le bon combat. La citadelle à détruire, c'était Técole du bon sens. Et il lui portait des coups enragés. Il ne visait pas les prêtres médiocres qui officiaient au pied du temple, il s'attaquait à la divinité même, hélas! il s'attaquait à Racine. Vous connaissez ces strophes si souvent citées :

Shakspearc en tous sens Etend sur nos têtes, Hiant des tempêtes.

Ses rameaux puissants.

La sève en sa fibre Bouillonne. Les cieux Voient monter vers eux Le grand drame libre.

Fils du sol sacré, Il veut pour voisine L'étoile. — Racine Est plus modéré,

Pauvre mais avare, Dès qu'un jet grandit.

Racine lui dit Que la sève est rare,

Eschyle poltron, Tacite modeste, 11 ébranche Oreste Et rogne Néron.

Le reste, il le plie, Et met, doux bourreau, Un cèdre au fourreau, Comme un parapluie!

La feuille croît peu Dans l'œuvre qu'il gêne.

Shakspeare est un chêne.

Racine est un pieu.

On juge de Tindignation des « bourgeois « quand ils lisaient ces enfantillages. Ils avaient raison de se fâcher, et de défendre Racine contre les « polissons » qui l'insultaient. Ils avaient tort de condamner en bloc, par esprit de protestation, les rêves et les idées de la nouvelle génération. La fureur est toujours mauvaise conseillère, fureur d'invectives et fureur de réaction. Mais tout en se garant autant que possible des deux extrêmes, je

ne sais s'il ne vaut pas mieux encourager les fous qui osent, que les sages qui résistent. L'art s'alimente de mouvement. Il languit, dès qu'il demeure immobile. Et ce sont en somme les « gilets rouges » à'Hernani qui, par leurs clameurs outrecuidantes, ont renouvelé pour un siècle la littérature de notre pays.

Il y a des noms évocateurs qui, dès qu'ils sont prononcés, éveillent cerlaines images, toujours les mêmes, auxquelles ils sont invinciblement liés. Ainsi, vous ne pouvez guère parler de Scribe, sans vous représenter aux fauteuils d'orchestre des Français, un bon vieillard, cravaté de blanc, rasé de frais , vêtu d'une redingote minutieusement brossée, et coiffé d'un chapeau à larges bords; de Désaugiers, sans qu'aussitôt votre imagination ne vous montre un homme gras, rubicond, bourgeonné, déboutonné, en train de boire une flûte de Champagne dans un cabinet du Veau qui tetie^ ou du Rocher de Cancale... Le nom de Nadaud est de ceux-là. Je n'ai pas eu l'honneur de connaître ce chansonnier. Mais j'ai été élevé dans l'admiration de ses romances. Il fut, pendant un quart de siècle, le dieu des soirées bourgeoises. Après dîner, lorsque les convives quittaient la salle à manger, infaillible-

ment, l'un d'eux s'avançait vers le piano et, à la prière générale, il détaillait les Deux gendarmes.^ les Deux notaires^ Cheval et cavalier^ le Télégraphe ou le Voyage aérien. Oh! ce Voyage aérienl Combien de fois l'ai-je entendu chanter et vanter! Dès que mon grand-père le fredonnait, un pleur mouillait sa paupière. Cela lui paraissait infiniment poétique et ingénieux, et tendre, et touchant. Il suivait avec un intérêt passionné les évolutions de l'aéronaute qui, s'élançant dans les airs, contemple de loin la fourmilière humaine, et suffoqué par son essor trop aventureux, retombe inanimé entre les bras de sa mère...

J'ai voulu relire ce fameux Voyage aérien. C'est, en vérité, une chose assez frêle, et médiocrement écrite. Nadaud qui estimait sans doute que le mot ballon manquait de noblesse l'a remplacé par une ingénieuse périphrase que n'eût pas désavouée l'abbé Delille :

Le tissu flexible et léger Que gonfle le subtil fluide.

La pièce se relève aux strophes suivantes. Le chansonnier décrit en termes heureux les }wés verls^ les eaux d'argent,, les villes grisâtres qui délitent sous les yeux du voyageur. Je goûte moins la note finale, la description de la maison sédentaire où languissent une mère et une sœur éplorées... En analysant ce gentil morceau, on a peine à comprendre

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l'enthousiasme qu'il déchaîna... Le public a de ces caprices singuliers...

Cependant ne nous hâtons pas de jeter la pierre au public. Il est moins absurde que ne le prétendent les écrivains symbolistes et les romanciers incompris. Il ne se détermine point au hasard; et ses engouements s'expliquent de façon ou d'autre. S'il aima Gustave Nadaud, c'est qu'il trouvait en lui un écho fidèle de ses aspirations et de ses goûts. Nadaud avait toutes les qualités et tous les défauts propres à séduire les classes moyennes. Il était aimable, sensé; il ne s'élevait pas très haut, il ne rampait pas à terre, il se tenait à mi-cote, dans une région agréable et tempérée; il n'était ni trop lyrique, ni trop plat, il savait donner un tour piquant aux idées banales, et habiller de couleurs plaisantes les lieux communs. Il ne choquait personne — ce qui est une condition essentielle pour réussir. Enfin, par le fond, par la forme, par sa façon d'exprimer et de sentir, par sa conception de la vie, et par sa philosophie, il était profondément, inexorablement, exclusivement bourgeois...

Prenons ses productions les plus célèbres, et nous y trouverons l'apologie des vertus chères à Joseph Prudhomme (et ne croyez pas que je méprise ces vertus. Ne sommes-nous pas tous, par quelque endroit, cousins de M. Prudhomme?)

D'abord la prévoyance^ la prudence et Véconomie. C'est un thème sur lequel Nadaud revient sans cesse.

La richesse ne fait pas le bonheur. Les plus fortunés sont ceux qui n'ont pas de besoins et qui se contentent d'une modeste indépendance. Vivre à sa guise, se payer une voiture par semaine et l'omnibus tous les soirs, ne rien devoir à personne : tel est Tidéal. Le chansonnier s'engage à résoudre ce problème avec trois mille francs de renie... Il fait fi des plaisirs capiteux, des passions malsaines; ce qu'il aime le mieux, c'est le vin ordinaire^ qui ne monte pas à la tête et soutient les forces :

Nos goûts changeants et noire humeur légère Sous d'autres cieux nous ont souvent conduits. Est-ce à prouver que la terre étrangère Passe pour nous avant notre pays?

On est séduit par un esprit qui brille; On va humer l'air parfumé des cours; Puis on revient au foyer de famille, Vin ordinaire, ami de tous les jours.

Et il traduit cette idée sous mille formes. Il oppose la tranquillité du petit rentier à l'inquiétude des rois et des princes [le Sultan); il établit un parallèle entre la grande route^ où marchent les ambitieux, et le petit sentier^ où cheminent les gens paisibles. Et ce qui le séduit en ce petit sentier, ce n'est pas son aspect pittoresque et l'imprévu de ses détours, c'est surtout la certitude de n'y être pas écrasé par les voitures!...

L'amour de la nature. — Entendons-nous. Le chansonnier goiUe modérément les aspects gran-

dioses et les convulsions de la nature. Aux âpres solitudes des montagnes, aux murmures de TOcéan, il préfère les délices du bois de Meudon, et le plaisir de manger une friture au bord de la Seine. « Écoute, dit-il à sa belle, tu vas mettre ta robe lilas et ton ruban vert cTeau et nous allons nous élancer dans les champs cueillant, moi la fleur des buissons et toi la pâquerette » {Simple projet). Il ne déteste pas non plus la pêche à la ligne et nous vante ses douceurs :

Il est un clair ruisseau Protégé par des saules, - Qui m'olîrent un rideau D'ombre fraîche et de gaules.

Dans le sable et les joncs, Vit la troupe maligne Des frétillants goujons, Que je pêche à la ligne.

Mais toujours la note philosophique intervient. Il faut qu'une conclusion morale se dégage de chaque chanson. Cette conclusion vous la devinez, elle est conforme à la- prudence qui caractérise le rentier parisien :

Du choc des passions Spectateur insensible, Les révolutions Me trouvent impassible.

Rois fous, peuples légers.

Pour un mot, pour un signe.

Vous vous entr'égorgez...

Moi, je pêche à la ligne.

Notons en passant qu'il y a beaucoup d'égoïsme sous ce détachement. Le pêcheur à la ligne dédaigne les vains honneurs de ce monde. Mais on se demande s'il consentirait à se déranger dans le cas où la patrie ferait appel à son dévouement.

L'admiration des beautés de la nature s'allie parfois chez le chansonnier à des préoccupations vulgaires. Ainsi il raconte que, se promenant, avec la dame de ses pensées, aux environs de Suresnes, il fit la rencontre d'un colporteur. Aussitôt les deux tourtereaux s'arrêtent et le dévalisent. Qu'achètentils? Je vous le donne en mille I Un collier? une bague? un mirliton? un sucre de pomme? Vous n'y êtes pas...

Le colporteur était subtil :

« Ça, mes amoureux, nous dit-il,

Me ferez-vous pas vos emplettes? »

Nous répondîmes : « Pourquoi pas? »

Pour elle j'achetai des bas;

Elle prit pour moi des chaussettes.

L'année suivante, il retrouve dans son tiroir ces bienheureuse chaussettes, et il remarque qu'elles sont percées, et il pleure sur ce vestige des amours!

L'esprit frondeur. — Le bourgeois français est caustique. Il se passionne pour la politique, mais affecte d'en médire. Nadaud flatte ce penchant. Il crible de brocards les députés, les sénateurs, les conseillers municipaux, tous ceux qui sollicitent les suffrages populaires. Parfois sa verve est laborieuse

{La grande classe); quelquefois elle touche juste, par exemple dans la chanson intitulée la Profession de foi et qui est une vive parodie des palinodies électorales :

Je respecte la loi française Qui fait envie à l'étranger; Mais, si vous la trouvez mauvaise, Je suis tout prêt à la changer.

Je veux pour sortir de la crise, Trouver ce qu'on a tant cherché :

La hausse de la marchandise Avec la vie à bon marché.

Comment les paysans résisteraient-ils à ces alléchantes perspectives? Le candidat ne doute pas du succès :

J'attends, avec quelque espérance, Vos vœux librement exprimés, Puisque vous avez l'assurance Qu'en me nommant, vous vous nommez.

L'humeur gouailleuse. — Si le marchand de drap de la rue Saint-Denis bat en brèche le gouvernement par esprit d'opposition, il a Tamour-propre de sa ville natale, et se donne les gants de railler les provinciaux. Nadaud ne s'en fait pas faute. Dans une pièce fameuse, il tourne en ridicule les prétentions de la Garonne qui aurait pu^ lanturlu^ dégeler le \ pôle; ailleurs, il blague l'emphase des gens de Marseille, qui vous promettent monts et merveilles e

VOUS exposent à de fâcheuses déceptions. — Voulezvous faire un }3on dîner, lui dit Tenfantde la Cannebière. Venez chez moi, vous y verrez des merveilles :

Ciel toujours bleu, prés toujours verts, Fruits toujours mûrs, fleurs toujours fraîches, Jamais d'étés, jamais d'hivers!

Puis quelles chasses, quelles pèches!

Dans nos buissons vous ne trouvez Que grives et que tourterelles; Nos truffes sont de gros pavés, Nos champignons sont des ombrelles.

Avec la main nous attrapons Les bartavelles, les outardes; Tous nos poulets naissent chapons, Toutes nos poules sont poulardes.

Le Parisien, alléché, saute en wagon, arrive en ce pays de cocagne et tombe devant une soupe accommodée à l'huile et saupoudrée d'ail... (Peut-on calomnier à ce point la succulente, la divine bouillabaisse ! Décidément Gustave Nadaud était un être incomplet!)

Je crois inutile de pousser plus loin cette analyse. Elle établit l'étroite corrélation qui existe entre le talent du chansonnier et l'état d'âme habituel et moyen de la bourgeoisie française. Ce rapprochement explique à la fois la vogue de l'auteur des Deux gendarmes et la faible envergure de son génie...

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Car, il faut bien le reconnaître, la Muse de ce bon Nadaud est toute fluette, elle marche à petits pas timides et circonspects et ne s'élance jamais dans l'espace comme le héros du Voyage aérien. Gustave Nadaud ne possède presque aucune des qualités qui font le poète lyrique, ni le coup d'aile, ni l'éclat de l'image, ni l'ampleur des périodes, ni la forte inspiration. Ses morceaux se déroulent maigrement comme une aune qu'on dévide, ils ne jaillissent pas, ils ne vibrent pas; ils sont étriqués et, pour la plupart, ils sentent l'effort. Enfin la langue est de qualité douteuse. Elle manque de franchise et de spontanéité. Elle est surchargée de faux ornements et d'élégances laborieusement acquises. On n'y trouve ni la gaucherie savoureuse des écrivains primitifs ni l'exquise délicatesse des artistes décadents. Nadaud s'est formé lui-même, il ne s'est pas abreuvé de bonne heure aux sources classiques, il a comblé sur le tard les lacunes d'une culture incomplète, mais il n'a pu s'assimiler ce qui lui manquait. De là, ces réminiscences lourdement plaquées, ces maladroites afféteries, cette abondance de mots inharmonieux, d'épithètes inexpressives, de déplorables chevilles qui gâtent ses pièces les mieux venues et donnent l'impression d'une fausse note dans un morceau de musique.

Par exemple, il dira :

Dans la marmite en fer de forge La bouillie ou la soupe d'orge...

Pourquoi de forge? Que vient faire ce de forge? At-il une autre raison d'être que de rinaer avec orge? Et plus loin :

Je crois en toi, car je veux croire A tout ce que le ciel fil beau.

Connaissez-vous rien de plus abominable, de plus disgracieux que ce fit beau? Ce fit beau suffirait à déshonorer un poème épique!...

En une autre chanson, Nadaud nous montre le facteur rural allant de maison à chaumière {sic) et remettant à chaque habitant des lettres qui le concernent. Il arrive au domicile du tabellion :

Voici les paquets (Vhabitude Pour le notaire en son étude.

On comprend bien ce que l'auteur veut dire, et que les paquets d'habitude sont les paquets que le notaire a Thabitude de recevoir. Mais quelle affligeante locution I Et comme il arrive chez les écrivains dont l'instruction fut morcelée et tardive, Gustave Nadaud fait volontiers étalage d'une érudition qu'on ne sent pas très solide. Parlc-t-il de l'art grec, il affecte de citer des noms obscurs, afln de bien affirmer l'étendue et la précision de ses connaissances. S'avance-t-il sur le terrain métaphysique, il invoquera l'autorité de Spinoza qu'il n'a jamais lu, et de Malebranche, dont il se soucie, sans doute, comme

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d'une guigne. Ce sont là des péchés innocents, je le veux bien. Mais l'ensemble de ces fautes de goût, dont chacune est vénielle, enlève à l'oeuvre du pauvre Nadaud, toute beauté littéraire... Ce qu'il a produit n'est pas mauvais; c'est décent, c'est convenable, c'est joli. Mieux vaudrait pour sa gloire qu'il eût écrit des morceaux obscurs, illuminés çà et là par un éclair de génie...

Donc, en tant que poète, je ne crois pas que Nadaud dure longtemps. Je doute fort que la postérité récite ses vers; il peut se faire qu'elle les chante. En effet, Nadaud a joint à ses chansonnettes de charmantes mélodies, et ces airs prêtent aux paroles des grâces qu'elles n'ont pas. Je ne sais rien de plus ordinaire que la romance de Cheval et Cavalier^ quand elle est lue, dans le livre; je ne sais rien de plus agréable que cette romance quand elle s'exhale des lèvres suaves d'un ténor. Et ainsi de toutes les autres, sauf une demi-douzaine, qui se suffisent et qui n'ont pas besoin d'être accompagnées...

L'excellent Nadaud! Je ne le plains pas. Il a joui de sa gloire, qu'il a pu croire immortelle; il a diverti deux générations; il s'est fait chérir de tous ses amis; il est mort en souriant.

En parlant de M. Paul Déroulède, les uns disent : c'est un brave ; les autres disent : c'est un fou. Tous s'accordent à admirer son désintéressement, la tlamme généreuse qui inspire ses actes, ses écrits et ses discours. Je ne retracerai pas sa biographie qui a été cent fois publiée. Remarquons cependant que la vie de Paul Déroulède présente le phénomène d'une parfaite unité. Elle est dominée par un sentiment qui prime tous les autres, tant il est violent et exclusif : le chauvinisme. De ce sentiment, poussé à ses extrêmes limites, découlent les meilleures qualités et les pires défauts de l'homme et de l'écrivain.

Il s'engage à dix-huit ans, se bat furieusement, rapporte de la guerre, avec une blessure et le ruban rouge, la haine du Prussien et la soif de la revanche. Il publie son premier volume, les Chants du Soldat^ dont la fortune est prodigieuse. Chacun répète ses vers. On les récite dans les écoles, on les

met en musique. Ils retentissent au cœur de la France. Ce n'est pas qu'ils soient tous irréprochables au point de vue littéraire — mais ils sont si éloquents, si vibrants... Ils réchauffent, ils réconfortent. M. Paul Déroulède en huit jours devient célèbre. Encouragé par le succès, il compose de nouveaux poèmes. Il se retourne vers le théâtre, où règne son glorieux oncle, Emile Âugier. Il fait jouer V HeAman. Et ici encore, nous retrouvons ses chères préoccupations symboliquement traduites en des alexandrins rudes, heurtés, maladroits, d'où quelquefois jaillit un éclair... A VHetman succède la Moab'Ue, autre drame lu en grande pompe chez Mme Adam, mais qui ne voit pas le feu de la rampe. Les Chants du Soldat sont suivis des Nouveaux Chants et de Marches et Sonneries^ recueils conçus dans la même note héroïque.

Cependant M. Paul Déroulède est bientôt las de son rùle de joueur de flûte; il se laisse entraîner dans le torrent de la vie active. Il devient président de la Ligue des Patriotes. Que n'a-t-on pas imprimé sur cette Ligue; que n'a-t-on pas reproché à son président! On a accusé Paul Déroulède de rechercher la popularité, de prêcher la guerre civile... Je crois que ce sont là de pures méchancetés. Sans doute Paul Déroulède éprouvait quelque enivrement à se voir applaudi par la jeunesse; il ne haïssait pas les ovations, il aimait à se sentir populaire. Quel homme demeure insensible à de telles flatteries?

Mais je suis sûr que, dans sa pensée intime, le souci de sa personnalité s'effaçait devant lamour du pays. Il trouvait doux d'être acclamé, parce qu'il s'imaginait sincèrement incarner l'idée de patriotisme. Et il l'incarnait positivement aux yeux de la foule. Et, comme il arrive toujours, Paul Déroulède, entraîné par ceux qui devaient le suivre, passa les limites, perdit son sang-froid, commit des imprudences, s'associa à des provocations dangereuses. On dut rappeler à Tordre les sociétés de gymnastique qui eussent volontiers déclaré la guerre à l'Allemagne sans consulter la Chambre des députés. Paul Déroulède quitta non sans tristesse la présidence de la Ligue. Et pour se consoler, il revint aux lettres. Il n'avait jusqu'alors écrit que des vers. Il voulut tâter de la prose; il publia un roman. Histoire d'amour^ longue nouvelle sentimentale et de forme un peu naïve. Elle passa presque inaperçue. L'écrivain ne jugea pas à propos de réitérer.

A ce moment, éclata l'aventure boulangiste , Paul Déroulède s'y jeta à corps perdu. Il se prit d'un vif engoûment pour le général. C'est encore un des traits de sa nature. Impressionnable à l'excès, Paul Déroulède aime et déteste avec la même furie. Gambetta qui était, paraît-il, un charmeur, avait su gagner son affection... Déroulède lui savait gré de son rôle en 1870 et de l'énergie déployée dans l'organisation de la défense. Il goûtait médiocrement nos autres hommes d'État, les englobant tous, ou à

peu près, dans une dédaigneuse indifférence, incriminant leur patriotisme, du moins leur clairvoyance, les soupçonnant de favoriser en sous main un rapprochement avec l'Allemagne ou l'Angleterre. D'ailleurs, il gardait rancune au gouvernement des vexations exercées contre ses bons amis les ligueurs. Des ferments de révolte bouillonnaient en son âme. Tout cela fît explosion. Et l'on vit notre poète, qui n'avait plus le temps d'écrire des vers, parcourir les campagnes et les villes, pérorant dans les clubs, flétrissant les abus du régime parlementaire , secouant sur le peuple médusé les pans de sa longue redingote.

... Inutile de vous rappeler ce qu'il advint; la chute de Boulanger, l'éparpillement de son groupe, la défection des conseillers, des amis qu'il avait aidés de son influence ou de sa bourse. Paul Déroulède agit en homme de cœur. Il demeura publiquement fidèle à celui que tous les autres abandonnaient. Peut-être, en son for intérieur, éprouva-t-il une grosse déception, peut-être en voulut-il au général de sa déplorable insuffisance. Il eut, du moins, la pudeur de ne rien dire; il ne s'abaissa point à insulter un vaincu. Il continua de lutter, assemblant autour de lui les quelques membres épars de ce qui avait été un parti. VA quand éclatèrent les scandales de Panama, il eut le courage, en une séance mémorable, de braver la colère de M. Clemenceau et de jeter, du sommet de la tri-

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bune, les mots que la plupart de ses collègues murmuraient tout bas et qu'aucun d'eux n'osait prononcer. Le choc fut terrible. Les témoins de cette scène en garderont à jamais le souvenir. M. Déroulède se haussa, pour la première fois de sa vie, jusqu'à la grande éloquence. Il était hors de lui-même : un soufïle supérieur l'inspirait, le transfigurait et faisait gronder sa voix. L'auditoire subit la commotion de cette fureur tragique. L'orateur fut acclamé; et lorsqu'il regagna son banc, toutes les mains se tendirent vers lui. L'affaire se dénoua sur le terrain. Là encore, Paul Déroulède, se montra héroïque. Il refusa d'enlever son col et son épingle de cravate qui offrait des points de mire à son adversaire; il essuya le feu avec un calme parfait. Ses ennemis ne manquèrent pas de le traiter de fanfaron et de poseur. Les « poseurs » qui ne sont que des « poseurs » perdent bientôt leur sang-froid en présence du danger. Non! Paul Déroulède est doué au suprême degré de cette martiale intrépidité qui pousse les vieux soldats à s'exposer sans pâlir aux boulets de l'ennemi. On sent que le sacrifice de sa vie ne lui coûte guère et qu'il l'accomplirait gaillardement, s'il en voyait la nécessité ou s'il en trouvait l'occasion.

Ce sont là des qualités peu banales, ce sont même des vertus. Elles nous font oublier les défauts de Déroulède. Car il a des défauts, n'en doutez pas, des défauts pour la plupart inconscients et par consé-

quent irrémédiables. Il est encombrant, agité, bruyant à l'excès. Il blesse, par son exubérance, nos habitudes de modestie ; il manque de mesure et de discrétion. Avec cela, il est extrêmement dédaigneux ; il a des insolences gentilhommières. Je l'ai entendu parlant d'un duel qu'il avait eu avec un homme de lettres et non des moindres, s'écrier : « Il s'est fort bien conduit c^ </arçonI » Ce garçon! Tudieu, monseigneur, mais « ce garçon » vous valait à tous égards, et vous n'aviez point à rougir d'avoir croisé le fer avec lui ! Le prince de Ligne devait avoir de ces phrases quand il s'était commis avec une « espèce ». Dans la bouche de M. Déroulède elles sont un peu ridicules. Ajoutons que cette humeur orgueilleuse lui inspire parfois des actes très dignes et dont on ne saurait trop le féliciter. Ainsi la retraite qu'il s'est imposée, ne voulant plus solliciter le suffrage des électeurs, refusant d'entrer dans un Parlement dont les tendances lui répugnent, cette résolution, prise en toute liberté, trahit une réelle fermeté de caractère...

... Donc M. Paul Déroulède, n'ayant plus de discours à prononcer, d'interpellations à préparer, ni même, pour le moment, de querelles à vider, est revenu à ses premières amours; il est revenu à la poésie. Ce retour était fatal. Après avoir chanté les soldats, il a chanté les paysans. Son petit volume renferme un peu de tout, des pièces descriptives, des chansons, des lamentations, des hymnes à la

nature et au soleil. Mais rassurez-vous. En tout cela' la France n'est pas oubliée. Le poète lui envoie de brûlants baisers d'amour :

Qu'ils sont louiïus les bois formés par tes grands chênes,

Gauloise chevelue au front mystérieux !

Qu'ils sont riants et purs les flots de tes fontaines!

— Purs comme le cristal, riants comme les yeux —

Et quel souffle embaumé de suaves haleines

Flotte en brouillard léger sur tes prés radieux.

Si je voulais serrer de près les vers de M, Paul Déroulède, j'aurais, sans doute, quelques observations à présenter. D'abord, au point de vue du fond... J'ai vainement cherché dans les Chants du paysan^ une pièce d'inspiration personnelle, c'est-àdire qui ne fût pas empruntée à cet amas de lieux communs où puisent la plupart des poètes, une pièce qui portât en elle la signature de Déroulède, qui ne pût être écrite que par lui.

Tournons les pages... V Ondée, tableau de genre; le laboureur prépare son repas du soir, tandis que la pluie tombe, fécondant les terres fraîchement ensemencées; Moissons : les blés d'or luisent au soleil et ondulent sous la brise ; Machine à battre : compliments à cette « bonne machine » qui dévore les gerbes et accomplit en un jour le travail d'un mois (peut-être les ouvriers qui se plaignent de manquer d'ouvrage ne partagent-ils pas l'enthousiasme de M. Déroulède à l'égard de la « bonne » machine) ; Beau blé : joie du paysan qui contemple ses tas de

blé. Ecolier : « travaille, petit écolier, car la. science est nécessaire, mais ne perds pas l'habitude de prier »; le Vieux : quand le paysan ne peut plus travailler, il se sent inutile, il se décide à mourir; En route : le départ du conscrit (nous commençons à retrouver notre Déroulède); le Sentier^ saynète : Colin et Colette se rencontrent. Colin a de mauvaises intentions. Colette se défend. Et si éloquents sont ses discours, que Colin, confus, lui donne le baiser d'accordailles et va demander sa main à son père. Colin et Colette échangent des répliques cornéliennes. Colin s'écrie :

Si dire qu'on fait mal empêchait de mal faire...

Et Colette de répondre :

Savoir qu'on le dira n'y fait pas consentir.

Nicomède et Pompée ne s'expriment pas avec moins de dignité.

Je n'ai pas le loisir de passer en revue tous les chapitres. J'indiquerai toutefois la Mort du paysan^ qui se termine par une fort belle strophe :

Combien enfin, combien à leur heure dernière, De qui le pauvre corps tout courbe, tout voûté, Avide d'un repos qu'il n'a jamais goûte, Ne pourra môme pas s'étendre dans la bière!

et les Jiemer déments du poète à, sa terre natale qui h console des déboires de la politique, discours familiei

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et plein de tendresse, et qui paraît empreint d'une émotion sincère...

S'arréte-t-on à la forme?... Les objections s'accumulent. Je ne sais pas d'écrivain plus inégal que M. Paul Déroulède. Les vers vigoureux et bien frappés coudoient dans ses œuvres des vers ridicules et barbares. Il a, tour à tour, d'heureuses trouvailles et des négligences inconcevables. Ouïtes-vous jamais alexandrins plus rocailleux que ceux-ci? Je défie qui que ce soit de les rendre harmonieux. Ils résisteraient à la voix d'or de Sarah Bernhardt.

La terre, en qui tout vit, et par qui tous nous sommes... On n'en a pas plus pris que l'on n'en accordait... Quiconque est un chrétien est bien près d'être un traître...

Et puis, ce sont des images inexactes, des impropriétés de termes. Il dira par exemple, mettant en scène le laboureur qui plonge ses mains dans les sacs de blé après la moisson :

Que leur joie est pure, qu'elle est sainte

Devant ce tas de blé qui leur semble un autel! En soupesant ces grains dorés par le soleil, Quel geste de respect se mêle à leur étreinte...

Le geste de soupeser et celui à.'étreindre n'ont rien de commun, ils s'opposent même l'un à l'autre. D'ailleurs étreindre des grains de blé...

M. Paul Déroulède affectionne aussi les vers-

maximes, les vers que Ton peut détacher et qui expriment une vérité générale. Ce goût lui vient de son grand maître Corneille. Mais il ne suffit pas d'aimer les vers-maximes, il s'agit de les frapper comme on frappe des médailles, de leur donner la sonorité et l'éclat du bronze. Or M. Paul Déroulède n'y réussit pas toujours. On peut admettre, à la rigueur, ceux-ci :

Le temps qu'on perd est du bien qu'on se vole...

. . .Femme qui n'entre pas front haut dans sa demeure En voit sortir la joie et s'enfuir le repos...

. . .La lutte avec la terre a ses martyrs aussi...

Mais j'avoue que les suivants manquent un peu de prestige et de tenue littéraire :

.. .Comme les humains les bœufs ont leurs têtes, Plus d'un l'a souvent très près du bonnet...

Le bonnet d'un bœuf! Pourquoi l'auteur, puisqu'il est en veine de métaphores, ne convie-t-il pas ces bœufs, qui ont des bonnets, à jeter ces bonnets par-dessus les moulins? Il est vrai que les pauvres bœufs sont à l'abri des tentations de ce genre!...

Et encore :

...Qui frappe est bien fou, qui crie est bien sot...

...Un paysan toujours restera paysan...

. . .L'honneur contre l'argent se joue à quitte ou double.

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Ces vers ne rachètent pas sufTisamment par la splendeur de la forme l'indigence relative de l'idée.

En résumé, M. Paul Déroulède ne saurait passer

pour un grand poète, ni même pour un bon poète

Il est poète par Tàme, bien plus que par le talent. Il a du poète l'élan, Tenthousiasme, la foi. Il n'a pas le don de se dédoubler, de s'analyser, de méditer sur soi-même; — du moins n'en retrouve-t-on rien en ses vers. Il est poète comme peut l'être un homme d'action qui se projette sans cesse au dehors; poète à la façon d'un vieux général qui pleure en écoutant chanter l'hymne russe. Ce qu'il ne possède à aucun degré c'est cette puissance mystérieuse, par laquelle les vrais poètes, en accouplant certains mots, éveillent en nous une source d'émotions délicieuses et de suaves fraîcheurs. M. Paul Déroulède n'est point un évocateur. Il n'entre dans ses vers aucune dose, si petite soit-elle, d'infini. Je ne m'aviserai jamais, aux heures de tristesse, de relire ses poésies. Je n'en continuerai pas moins d'aimer de tout mon cœur ce galant homme qui a trempé dans la politique et ne s'y est pas sali, ce chevalier sans peur lit sans reproche qui, à l'heure du péril, ralliera autour de son panache tous les braves gens de France...

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