M. JEAN AICARD
Vous n'ignorez pas que M. Jean Aicard est un poète, et un poète fécond. 11 a publié, pour le moins, une dizaine de recueils de vers, qui, presque tous, furent couronnés par l'Académie. Il a produit, en outre, quelques romans et des pièces de théâtre dont le sort et l'essor furent cahotés et tumultueux. La Comédie-Française lui joua une pièce, Smilis, qui disparut de l'affiche après quelques représentations, et lui refusa un drame, le Père Lebonnard, qui s'en alla échouer sur les planches vengeresses du Théâtre- Libre. M. Jean Aicard conçut un vif ressentiment de cette double mésaventure. lien voulut à la Comédie- Française d'avoir joué iS'mé/îs, il lui en voulut d'avoir repoussé Lebonnard\ il joignit à cet ouvrage un prologue aristophanesque, dans lequel MM. les sociétaires, le comité de lecture et l'administrateur de la Maison de Molière étaient véhémentement déshonorés... En vain, quelques amis sincères conseillè-
rent-ils à M. Jean Aicard la modération... M. Jean Aicard est un enfant du Midi; un sang impétueux coule dans ses veines; il a Toeil de flamme du taureau qui court sus au picador; son poil noir se hérisse à la plus légère contrariété; sa narine frémit, son poing se crispe ; il aspire à la guerre et au carnage. Mais si cet homme a les défauts du poète {genus irritabile)^ il en a les qualités; il aime la nature, il sait la comprendre et la décrire, il chérit l'héroïsme, les grands sentiments, son âme déborde d'enthousiasme et plane bien haut dans les nuages, au-dessus des méprisables réalités de la vie. Ce besoin d'idéal qui le dévore lui a joué d'assez méchants tours, c'est à lui qu'il faut attribuer la chute de ses œuvres dramatiques....
J'ai eu la curiosité de relire Smilis^ sa première pièce. Elle n'est pas si mauvaise qu'on l'a voulu dire; du moins la lecture n'en est nullement pénible; on y trouve, chemin faisant, des scènes délicates, deux ou trois mots exquis, et une analyse de sentiment qui n'est point vulgaire. Je ne connais pas la genèse de ce drame, mais je me représente assez bien les circonstances qui durent présider à sa conception. Un jour que l'auteur avait vu représenter V Ecole des femmes^ la question suivante dut se poser dans son esi)ril : « Que fiU-il arrivé si Agnès au lieu d'épouser Horace fôt devenue la femme d'Arnolphe? » Ce problème n'eût pas embarrassé un philosophes de profession. 11 l'eût résolu
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aux dépens du pauvre Arnolphe. M. Aicard en a cherché la solution en poète : il a écrit Smilis. Soudain, tout s'est trouvé anobli et purifié, Arnolphe et Agnès se sont élevés d'un coup d'aile aux régions sereines de l'idéal. Arnolphe est devenu l'amiral Kerguen. Au cours d'un voyage sur les côtes de Grèce, il a rencontré sur la plage Agnès, c'est-à-dire Smilis. Il l'a recueillie. Ta bercée en lui lisant l'Iliade, l'a ramenée en France. Il a apprivoisé cette Agnès charmante; il n'a pas comme Arnolphe formé le projet de l'épouser, mais, comme lui, il s'est pris à l'aimer de toute son âme. Il s'est abusé d'abord sur la portée de cette fausse affection paternelle. Mais son ami Chrysalde, c'est-à-dire le vieux commandant Richard, lui a ouvert les yeux. Kerguen ne peut s'y tromper : c'est bien d'amour qu'il aime son enfant d'adoption. Il souff're le martyre lorsqu'on vient lui demander la main de Smilis; toutes les tortures de la jalousie s'allument en lui. Mais quelle
f joie! elle refuse : — « Je suis trop heureuse pour vous quitter, lui dit-elle; je ne veux que vous pour mari! » Est-ce possible? Vous savez si l'on croit
I aisément ce qu'on désire! Arnolphe épouse Agnès. L'infortuné ! C'est que Smilis est une Agnès accomplie, une Agnès dans toute la force, nous pourrions dire dans toute l'invraisemblance du terme. Elle n'a idée de rien cette pauvre enfant. Elle ne voit dans le mariage qu'une cérémonie religieuse, qu'une fête où tout le monde lui offre des fleurs. Qu'y a-t-il au
delà? Elle n'en a pas le moindre soupçon. Elle ne se Test jamais demandé. A ses yeux sereins, l'amiral est toujours un père, et le nom d'époux n'a pour . cette vierge aucun sens. Aussi quand le jour de ses noces, l'amiral demeuré seul avec sa femme, s'approche d'elle et veut l'embrasser, elle le regarde étonnée de son accent passionné. Le malheureux comprend... Va-t-il souiller cette pureté? Il reste accablé. Smilis alors lui tend le front et murmure ingénument : « Bonsoir, mon père! » Parole délicieuse, tant elle témoigne d'innocence et de candeur.
L'amiral s'est résigné. Il se sent plus que jamais le père, le véritable père de Smilis. Mais il se dit avec terreur que bientôt peut-être le cœur de l'enfant parlera et pour un autre que lui. Ses pressentiments ne le trompent pas. L'innocente fille devient triste, rêveuse; elle ne retrouve sa gaieté qu'en présence de Georges, l'aide de camp de l'amiral. Georges comprend le danger; mais ne pouvant s'éloigner sans un ordre de son chef, il lui confesse tout : — Amiral, j'aime votre femme. Éloignez-moi. Cette franchise est un peu forte. L'amiral regarde Georges fixement : — Restez, lui dit-il d'une voix brève. Vous devinez le dénouement. L'amiral sent que Ic^ passion de Georges est partagée, que sa présence entre les deux amoureux fera leur éternel malheur; il s'empoisonne pour que sa chère Smilis soit heureuse.
M. Jean Aicarda voulu faire de l'amiral Kerguen un.
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type sublime. Le plus curieux, c'est que lorsqu'on examine le personnage, pris en soi, on ne saurait lui refuser ce caractère. Il est clair que le dévouement de Kerguen est sublime, le mot n'est pas trop fort. Et cependant il n'émeut personne. Pourquoi? C'est que le lecteur ou le spectateur ne peut conserver aucune illusion. Pour employer une expression vulgaire, il sent trop que « ce n'est point arrivé ». Ce Kerguen n'est pas un homme souffrant devant nous, mais une création chimérique, une abstraction. L'écrivain qui depuis des mois entiers vit en pensée avec ses héros, dans la méditation de son œuvre, n'est pas sensible aux invraisemblances. Ses deux personnages, Kerguen et Smilis, lui apparaissent toujours tels qu'il les a rêvés, comme deux types idéaux, comme les deux symboles de la chasteté et du sacrifice. Et voilà pourquoi les poètes éprouvent tant de difficultés à sortir du domaine qui leur est propre. Le poète, au théâtre, n'est pas seulement celui qui excelle à traduire ses idées en de beaux vers, à jouer avec les rimes, à mettre dans la bouche de ses personnages une prose harmonieuse, musicale et colorée. Le poète au théâtre, ainsi que dans le roman, se montre poète, bien plus dans ses conceptions que dans son style. Tandis que le psychologue construit ses caractères en s'inspirant d'une analyse très fine de fâme humaine; tandis que fobservateur établit ses types en étudiant la société qui l'entoure, le poète, le front dans les étoiles, invente et con-
struit. Plus friand d'idéal que de Vérité, il laisse son inspiration le conduire; il trouve dans son imagination les traits du héros qu'il veut mettre en scène. Peu lui importe que ce héros soit chimérique ou réel, qu'il s'éloigne ou approche de la vérité; son unique préoccupation est de le rendre tel qu'il Ta conçu.
Or cette méthode est très périlleuse. Elle exige chez celui qui l'emploie, une formidable puissance de création. Donner la vie à un être que l'on tire tout entier de son cerveau est un miracle qu'accomplissent seuls les grands, les très grands artistes. Les poètes moyens, qui volent à mi-côte, les ouvriers habiles, ceux mêmes qui ont l'âme sensible et tendre s'épuisent en efforts pour atteindre ce but suprême... La tâch^ est trop haute et les écrase.
Si j'ai longuement parlé de Smilis, ce n'est point pour réhabiliter une œuvre oubliée... Mais il se trouve que cette œuvre offre de curieux points de contact avec le roman le plus célèbre de M. Jean Aicard, VJbis bleu. Et du rapprochement des deux ouvrages, nous pourrons tirer une indication sur le tempérament littéraire de l'auteur et sur l'évolution de son talent...
De même que l'amiral Kerguen, l'avocat Denis Marcant a épousé une Agnès. Mais Denis Marcant n'est pas, comme l'amiral, un homme exceptionnel et sublime. C'est un bon fonctionnaire, intelligent, laborieux, zélé, estimé de ses chefs, doué d'un
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estomac robuste et d'un cœur paisible. Il a entouré sa femme Élise d'une affection conjugale, solide et tranquille. La tendresse qu'il lui montre n'a point l'apparence de l'amour, elle ressemble à une amitié loyale et rude... Élise s'en contente, se consacrant à l'éducation de son tils Georges qu'elle adore, ne sortant jamais, allant peu dans le monde, protégée contre les dangers possibles par la jalousie prudente de son mari. Un jour vient où l'ennemi redouté surgit. Il a nom Pierre Dauphin; il est joli garçon, millionnaire et pessimiste. Il meurt d'amour plusieurs fois par an, et enchâsse ses désespoirs en des rondels précieux. De plus, il possède un yacht de plaisance, VIbis bleu^ qui rôde sur les côtes de la Méditerranée, entre Marseille et Bordighera... Pierre Dauphin rencontre dans une petite auberge de Saint-Raphaël M. et Mme Marcant; ils se découvrent de communes relations; ils lient connaissance... Pierre propose une visite à son yacht; il offre un déjeuner qui lui est rendu le lendemain... Pierre trouve Élise délicieuse; Élise estime que Pierre est fort distingué. L'honnête Marcant reprend le train pour Paris, rappelé par ses affaires... Pierre sollicite d'Élise la faveur d'aller lui présenter ses hommages... L'ennemi est dans la place.
Ce qui se passe, vous le prévoyez. Pierre, qui vaut beaucoup moins que Denis Marcant, est doué de toutes les qualités qui lui manquent. Il est beau parleur, câlin, féminin; il a la voix douce; ses yeux.
quand il récite des vers, prennent une suave expression de mélancolie. Il ouvre son cœur à Élise; il pose au Werther trahi et désabusé; il lui demande conseil, et s'enhardissant peu à peu, il presse une main qu'on lui abandonne, il glisse un mot de prière qu'on fait semblant de ne pas entendre et qu'on a trop entendu. Et il prend cette jeune mère par ce qu'il y a de meilleur en elle, par l'amour maternel. 11 comble de caresses le petit Georges, qui s'attache à ce nouvel ami, si gentil, si séduisant... Élise, troublée par ces obsessions discrètes, grisée par le soleil provençal, par les parfums capiteux qui s'exhalent de cette terre bénie, perd conscience d'elle-même. Elle laisse son petit garçon à la maison et consent à monter sur Ylhis bleu pour y faire une courte promenade. La promenade s'allonge immodérément. Pierre, abusant de la faiblesse de sa passagère, gagne le large et ne la ramène que le lendemain. En rentrant chez elle, le cœur bourrelé de remords et d'inquiétude, Élise se trouve en présence de Marcant, qui (par une fatalité familière à MM. les romanciers) est arrivé juste à l'heure où la maison était vide. Il a tout deviné, tout appris. Il chasse l'épouse infidèle, il garde son fils. Il est impitoyable comme la justice. Mais Marcant a compté sans le pauvre Georges, dont la sensibilité ] maladive subit le contre-coup de la catastrophe. Il demande sa mère à tous les échos, et lorsqu'il comprend enfin que sa mère est bien perdue, qu'on ne
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veut pas la lui rendre, il ne la réclame plus, mais son regard devient triste, ses joues se creusent, la fièvre lente mine son corps frêle... Marcant ne peut supporter la vue de cette souffrance. L'époux est vaincu par le père. Il rappelle Élise, il lui restitue sa place au foyer, mais il lui refuse le pardon et l'oubli définitif; et c'est elle qui meurt, sans avoir reconquis la tendresse de celui qu'elle a trompé... Je passe sur l'arrangement un peu mélo-dramatique de cette mort, sur l'invraisemblance de certains épisodes, tels que la visite de la mère de Pierre Dauphin à Élise (une mère ne frayant pas volontiers avec la maîtresse de son fils), sur l'emphase intermittente du style où passe, par instant, comme une réminiscence romantique... L'ensemble de l'œuvre est supérieur... Nous sommes loin des personnages fantastiques de Sm'ilis. Denis est mar^ que de traits autrement individuels et précis que ce troubadour de Kerguen... Il nous est expliqué méthodiquement. Son caractère se développe avec clarté. Et ce dont je sais un gré infini à M. Aicard, il n'a fait de cet Othello bourgeois, ni un être odieux, ni un être ridicule, il lui a gardé une physionomie de brave homme, mélancolique et désabusé... Élise ne reçoit pas bêtement, à l'exemple de Smilis, l'étincelle de l'amour coupable; elle souffre, elle pleure, elle paie du regret de toute sa vie un moment de défaillance. C'est une vraie femme et non plus une poupée... Et de même, la psychologie
de Tenfant, le petit Georges, est tracée d'une main très fine et très ferme... De toutes les ligures qui s'agitent dans le livre, la seule qui semble superficielle, c'est le séducteur, le beau millionnaire Pierre Dauphin. L'auteur a voulu railler, en sa personne, Tinsincérité des faux artistes, le cabotinage des jeunes hommes de lettres qui se complaisent dans la minutieuse analyse de leurs peines de cœur, et qui les allègent en les mettant en sonnets... Il n'est pas allé jusqu'au bout de la satire. Au lieu du portrait que nous espérions, sa plume n'a dessiné qu'une pâle silhouette.
Ces réserves formulées , le progrès demeure acquis. Pour la première fois, M. Jean Aicard consent à descendre de Pégase, à regarder sur la terre, à peindre fidèlement ce qu'il a vu. Peut-être manquet-il à son œuvre ce qu'un Guy de Maupassant y aurait mis, un certain souffle d'émotion et de pitié pour les misères humaines. Par contre, elle est pleine de rayons et de parfums. Jean Aicard, qui aime frénétiquement son pays natal, ainsi que tous ses compatriotes, le mêle sans cesse àTaction du drame, éveillant entre chaque ligne un chant de cigales, et balançant ses phrases au souffle des brises marines. Ces pages éclatantes et bruissantes nous mettent en joie. Elles sont presque trop gaies...
Que voulez-vous 1 Jean Aicard a les yeux si pleins de soleil, qu'il ne distingue pas nettement les tristesses de la vie.