M. LAURENT TAILHADE
.... Ce soir-là, on représentait aux Bouffes-du-Nord V Ennemi du Peuple^ d'Ibsen. La pièce était précédée d'une conférence de M. Laurent Tailhade. Nous vîmes arriver sur la scène des Bouffes-du-Nord un homme entre deux âges, porteur d'un manuscrit volumineux. Il en commença la lecture d'une voix nette... Sous prétexte d'analyser V Ennemi du Peuple^ il partit en guerre contre la littérature contemporaine... Les morts et les vivants, Victor Hugo, Maupassant, Daudet, Concourt, Leconte de Liste, Coppée, — j'en passe, et des meilleurs, — furent tour à tour exécutés. Dès qu'une phrase était achevée, le conférencier s'arrêtait, avalait un verre d'eau, souriait en regardant l'auditoire. Il avait l'air excessivement heureux. Évidemment M. Laurent Tailhade était très content de lui, il jouissait de l'excellence de ses épigrammes, et savourait le scandale qu'elles déchainaient... « Suis-je assez
crâne! Il n'y en a pas deux comme moi!... » Telle est la pensée intime qu'on pouvait lire en ses yeux.
Le public, goguenard, écoutait ces diatribes. Il ne se fâcha que lorsque M. Laurent Tailhade, après avoir injurié nos meilleurs écrivains, s'avisa de bafouer les officiers russes, nos hôtes *. Une immense clameur s'éleva et lui coupa la parole. Les Français n'aiment pas que l'on tourne en dérision — fût-ce aux Bouffes-du-Nord — l'idée de patrie.
Quelques mois plus tard, Vaillant jeta une bombe dans rhémicycle du Palais-Bourbon. M. Laurent Tailhade dînait, avec quelques poètes de ses amis. Il prononça cette phrase qui fut soigneusement recueillie : « Qu'importe que de vagues humanités périssent, si le geste qui les frappe est un beau geste! » Et il sourit... Et il eut, cette fois encore , la satisfaction d'étonner ses voisins de table...
La semaine suivante, M. Tailhade soupait dans les salons du restaurant Foyot. Une marmite infernale, placée sur le rebord de la fenêtre, fit explosion, et notre homme, geignant et titubant, couvert de sang et criblé de projectiles, dut être conduit, en piteux équipage, à l'hôpital de la Charité. Ce fut, de toules parts, un immense éclat de rire. On se souvint de la théorie du beau geste. Et tous les journaux de Paris et de province troussèrent des entre-
1. Celle conférence coïncid.iil avec le séjour à Paris de l'amiral Avellan.
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filets, OÙ M. Laurent Tailhade était agréablement raillé. — Mais, en même temps, il recevait des visites; on lui demandait des interviews, on imprimait son nom en énormes caractères, on publiait des bulletins de sa santé, on l'assimilait aux personnages — monarques, criminels fameux, comédiennes illustres — qui surexcitent, par instants, l'opinion.
Et quand sa première émotion a été passée, je ne sais si, dans les replis de sa conscience, M. Laurent Tailhade n'a pas considéré avec bienveillance cette énorme agitation. Sans doute, en contemplant dans la glace ses nobles ta-aits, dont il est si fier, il fut médiocrement satisfait de les voir déformés par les bandelettes et fâcheusement grêlés. Mais, aujourd'hui, le mal est réparé ou à peu près. M. Laurent Tailhade porte une cicatrice : tel un soldat frappé en pleine bataille. Et, grâce à cette heureuse blessure, tous les citoyens de France savent ce nom qu'ils ignoraient hier : Laurent Tailhade; et ils savent que c'est le nom d'un poète et que ce poète a dû publier des vers. Et ils sont curieux de lire quelques vers de M. Laurent Tailhade. Et M. Laurent Tailhade qui, jusqu'à présent, labourait les plates-bandes de Y Ermitage et du Mercure de France pourra parler au monde du haut d'une tribune plus retentissante.
Ce que M. Laurent Tailhade dira au monde, nous le pressentons. Il lui formulera, en termes rares,
l'expression de son mépris.... M. Laurent Tailhade méprise profondément ses contemporains. C'est du moins ce qui ressort de certaines confidences qu'il a versées dans le sein d'un reporter :
Je suis, moi, un artiste, un dégustateur, un spectateur indifférent le plus souvent aux extériorités, mais qui, parfois, cependant, s'amuse de la vie. Je cherche avant tout des satisfactions esthétiques. Alors?... Je prends dans l'anarchie d'une part ce qui me distrait; de l'autre, ce qui s'accorde avec mes théories, ce qui favorise mon égoïsme d'intellectuel. Toute la partie aristocratique me plaît. Je serais ravi, par exemple, d'échapper à la tyrannie de FEtat, cette chose organisée, incommode et même hostile aux individus : qui s'immisce partout : ici de^ entrées interdites, là des examens! Qu'on supprime l'État! je le permets. Maintenant y a-t-il autre chose?
— Mais les anarchistes prétendent aussi s'intéresser aux malheureux, chercher à guérir la misère...
— Ceci, répond nettement Laurent Tailhade — et j'adoucis — ceci m'est absolument égal. Je vous avouerai que le bonheur de mon bottier, ses petites affaires, ses petits démêlés, ses petits soucis ne me touchent point. Je vous répète que je regarde la vie de haut, comme un monsieur regarde la rue de son balcon. Ce qui se passe en dessous de lui, sans Vattdndre directement, lui fait passer le temps sans Témouvoir. Pour ma part, les idées, les générantes seules m'intéressent.
On ne peut pousser plus loin le dilettantisme. E matière littéraire, M. Laurent Tailhade ne se montre pas moins dédaigneux. La conversation que lui
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arracha (sans douleur!) M. Jules Huret, pour son volume sur VÉvolution des lettres^ est un chefd'œuvre d'impertinence :
— M. Daudet ayant casé son fils et s'étant assuré l'héritage des Goncourt, M. Zola postulant FAcadémie, les jeunes disciples de ces maîtres inventèrent le roman slave et le drame norvégien, sans compter le parler belge qui est le fonds môme de leur quiddité littéraire. Ils ont mangé de la soupe aux choux fermentes avec les paysans de Tolstoï, découvert, avec M. Hugues Le Roux, les jongleuses foraines, — ces sœurs d'Yvette Guilbert — et surtout créé, avec Méténier, les rapports de police accommodés en langue verte.
Quels vont être leurs successeurs? .
— Il me parait que l'évolution sera partagée nettement entre deux catégories, c'est-à-dire les jeunes hommes qui, n'ayant aucune fortune ni métier avouable dans la main, se destinent à un riche mariage, ce sont les psychologues; puis ceux à qui suffit l'approbation des brasseries esthétiques et d'intermittentes gazettes, ce sont les symbolo-décadents-instrumento gagaïstes, à qui le français de Paul Alexis ne saurait plaire et qui le remplacent par un petit nègre laborieux.
Suit un éreintement féroce de Paul Bourget, Barrés, Leconte de Lisle, « ce bibliothécaire pasteur d'éléphants », et des parnassiens, et des symbolistes, et des décadents, et de quiconque tient une plume :
— En voulez-vous donc aussi aux archaïsmes ?
— Les archaïsmes des ronsardisants modernes ont été
fort agréablements raillés par Rabelais, pour ne rappeler que des souvenirs nationaux, car s'il faut en croire Suétone, Auguste reprochait à son neveu Tibère ce genre de cruauté. L'Ecolier Limousin ne parle pas d'autre sorte que les plus accrédités poètes de notre temps :
« Nous transiretons la Séquane au dilicule et au crépule... »
La Collantine de Furetières et les amis de Gombault faisaient paraître le même style. Il fallut que Malherbe vînt et biffât tout son Ronsard pour détourner le goût français de ces chemins rocailleux. Le principal effort des jeunes littérateurs contemporains consiste, comme je le crois, à découvrir la Pléiade et à la traduire en moldovalaque.
Que reste-t-il sur ces ruines fumantes? Un seul poète, un seul penseur, un seul homme élevant son front auguste au-dessus de l'universelle imbécillité.
Remercions la Providence de nous avoir gardé ses lumières!
Il est très délicat d'écrire, quand on se montre si sévère à ceux qui écrivent. On s'expose à de dures représailles. M. Laurent Tailhade, qui se rend compte du danger, y a peu prêté le flanc. En vingt ans de labeur (je suppose qu'il a rimé ses premiers vers à dix-huit ans, ainsi que le commun des mortels), M. Laurent Tailhade a produit deux ou trois minces plaquettes : le Jardin du rêve^ Voyage au pays du muflc^ Vitraux. Je .n'ai pu me procurer le Jardin duixwe^ dont l'édition se trouve épuisée. Mais j'ai pu savourer les beautés du Pays du mufle.