‹ La comédie littéraire: notes et impressions de littératureChapitre 33 sur 54 · L'ART DU DÉVELOPPEMENT CHEZ M. PIERRE LOTI · texte numérisé non relu

L'ART DU DÉVELOPPEMENT CHEZ M. PIERRE LOTI

Qu'y a-t-il de plus banal que cette histoire!

Jean Berny est fils d'une veuve et petit-fils d'un vieil officier qui vivent pauvrement dans une maisonnette du golfe d'Antibes. Il se sent poussé par une impérieuse vocation vers le métier de marin. La mère, le grand-père s'endettent pour lui faire donner de l'instruction. Mais Jean est indolent et flâneur; il échoue aux examens du Borda et s'engage sur un navire marchand. Quand il revient de son premier voyage, il apprend que son grand-père est mort et que sa mère, privée de ressources, a vendu son dernier lopin de terre. Il l'emmène à Brest, l'installe dans une petite chambre et part comme matelot sur unfvaisseau de l'État. La pauvre femme gagne son pain à des travaux de couture, tandis que son fils accomplit le tour du monde. Son temps de service expiré, Jean, malgré les supplications inaternelles, se réengage pour cinq années. Je dois dire qu'il ne s'ennuie pas trop pendant ses

expéditions. Il rencontre tour à tour : dans File de Rhodes une jeune personne aux yeux de velours qui lui témoigne quelque sympathie; au Canada une miss blonde et rose avec laquelle il se fiance très légèrement; et dans un de nos ports une accorte grisette à qui il promet inconsidérément le mariage. Durant ces aventures la pauvre mère continue de coudre à la lumière de la lampe en songeant à Fabsent, à cet ingrat de fils qu'elle adore. Et Jean met le comble à ses fâcheux procédés... On demande un contremaître de bonne volonté qui consente à partir de suite pour le Tonkin. Il se propose, et il s'embarque; et comme ses chefs, vu Turgence, lui refu^ sent de passer à Brest, c'est par une lettre sèche et laconique que sa mère apprend la nouvelle du départ...

Là-bas, Jean est miné par les fièvres; au bout de dix-huit mois on le rapatrie, mais sa santé est détruite, son corps exténué. Il meurt durant la traversée. Et son corps est précipité dans les flots du Pacifique. — Cependant la veuve Berny attend, au port de Brest, le retour du navire qui lui ramène son fils. Elle a mis son plus beau chapeau, son plus beau chàle et se rend, pleine d'espérance et d'angoisse, sur le quai où les marins doivent débarquer. Hélas! l'affreuse nouvelle la frappe en plein cœur. Elle tombe inanimée, l'allé reste pendant plusieurs jours entre la vie et la mort; sa tête s'égare, elle veut se jeter par la fenêtre, elle mouille de pleurs

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les chères reliques du défunt et maudit la destinée; puis elle se prosterne aux pieds du Seigneur, se résigne doucement et trouve dans la foi une suprême consolation...

Cette histoire, je le répète, est la banalité même. C'est un des mille drames par où se dénoue Texistence des marins. Chaque jour il arrive qu une femme de pêcheur perde en mer son mari, son fils, parfois tous deux ensemble; elle en est très malheureuse; puis le temps et la religion cicatrisent ses soulTrances et elle attend avec patience l'heure d'aller rejoindre dans un monde meilleur, ceux qu'elle a aimés... Était-il nécessaire d'écrire un livre de deux cents pages pour nous exposer ce fait divers? ... Joignez à cela que le héros de M. Pierre Loti est fort peu intéressant. Il nous apparaît, à la réflexion, comme un monstre d'indifférence. Il suit aveuglément ses caprices, repousse les conseils de ses parents, vadrouille effrontément au lieu de préparer ses examens, dépense avec des créatures les économies qu'il devrait envoyer à sa sainte femme de mère, ébauche des romans ridicules dont l'auteur nous parle en termes très vagues : en somme, un piètre personnage, parfaitement indigne de sympathie.

Voilà pour le fond...

Quant à la construction de l'ouvrage, elle est assez molle. Le récit se compose d'une série de tableaux égrenés d'une main négligente, et qui se suivent à

la queue leu leu, sans lien, sans transition, comme des tranches de pâté déposées sur une assiette.

Ainsi donc : sujet quelconque, caractères vulgaires et antipathiques, développements incohérents...

Eh bien ! de cet ensemble hétéroclite, de ces parties incomplètes et de ces chapitres inégaux, jaillit une émotion poignante, une telle émotion que je mets au défi les cœurs les plus endurcis d'y résister. Si Ton réfléchit, les objections s'accumulent. Mais dès que l'on commence à lire, on se sent pris aux entrailles. On ne pense plus, on ne résiste plus, on vibre, on tressaille, on s'attendrit. Et quand on a achevé la dernière page, on demeure rêveur, l'âme accablée d'une immense et douce mélancolie... Par quel miracle Pierre Loti obtient-il ce résultat? Comment, avec des éléments aussi simples, arrive-t il à nous troubler si profondément?... La chose est délicate à déterminer.

Tout d'abord et avant tout, Pierre Loti est poète, et ses procédés sont ceux d'un poète...

Mettez ce même récit entre les mains d'un romancier habile, sachant combiner les coups de théâtre. Il l'eût dramatisé et compliqué â plaisir. Il eût inventé des épisodes fabuleux; il eût jeté au travers de l'action des incidents romanesques; il n'eût pas manqué de placer son héros entre deux passions contradictoires, et de montrer l'amour maternel combattu dans son cœur pur quel([ue amour cou-

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pable, rainoiir d'une Carmen, d'une fille de mauvaise vie; il eût fait de ces deux femmes deux ennemies mortelles, ardentes à se déchirer; et, afin de rendre Jean Berny sympathique, il Teût représenté fuyant, emportant loin de France le trait qui l'avait blessé, revenant comme le pigeon de la fable, traînant Taile et traînant la patte, et mourant, plein de contrition et de repentir, en pressant sur ses lèvres la croix de sa mère. Et nous aurions eu un roman-feuilleton qui, sous la plume d'un homme expérimenté, eût fait assez bonne figure au rez-dechaussée d'un petit journal.

M. Pierre Loti s'est bien gardé de recourir à ces moyens grossiers. Il n'a nullement cherché à idéaliser son matelot, ni à atténuer ses fautes, ni à dissimuler ses faiblesses. Il nous Ta présenté comme un être primitif, à demi inconscient, comme un grand enfant ballotté, ainsi qu'une épave, et qui n'a pas la force de réagir... Et dès les premiers feuillets, en quelques lignes précises, il établit son tempérament. Jean est issu d'une lignée de riverains provençaux, conservée très pure, race à la fois contemplative et aventureuse, comptant dans ses rangs de paisibles horticulteurs et de hardis capitaines. Et ces deux instincts lutteront en lui et gouverneront sa vie, la paresse qui l'empêchera de sortir du rang, l'amour des voyages qui l'entraînera à de folles équipées, et une certaine noblesse naturelle qui le distinguera, malgré les lacunes de son instruction.

de ses camarades plébéiens. De même pour la mère. Ce n'est pas une Cancalaise ou une Bretonne illettrée. Ce n'est pas non plus une grande dame distinguée ayant eu des malheurs. Elle appartient à l'humanité moyenne. Elle a eu jadis une aisance qu elle a perdue, et cela par la faute de son fils. Elle l'aime d'autant plus qu'elle a souffert par lui et qu'elle a beaucoup à lui pardonner. Elle n'est pas héroïque, elle n'accomplit pas des actes surhumains, elle déploie ce courage assez vulgaire qui consiste à travailler pour vivre, quand on se trouve dans le dénuement... Ainsi, la mère pas plus que le fils ne constituent des types exceptionnels, ce sont des individus pris au hasard dans la société courante. Et de ces deux êtres, mis aux prises avec la souffrance et la mort, Pierre Loti a su tirer un drame extraordinairement pathétique.

Est-ce par l'effort de l'analyse qu'il nous émeut à ce point? Certes, M. Pierre Loti n'est pas incapable de nous donner une analyse précise. Ce que le raisonnement ne lui fournit pas, il le devine par intuition. Ainsi, il décrit avec infiniment de clairvoyance les tourments par où passe la veuve Berny quand elle apprend la mort de son fils et les difTérentes crises qu'elle traverse avant d'arriver à l'apaisement définitif. Mais si l'analyse nous intéresse, elle est impuissante à nous toucher. Il faut qu'un autre élément vienne à son secours; il ne sudit pas (jue l'auteur énumère les douleurs qui déchirent l'àme d'un

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individu, il faut que nous entendions les cris, que nous voyions les tortures de celui qui souffre, que le romancier le mette en pleine lumière, qu'il Févoque à nos regards, et qu'il l'évoque dans son milieu, qu'il nous donne, en un mot, la sensation, l'illusion de la vie... Or les grands artistes seuls, les grands poètes sont doués de cette faculté évocatrice... M. Pierre Loti la possède à un degré éminent. Il ne raconte pas, il peint; son style est tout en images, et ces images sont justement celles qu'il est essentiel de retenir, et qui caractérisent le cadre où les personnages vont se mouvoir. Il excelle enfin à fixer en quelques mots bien choisis les lignes d'un paysage. Je voudrais citer une page où cet art fût particulièrement visible Jean Berny, encore novice,

a pris place sur un brick du port d'Antibes et s'éloigne pour la première fois des côtes de France. Il s'agit à la fois d'exprimer la tristesse du jeune marin, de donner la sensation du rude milieu où il se trouve, et de rendre la couleur du décor extérieur. Vous allez voir avec quelle aisance Pierre Loti résout ces difficultés.

Voici le décor :

Antibes s'abaissait dans le lointain, devenait comme une tache d'ocre, de minute en minute amoindrie, au pied des Alpes pâles et neigeuses, qui au contraire montaient, devenaient toujours plus immenses et plus confuses dans le ciel éteint.

Voici le milieu :

Aux premières brumes de novembre, le brick fuyait, tout penché sous l'effort de ses voiles. Un bruit monotone et doux le suivait, — comme un bruit de frôlement de soie, de froissement de moire, — moins un bruit qu'une forme particulière de silence bruissant...

Lui, matelot depuis deux heures, en grosse vareuse de laine, se tenait sur le pont du brick penché, les yeux agrandis par le nouveau de tout cela; inquiet de cette solitude avec des inconnus, sur ces planches animées qui s'éloignaient du monde; inquiet de cette mélancolie de néant qui surgissait peu à peu de partout, de plus en plus morne et souveraine.

Les autres de l'équipage étaient là aussi, regardant comme lui, mais dans un sentiment de rêve plus trouble et moins vaste, s'enfuir cette terre, où ils venaient de faire une halte relativement longue, déshabituante des fatigues et des disciplines du large. Ils étaient six, ces compagnons de Jean : un Maltais, noir comme un Arabe, en haillons, poitrine nue au froid du soir; deux grands diables provençaux; un Bordelais routeur, — et un déserteur de la marine de guerre qui, sur les rades françaises, ne se montrait pas. Tous, ayant pris leurs rudes costumes de mer qui les changeaient, — leurs visages de résignation et de passivité.

Voici l'état d'âme du héros :

A l'arrière, tandis qu'ils ilânaient, apparut le capitaine, sorte de colosse à figure éteinte, d'hercule grisonnant, farouche et grave, avec des yeux désintéressés de tout, iuex])ressifs et sans vie. Il commanda une manœuvre d'une voix rauque, avec des mots inconnus, et comme Jean, encore novice, ne sachaut où aller, souriait, s'amusant (l(î celle nouveauté comme d'un jeu, il s'entendit rap-

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peler au travail d'un mot bref et dur. Alors il regarda ce capitaine, et son sourire se glaça : Thomme lui apparaissait trop difTérent de celui qui l'avait accueilli tout à riieure à Antibes avec un ton de déférence polie, quand sa mère soigneusement vêtue et son grand-père cravaté de blanc étaient venus le conduire à bord.

Alors il s'assombrit lui aussi, le novice Jean, comprenant qu'il était l'égal ou l'inférieur de ces autres matelots avec lesquels il allait vivre, — et qu'il ne s'agissait plus que d'obéir. En une fois, il eut le sentiment complet de sa déchéance; en un seul coup, là, dans la nuit tombante, il sentit s'abattre sur lui le joug de fer.

Et dans tout cela pas un mot inexpressif, pas une épithète oiseuse. Toutes les phrases (un peu hachées selon une habitude chère à l'auteur) ajoutent un trait au tableau; aucune n'en dérange l'harmonie...

Outre ces qualités de peintre, M. Pierre Loti en possède une autre, non moins rare : c'est une extrême sensibilité. Il vit avec les personnages de son livre, on dirait qu'il subit leurs angoisses et qu'il éprouve leurs joies. Je ne sais rien de plus déchirant que l'agonie de la veuve Berny, dans sa chambre de pauvresse, alors qu'elle retrouve le petit chapeau que portait son fils à Tâge de douze ans, le jour de sa première communion.

S'approchant de la clarté de la fenêtre, elle ouvrit fiévreusement le vieux carton vert, déplia la gaze qui enveloppait la relique enfantine, — et, tout fané, il reparut au pâle soleil printanier du Nord, le « petit chapeau », qui avait été étrenné, là-bas dans la chaude Provence, pour une si lumineuse fête de Pâques, enfouie à présent der-

rière un rapide entassement d'années mortes... Il symbolisait pour Jean toute la période heureuse, choyée et ensoleillée de sa vie; il lui représentait ses belles toilettes des dimanches, au temps passé, tout son luxe d'autrefois dans sa famille provençale — luxe très modeste, à dire vrai, mais que le pauvre enfant, devenu matelot, s'exagérait volontiers au souvenir... Et la jolie tête aux boucles brunes, qui s'était coiffée jadis de ce petit feutre à ruban de velours, maintenant, roulée au fond inconnu des eaux éternellement obscures, n'était déjà qu'un rien sans nom, plus négligeable et plus perdu dans l'infini que le moindre galet des plages... La mère, dans ses mains agitées et tremblantes, le retournait, le « petit chapeau » ; jamais elle ne lui avait trouvé autant qu'aujourd'hui cet air démodé et lamentable, cet air de relique d'enfant mort. Elle vit même qu'une mite avait fait un trou dans le velours et que, çà et là, des moisissures blanches apparaissaient : le commencement du travail des infiniment petits, qui seront les grands triomphateurs de tout, et qui d'abord détruisent les pauvres objets auxquels nous avons l'enfantillage de tenir...

Oh! le « petit chapeau », le cher petit chapeau de Pâques, s'en allant à la guenille, dans quelque hotte de chiffonnier!... A cette image entrevue, il lui sembla que tout s'effondrait en elle-même : cette fois, l'oppressante masse de fer se dissolvait, fondait décidément, dans sa tête, dans son cœur, partout. Son dos, secoué d'abord par des spasmes irréguliers, prit un mouvement de souffiet haletant, plus saccadé que la respiration ordinaire, — et enfin elle s'affaissa dans une chaise, la tête tombée en avant sur une table, pour j)leurer à grands sanglots ses premières larmes de mère sans enfant...

Remarquez que cette douleur est traduite par des mots tout simples, par un balbutiement en quelque

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