‹ La comédie littéraire: notes et impressions de littératureChapitre 32 sur 54 · I.'aRT du DÉVELOl'PEMENT CHEZ VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

I.'aRT du DÉVELOl'PEMENT CHEZ VICTOR HUGO

inlérèls, environ deux millions... Victor Hugo n'a garde de négliger ce détail. Et vous allez voir le parti qu'il en va tirer.

Supposez qu'un poète de second ordre, de souffle modéré, et d'inspiration moyenne se fût avisé de ce sujet. Gomment Teût-il développé? Il eût, en des vers très nobles, évoqué la mémoire de Lesurques, versé des pleurs sur son malheur immérité, réconforté ses petits-enfants, flétri l'aveuglement des juges et la cupidité du gouvernement. Et il nous eût donné un discours bien écrit, élégant, généreux et froid comme glace. Ainsi ne procède pas Victor Hugo. Il est doué (comme seuls le sont les très grands poètes) de ce que Ch. Renouvier appelle Vimagination mi/ihologique. Toutes les idées lui apparaissent sous forme d'images; elles s'animent, elles vivent, elles s'enchaînent et se déroulent dans un ordre logique, c'est-à-dire gouverné par la raison. Et cette succession d'images fait passer dans Tàme du lecteur l'émotion et le frisson qui agitèrent l'âme du poète. Et de ces images accumulées, jaillit l'idée ou la série d'idées générales qu'il a voulu exprimer. . . Lisons attentivement ce morceau-type; cherchonsen le sens réel, voyons sous quelles formes diverses ce sens s'affirme, et ainsi nous reconstituerons la méthode de travail de Victor Hugo, et nous suivrons les innombrables évolutions de son activité cérébrale.

Première idée. — Lesurques frémit dans sa tombe

de l'iniquité des magistrats qui, à cent ans d'intervalle, viennent, pour la seconde fois, de le condamner. Cette idée est très simple, elle vient tout naturellement à Tesprit. Je suis convaincu que M. Prud'homme — lorsqu'il apprit, en 1868, l'arrêt de la cour de cassation, dut dire à Mme Prud'homme, sa moitié : « Si Lesurques voit ce qui se passe, il ne doit pas être content! » Or, considérez ce que devient ce lieu commun sous la plume du poète. Tout le début de la pièce est d'une magnifique horreur. Shakespeare n'eût rien trouvé de plus tragique. Victor Hugo commence par invectiver les juges, « tas d'hommes à jupe rouge, plus vils dans leur Sénat qu'un forçat dans son bouge », qui, par indifférence et lâcheté, ont insulté l'innocence jusque dans la tombe et fait rouvrir les ijeux à la tête coupée. Et c'est ici que l'image se dresse rayonnante, toute-puissante, magnifique. Cette tête coupée qui rouvre les yeux, nous la contemplons, elle nous est montrée, elle nous apparaît avec une merveilleuse intensité de coloris. C'est comme un cauchemar qui, le livre fermé, nous poursuit obstinément :

Elle était dans le fond de la tombe, elle avait

Les pierres de la fosse infâme pour chevet;

Autour d'elle gisaient, muets sur l'herbe haute,

Tous les sinistres morts qui dorment côte à côte

Dans le fatal Clamart dont les cercueils sont courts j

Sans haleine, sans voix, morte attendant toujours,

Elle était là pensive à cause des ténèbres.

Ses yeux fermés — le sang collant leurs cils funèbres —

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Semblaient faire un refus farouche au firmament El vouloir regarder l'ombre éternellement. L'âme espère au tombeau n'être pas poursuivie.

Donc, la tète est tranquille, endormie dans son éternelle immobilité. Mais le forfait s'accomplit, et soudain l'œil s'ouvre, et cet œil est aussi terrible que celui qui terrifie le Caïn de la Légende des siècles .

Un bruit est venu du côté de la vie,

Kl la lète coupée a remué... Son œil

Plein d'un feu sombre a fait le jour dans le cercueil,

El morne a regardé les hommes, chose alîreuse!

Et la nature, mère énorme et douloureuse,

Hélas! s'est efToréée alors de l'apaiser;

Les moineaux ont couru près d'elle se poser,

Et la mouche apportant la pillé de l'atome;

La rosée a lavé sa pâleur; divin baume,

La fleur l'a parfumée, et l'herbe qui verdit

L'a doucement baisée, et les corbeaux ont dit :

— N'écoule pas le noir croassement des juges!

Et, dans ce moment-là, cyprès, tombeaux, refuges,

Ossements, ossements, vous l'avez entendu.

Et toi, ciel étoile, goulTre où rien n'est perdu,

Celte tête, du fond de la fosse maudite,

A crié, dans l'horreur sacrée où Dieu médite :

— Ils ont trouvé moyeu de reboire mon sang, Dieu juste! et de tuer deux fois un innocent!

Tout ce fragment est superbe... Le vers est vigoureux, ramassé, plein de force, le mot est toujours fort et toujours juste.

Deuxième idée . — Si la réhabilitation est refusée à Lesurques, c'est qu'il déplaît au ministre des finances de rembourser les deux millions. Telle est du moins l'hypothèse de Victor Hugo, hypothèse dont je ne

garantis pas la justesse, mais qui flattait les rancunes du poète vis-à-vis le gouvernement impérial. Et il va retourner mille fois cet argument, le présenter sous mille aspects successifs, y faire luire mille facettes. Il commence :

Si c'était Pour qu'en son salon rose où chante CoUetet, L'impératrice puisse inviter à Compiègne Grandguillot, Grandperret, tous les grands de ce règne; Si c'était pour aider Rome à l'aire la nuit; Si c'était pour aller au Mexique à grand bruit, Tambour battant, avec une nuée altière D'étendards déployés, fonder un cimetière; Si c'était

Si c'était pour forger des armes de guerre, pour fabriquer des chassepots tueurs d'hommes, si c'était... (et l'amplification se poursuit durant deux pages) ; si c'était pour

Exterminer des pauvres, des famines, Des détresses, vieillards, enfants, forçats des mines, Pâles, mourant de faim, réclamant des liards, Deux millions, c'est peu, prenez deux milliards!

Mais de quoi s'agit-il? D'accomplir un acte de justice, de tirer de Tcnfer un damné? etc., etc. Alors, le prix demandé est beaucoup trop cher :

On ne peut gaspiller à ce point les finances!

Et puis l'empereur, en somme, n'est pas obligé de réparer des bévues qu'il n'a pas commises. On a faussement condamné Lesurqucs. Tant pis pour ceux

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qui se sont trompés; tant pis pour les bourreaux et tant pis pour la victime :

L'empereur Doit-il, parce qu'on dit beaucoup d'impertinences Sur cet accident-là, pàtir dans ses finances, Renoncer à Biarritz, vu que Lesurque est cher, Et n'avoir plus de quoi payer monsieur Rouher?

Remarquez que ce développement n'est, avec une légère variante, que la répétition de ceux qui précèdent, l'antithèse entre le gaspillage de la cour et sa pingrerie, lorsqu'il s'agit de payer une dette sacrée... Et nous touchons du doigt un des péchés mignons de Victor Hugo, l'abus des développements, Tavaianche des mots qui se précipitent, s'accumulent, roulent avec un bruit de tonnerre et ressassent deux fois, trois fois, dix fois de suite la même pensée. Exemple : Victor Hugo nous montre M. Magne, le ministre des finances, renâclant à l'idée de verser la forte somme :

Bah! nous rencontrerions, si nous l'osions prescrire, Le doux nenni de Magne avec son doux sourire, Le jour oii, devant l'huis du trésor, surgirait, Enclose dans les flancs sacrés de notre arrêt, La justice, devoir, dette, loi des croyances.

Et tout de suite après, il s'écrie, porté par un gigantesque mouvement d'ironie :

Le caissier, ricanant de Lesurque plaintif, Allumerait son poêle avec ce plumitif.

Or, qu'ajoutent ces deux vers à ceux qui précè-

dent? A quoi servent-ils? Ils renferment exactement le même argument, et ils le présentent sous une forme plus faible. Et, durant six pages, la fureur olympienne du poète s'épanche en larges nappes, raillant, invectivant Tavarice de César, apostrophant le martyr dans sa tombe, et invoquant Téternelle conscience et l'éternelle justice...

Et nous trouvons que ces sublimes discours sont tout de même un peu longs, et que la verve de Victor Hugo était vraiment immodérée en ses colossaux épanchements.

Troisième idée. — Le poète accablé de dégoûts erre dans la campagne. Le spectacle de la nature lui fait prendre en pitié l'infirmité des jugements humains; il comprend que tôt ou tard la vérité reconquiert ses droits et prend une éclatante revanche, et il prédit au pauvre Lesurques une glorieuse réparation. (Je crois bien que les héritiers de Lesurques eussent préféré les deux millions. Mais, enfin, on prend ce qu'on trouve). Cette péroraison est empreinte d'une sévère beauté. D'abord, description de la falaise désolée où le poète promène sa mélancolie :

C'est décembre. L'eau gronde, immense, et le rivage La repousse et la brise en son refus sauvage; L'écume se dccliire en larges haillons blancs; Tous les arbres du bord de la mer sont tremblants; La nature subit l'hiver, ce noir malaise. L'herbe est mouilh'i! et morte; au pied de la falaise Un tumulte d'oiseaux, mauves, c-ourlis, plongeons, Fourmille et se (juerelle au milieu des ajoncs;

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Le nuage et le flol font de grands plis farouches;

Et l'on entend, dans l'air plein d'invisibles bouches,

Le sourd ohiicholement du ciel mystérieux;

L'ocueil se tait, témoin tragique et sérieux,

Qui le jour est montagne et la nuit est fantôme,

Kt qui, tandis qu'au loin fuit la barque, humble atome,

Regarde vaguement de ses yeux de granit

Les constellations qui rôdent au zénith.

Qu"est la petitesse des hommes, en face de ce tableau?... Vous croyez, pauvres juges, « magots toussant dans vos flanelles », que votre arrêt durera, qu'il pèsera le poids d'un fétu, dans la balance de l'avenir! Quelle illusion! Vous mourrez tout entiers, votre nom s'éteindra, misérable, cloué au pilori de l'histoire. Et plus tard, un jour,

... Un jour, le ciel oublie, le ciel calme. Blanchira du côté maudit de l'horizon; Ceux qui regarderont auront un grand frisson Et l'attente sacrée entrera dans leur âme; Et l'on verra, là-bas, dans l'atmosphère infâme, Tout à coup, au-dessus du sépulcre effrayant Que la loi, l'euménide inepte, en bégayant, Monstre aveugle, a flétri dans sa toute-puissance. Se lever lentement cet astre, l'Innocence!

La vision est épique. L'Innocence, que le poète transforme en soleil, émerge lentement à l'horizon radieux et nous soulève avec elle. Et à ce spectacle, notre âme est comme inondée de chaleur et de clarté...

Ainsi, dans cette vaste pièce, qui ne comprend pas moins de quatre cents vers, l'auteur n'a guère exprimé que trois idées principales, et sa fécondité

est si remarquable, que, sans changer de place, il vous donne la sensation du mouvement, et que, traduisant sous mille formes un argument incessamment répété, il vous donne, par le luxe des images et par la magie du verbe, l'illusion d'une infinie variété...

De tout ceci, que conclure? Que Victor Hugo était jusqu'au fond, jusqu'au tréfond de l'âme, poète, au sens primitif et profond du mot. Bien différent des versificateurs pondérés qui commencent par tracer en prose le plan de leurs œuvres, et les rythment ensuite, comme un honnête orfèvre cisèle un couteau d'argent; bien différent de ces ouvriers appliqués et raisonnables, Victor Hugo pensait en vers, H improvisait fiévreusement, jetant sur le papier des fiots de lave, des pierres précieuses et des scories; guidé par le sens général du morceau, guidé dans le détail par la rime, dont le caprice incessamment mobile lui suggérait des essaims d'images, sans cesse tourbillonnantes...

Et voilà pourquoi, malgré ses fautes de goût, ses partis pris violents, la pesanteur de ses ironies, l'étroitesse de ses rancunes, il durera, ainsi que durent les sphinx et les pyramides de Chéops. Son œuvre est le fleuve immense où viendront s'abreuver les races futures.

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Victor Hugo se disait déiste. L'idée de Dieu domine son œuvre, la pénètre, l'imprègne tout entière. Dans ses premiers ouvrages, cette idée est vaguement formulée; à mesure qu'il avance dans la vie, sa croyance se fortifie; les malheurs domestiques qui le frappent achèvent de raffermir dans sa foi. Mais cette foi se dégage résolument des formes du culte. Hugo a soin de le proclamer : il vénère la religion^ il repousse les religions. Et jusqu'à sa mort, il persévère dans cette attitude... Maintenant quelle était l'essence de son esprit religieux? Quelle doctrine professait-il? Avait-il une doctrine?... Il est assez malaisé de le savoir, et ce n'est pas encore la lecture d'un autre ouvrage posthume, Dieu^ qui élucidera ce point obscur.

Dans ce poème encore nous retrouvons la plupart des défauts et toutes, les qualités de Victor Hugo. C'est un assemblage monstrueux et grandiose d'images, de descriptions, de symboles, de dissertations morales, et de visions fantastiques. Le livre se divise en trois parties : Ascension dans les ténèbres, Dieu, le Jour.

Ascension dans les ténèbres. — Le poète est tourmenté du divin mystère; il voudrait percer l'énigme de l'univers, connaître les secrets' de la création,

découvrir et comprendre la cause première. Il songe... Et soudain des voix lui arrivent, voix confuses, qui montent des choses, qui s'exhalent des mers, des fleuves, des forêts, des montagnes, des gouffres, des profondeurs, et qui balbutient une explication insuffisante... Et Victor Hugo demeure pensif, il continue de chercher la solution du problème.

Dieu. — Les voix se transforment, deviennent des corps animés, dont chacun incarne un symbole. C'est la Chauve-souris qui représente l'athéisme; le Hibou qui personnitie le doute, c'est le Corbeau (le manichéisme), le Vautour (le paganisme), Y Aigle (le mosaïsme), le Griffon (le christianisme), enfin Y Ange (le rationalisme). Chacun d'eux élève la voix, exprime ses doutes, expose son système, vante son Dieu, et le poète, assailli par tant d'affirmations opposées, demeure perplexe et tourne les yeux vers l'azur comme pour implorer le secours d'une assistance surnaturelle.

Le Jour. — L'aide qu'il sollicite s'offre à lui sous l'aspect d'une créature étrange, aux formes indécises, voilée d'un suaire.

Les plis vagues jetaient une odeur d'ossuaire Et, sous le drap hideux et livide, on sentait Un de ces êtres noirs sur cpii la nuit se tait.

Un suprême dialogue s'engage entre eux. Le poète adresse à l'Inconnu un appel plein d'angoisse.

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Et celui-ci répond d'une voix sépulcrale à ce sinterrogalions :

Écoule. — Tu n'as vu jusqu'ici que des songes. Que de vagues lueurs flottant sur des mensonges, Que des aspects confus qui passent dans les vents Ou tremblent dans la nuit pour vous autres vivants. Mais maintenant veux-tu, d'une volonté forte, Entrer dans l'intini. quelle que soit la porte? Veux-tu, perdant le morne et ténébreux réseau, T'envoler dans le vrai comme un sinistre oiseau? Veux-tu, flèche tremblante, atteindre enfin ta cible? Veux-tu loucher le but, regarder l'invisible, L'innommé, l'idéal, le réel, l'inouï?

Comprendre, dechilTrer, lire? en être ébloui? Veux-tu planer plus haut que la sombre nature? Veux-tu dans la lumière inconcevable et pure Ouvrir tes yeux, par l'ombre afTreuse appesantis? Le veux-tu? Réponds.

— Oui! criai-je.

Et je sentis Que la création tremblait comme une toile. Alors, levant un bras et un pan de son voile, Couvrant tous les objets terrestres disparus, Il me toucha le front du doigt.

Et je mourus.

Ainsi se termine le poème sur cet épisode mystérieux, où semble planer l'imagination du Dante...

Pas plus en ce volume que dans Toute la lyre nous ne trouvons d'idées neuves. L'angoisse du doute, l'impuissance de comprendre l'univers, la nécessité de l'existence de Dieu, l'objection tirée de la présence du mal sur la terre : ce sont là ce qu'on appelle d'admirables lieux communs. Si ces banalités philosophiques étaient développées en style vulgaire, la lecture en serait purement insoute-

nable. Elles sont sauvées par la virtuosité d'Hugo, par son incomparable habileté à manier les mots et les verbes. Dieu est, à cet égard, un prodigieux monument de rhétorique. Dans aucun autre ouvrage, la verve d'Hugo ne fut plus abondante, plus prestigieuse...

Abondante, elle l'est trop... Chacune des pièces qui composent le recueil ressemble à une forêt vierge, où s'entrecroisent les lianes, où s'enchevêtrent les troncs d'arbres. Pour s'y frayer un passage, on est forcé de donner à droite et à gauche des coups de hache, et d'écarter de la main les branches qui vous aveuglent. Au bout d'une heure d'exploration, je veux dire de lecture, on se sent exténué, on éprouve un immense besoin de fermer les yeux, de se recueillir. Mais, on ne peut s'empêcher d'admirer ce bouillonnement de sève. Prenons, comme autre exemple de développement, le surprenant morceau intitulé : la Goutte d'eau.

Le sens philosophique de cet épisode est rudimentaire : la nature emploie de tout petits moyens pour réaliser ses œuvres les plus colossales. L'effort d'une goutte d'eau répété et poursuivi pendant des siècles arrive à creuser dans le roc des Pyrénées le large cirque de Gavarnie. L'atome produit l'immensité. Dès lors, l'hypothèse d'un Dieu créateur devient superllue. — Mais cet atome (répond le poète) qui donc l'a créé, si ce n'est Dieu?

Voilà l'argument du morceau. Il fournirait à un

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élève, de philosophie un agréable sujet de dissertation... voyez ce qu'il devient sous la plume de Victor Hugo... Le poète commence par décrire les Pyrénées avant le déluge, et en quelques vers il évoque la silhouette de ce mur énorme, empourpré des rayons de l'aurore, et qui s'étend comme une infranchissable barrière de l'un à l'autre Océan. Sur le mur tombe une goutte d'eau. Cette goutte se multiplie, c'est une averse, un orage, un ouragan, une trombe, et l'eau ruisselle le long des vers, elle serpente autour des strophes, elle y roule en cascade, elle les submerge... Enfin, la transformation est opérée. Sur la crête déchiquetée, s'enfonce un cirque énorme, au sein duquel les plus hauts monuments du globe seraient aisément ensevelis. Description du cirque. Antithèses destinées à nous rendre plus saisissantes ses puissantes dimensions. Regard jeté en arrière. Énormité du résultat comparé à la petitesse de la cause. Moment de défaillance et d'incertidude... Puis, retour à la foi et réponse victorieuse du poète.

Et, toujours, au milieu de cet or, quelques graviers; Hugo, emporté par sa verve jaillissante, laisse échapper des incohérences, des bizarreries. H abuse de ces locutions qu'on lui a si souvent reprochées :

La colombe-nuée accourt farouche et blanche... Et quand Varcher-tonnevre et le chafiseur-dclair Percent de traits la peau d'écaillés de la mer...

Ailleurs, il se livre à un fastidieux étalage d'érudition :

Fouille Alcuin, saint Thomas, Gorgias Léontin,

Le ménologe grec, le rituel latin;

Va de Thèbe Heptapyle à ïhèbe Hécatpmpyle;

Eblouis-toi d'énigme et d'elTroi la pupille;

Ecris et lis; sois gond du portail; sois flambleau;

Sois cardinal avec Sadolet et Bembo...

Et soudain Taccent se relève. Je ne sais rien de plus magnifique en notre langue que ce fragment, où Técrivain cherche à définir Tindéfinissable et à expliquer la vraie nature de Dieu :

... Il est véritable! Il vit. 11 est présent.

Comme il est invisible, il est éblouissant.

Il a créé d'un mot la chose et le mystère,

Tout ce qu'on peut nommer et tout ce qu'il faut taire.

Quand l'homme juste meurt, il lui ferme les yeux;

Le beau jardin azur est plein d'esprits joyeux,

Ils entrent à toute heure et par toutes les portes.

Dieu fait évanouir les gonds des villes fortes;

Entre ses doigts distraits il tord le pâle éclair...

Il est le grand poète, il est le grand prophète.

Il est la base, il est le centre, il est le faite ;

0 Dieu! roi! père! asile! espoir du criminel!

Eternel laboureur; moissonneur éternel !

Maître à la première heure et juge à la dernière !

C'est lui qui fit le monde avec de la lumière.

Le firmament est clair de sa sérénité.

Les éditeurs et légataires du maître peuvent désormais arrêter leurs publications. La postérité possède assez de documents pour asseoir son jugement définitif.

M. MAURICE MŒTERLINCK

Il est convenu que M. Maurice Mœterlinck est un homme de génie. Si nous Tignorions, c'est que nous n'aurions pas d'oreilles pour entendre le bruit croissant de sa renommée, ni d'yeux pour lire ce que disent de lui les feuilles littéraires et boulevardières. Oncques n'ouït-on un pareil concert. M. Octave Mirbeau donna le branle dans un article retentissant. Les autres suivirent. Et, aujourd'hui, Maurice Mœterlinck règne sur une bonne partie de la jeunesse française. Les mille revues du quartier latin sont autant de cassolettes où brûle en son honneur l'encens des louanges. Lorsque, d'aventure, on représente une de ses pièces, MM. les reporters se mettent en campagne, s'en vont interview^er les gloires contemporaines, et publient de copieuses dissertations où le nom de Mœterlinck est généralement rapproché du nom de Shakespeare. Ces représentations mêmes sont augustes, fermées, solennelles. Les comédiens qui y prennent part semblent rem-

plir une mission céleste; les comédiennes frémissent en récitant la prose du maître. Quant aux auditeurs, ils demeurent attentifs, recueillis, respectueux, les yeux perdus dans le rêve, et ne sortent de leur extase qu'à la chute du rideau... Et le vulgaire, non initié, qui, pour la première fois, surprend le secret de ces étranges cérémonies, se demande avec un soupçon d'effroi, s'il est entré dans un théâtre ou dans un temple, s'il assiste à l'exécution d'une œuvre d'art ou à la célébration d'un mystère...

Et pourtant, il faut bien que Maurice Mœterlinck ait quelque mérite, puisqu'il déchaîne tant d'enthousiasmes. Ces jeunes hommes qui l'adorent, qui se pâment à ses pièces, ne sont pas dénués d'entendement; je veux croire que quelques-uns d'entre eux (sinon tous, car il faut faire la part du snobisme) ressentent une admiration sincère...

Sur quoi se base cette admiration? Quel est le talent de Maurice Mœterlinck? Par où diffère-t-il de ses devanciers, par où leur ressemble-t-il? Qu'y at-il, dans ses œuvres, de vraiment original?

Avez-vous vu, à l'Exposition du Champ-de-Mars, les tableaux du peintre Carrière? Ce sont des portraits qui provoquent l'étonné ment de la foule. Ils sont bien modelés, très vivants, très émus, pleins de pensée. Mais, par une singulière inspiration, le peintre a noyé ces têtes dans le brouillard, il les a entourées d'une atmosphère fumeuse qui estompe

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leurs contours et ne laisse subsister que les caractères saillants, que les traits essentiels de chaque physionomie. Le reste se perd et s'efface dans la nuit... Tout d'abord la raison proteste contre cette interprétation de la nature. Puis, à mesure que vous fixez la toile, vous vous sentez envahi par un trouble particulier, et, peu à peu, attaché, captivé, par la l'es^emblance morale de ces portraits, dont les originaux vous sont inconnus. Ils vous plaisent par l'indécision même de leurs lignes; ils vous entraînent dans un milieu de rêve, proche voisin de la terre, et qui, cependant, n'est pas tout à fait la terre. Et vous subissez le charme de cet art inquiétant et maladif...

Eh bien ! il me semble que le théâtre de Maurice Mœterlinck éveille en nous des impressions analogues. C'est un théâtre idéalisé et simplifié. Tandis que les dramaturges de tous les temps et de tous les pays se sont appliqués à créer des types, des personnages doués de traits individuels et précis, et agissant sous l'impulsion de passions déterminées, — Maurice Mœterlinck s'efforce d'isoler ces passions, de les montrer pour ainsi dire, en dehors des êtres qu'elles font mouvoir, et de prêter à ces êtres, au lieu d'une physionomie nette et colorée, un aspect vague et fuyant.

L'analyse de Pelléas et Mélisande fera saisir ce procédé.

Le sujet est le plus simple du monde, un conte

de nourrice, une légende qui rappelle Geneviève de Brabant : Golaud rencontre au fond d'un bois une jeune personne éplorée, Mélisande, s'éprend d'elle, ramène à la cour du roi son père et Tépouse. Mais le jeune frère de Golaud, Pelléas, ne peut voir Mélisande sans Taimer. Mélisande, elle aussi, a le cœur troublé. En vain Pelléas veut-il fuir, Mélisande le retient, et lui donne sa main et ses cheveux à baiser... Golaud a des inquiétudes, puis des soupçons... Sa jalousie s'éveille, il épie les amoureux et les tue dans un transport d'aveugle fureur.

Je suppose qu'un poète dramatique, nourri dans les traditions classiques, s'empare de cette fable. Quel parti en tirera-t-il? 11 cherchera tout d'abord à établir son milieu. Il nous dira où se passe l'action, à quelle époque, chez quel peuple, et si nous avons affaire à des hommes barbares ou à des civilisés. Puis il nous présentera le héros et l'héroïne, fera l'analyse de leur âme, nous expliquera la coquetterie innée de la femme, nous dira pourquoi elle est coquette, il mettra en lumière la jalousie du mari, . nous dira pourquoi il est jaloux et quelle est l'essence de sa jalousie, et sur quels indices elle repose, et il accumulera les détails, les développements, les dialogues, les commentaires, les incidents, et il amènera la catastrophe par un coup de théâtre tiré de longueur et bien préparé. S'il a beaucoup de talent nous serons remués par cette peinture, nous palpiterons aux tourments d'Othello, aux malheurs

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de Desdémone. Et ces êlres, créés de pied en cap par la main puissante du génie, resteront en nos mémoires, éternellement gravés et marqués d'une empreinte ineffaçable. **

Tout au contraire des autres, Maurice Mœterlinck s'applique à laisser dans l'ombre ce qu'ils placent en plein jour. En quelle année de quel siècle se passe son drame? Nous n'en savons rien. Il se déroule dans un château qui peut être gothique, à moins qu'il ne soit arabe, ou goth, ou visigoth, ou persan... Qu'est-ce que Golaud? C'est le fils du roi, comme dans les contes de fées. Et ce roi, le vieil Arkel, nous apparaît sous l'aspect vénérable d'un burgrave beaucoup plus calme et philosophe, et beaucoup moins phraseur que le Magnus et le Job de Victor Hugo... Pelléas et Mélisande représentent le couple éternel des amoureux contrariés par la destinée; mais cette Juliette et ce Roméo ne sont pas, comme ceux de- Shakespeare, deux adolescents ardents à vivre, des créatures de. chair et de sang, aimant comme aiment les hommes, et écoutant chanter le rossignol jusqu'au lever de l'aurore. Ce sont de pâles fantômes qui se murmurent des choses tristes et douces sous les rayons de la lune. Et nous ne savons rien d'eux, si ce n'est que Mélisande semble symboliser la femme avec ses roueries instinctives, ses mensonges ingénus et ses retours de franchise, et que Pelléas nous rend visible laposses-

sien d'une âme neuve et sans défense par le toutpuissant Amour

Ces personnages aux formes indécises errant dans un décor irréel, 'éclairés d'une lumière d'étoiles, frappent notre imagination et paraissent aisément plus grands que nature. C'est un procédé bien connu des artistes : la sensation de grandeur obtenue par l'extrême simplification des figures. M. Puvis de Chavannes s'inspire de cette méthode dans ses compositions décoratives, et vous savez avec quel succès. M. Mœterlinck complète cet artifice en supprimant le discours, ou, du moins, en le réduisant à sa plus simple expression. Son dialogue est d'une naïveté qui, par endroits, frise le gazouillage enfantin. Lorsque Golaud découvre Mélisande dans la forêt, voici les propos qu'ils échangent :

MÉLISANDE. — Ne me touchez pas! ne me touchez pas!

GOLAUD. — N'ayez pas peur... Je ne vous ferai pas... Oh! vous êtes belle!

MÉLISANDE. — Ne iiic louchez pas! ne me touchez pas! ou je me jette à l'eau!...

GOLAUD. — Je ne vous touche pas... Voyez, je resterai ici, contre l'arbre. N'ayez pas peur. Quelqu'un vous a-t-il fait du mal?

MÉLISANDE. — Oh! oui ! oui! oui!

{Elle sanglote prof onde ment.)

GOLAUD. — Qui est-ce qui vous a fait du mal?

MÉLISANDE. — Tous ! lous!

GOLAUD. — Quel mal vous a-t-on fait?

MÉLISANDE. — Jc ne vcux pas le dire! je ne peux pas le dire !...

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GOLAUD. — Voyons! ne pleurez pas ainsi. D'où venezvous?

MÉLISANDE. — Je mc suis enfuie!... enfuie... enfuie...

GOLAun. — Oui; mais d'où vous êtes-vous enfuie?

MÉLISANDE. — Je suis perdue!... perdue!... Oh! oh! perdue ici...

En lisant ces phrases, nous avons envie de sourire de leur puérilité, mais en même temps, quand nous les rapprochons de ce qui précède et de ce qui suit, elles éveillent en nous l'image d'une créature très frêle et très primitive. Nous croyons voir Mélisande, nous la voyons. C'est une petite bergère des temps anciens, elle ressemble à la sainte Geneviève de Puvis ; elle a les prunelles claires, la taille longue, les cheveux épars sur les épaules et les mains jointes et les coudes serrés au corps; et elle parle d'une voix limpide comme un murmure de source

Ne vous y trompez pas, cela n'est point le fait du premier venu. Les poètes seuls possèdent ce pouvoir d'évocation. Or, incontestablement, Maurice Mœterlinck est poète. Il a le sens de l'au-delà, des faiblesses et des fragilités de la vie, des incertitudes de la condition humaine, et des fatalités qui pèsent sur elle (passions, instincts aveugles, impuissance de la volonté). Il renouvelle, en l'assombrissant, en l'entourant de plus de mystère, la conception que les anciens avaient du Destin, cette force contre laquelle se brisent nos énergies.

Pelléas et Mélisande nous représentent la lutte

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engagée par la loi naturelle (qui veut le triomphe de Tamour) contre la loi sociale (qui asservit l'amour au joug des conventions et des préjugés). Leur bonheur possible se trouve brisé. Et au-dessus de ces faibles hommes, plane la sagesse du roi Arkel, le roi aveugle qui compte d'innombrables jours, et qui a appris l'indulgence, la tolérance, la pitié et la bonté. Ses discours respirent une rare élévation. Il apprend que son fils Golaud s'est marié sans l'en instruire, anéantissant ainsi ses plans politiques les plus chers. Il ne se fâche pas. Il accepte avec douceur les faits accomplis.

Je n'en dis rien. Il a fait ce qu'il devait probablement faire. Je suis très vieux et cependantje n'ai pas encore vu clair, un instant, en moi-même; comment voulez-vous que je juge ce que d'autres ont fait? Je ne suis pas loin du tombeau et je ne parviens pas à me juger moi-même... On se trompe toujours lorsqu'on ne ferme pas les yeux. Cela peut nous sembler étrange; et voilà tout. Il a dépassé l'âge mûr et il épouse, comme un enfant, une petite fille qu'il trouve près d'une source... Cela peut nous paraître étrange, parce que nous ne voyons jamais que l'envers des destinées... l'envers même de la nôtre... Il avait toujours suivi mes conseils jusqu'ici; j'avais cru le rendre heureux en l'envoyant demander la main de la princesse Ursule... Il ne pouvait pas rester seul, et depuis la mort de sa femme il était triste d'être seul; et ce mariage allait mettre fin à de longues guerres et à de vieilles haines... Il ne l'a pas voulu ainsi. Qu'il en soit comme il l'a voulu : je ne me suis jamais mis en travers d'une destinée; et il sait mieux que moi son avenir. Il n'arrive peut-être pas d'événements inutiles...

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N'y at-il pas, en ces paroles, comme une exquise fleur de pliilosophie?

J'ai dit les qualités de Maurice Mœterlinck. Je ne dois pas dissimuler ses faiblesses. Ses pièces sont obstinément obscures [Pelléas et Mélisande est la moins nébuleuse de la collection). Le symbolisme en est tellement caché, qu'il faut, pour le découvrir, se mettre l'esprit à la torture. J'avoue que son drame des Sept princesses est demeuré pour moi une énigme indéchiff'rable . Dans Pelléas^ même, on découvre, au cours des scènes, des fragments de dialogue qui vous plongent dans un morne étonnement. Mélisande, lors de sa première entrevue avec Golaud, lui parle d'une couronne qui est tombée au fond de Veau... Que signifie cette couronne? Je le cherche en vain... Golaud propose à Mélisande de -la repêcher. Mélisande esquisse un geste d'effroi et s'écrie : « Non, non, je n'en veux plusl Je préfère mourir, mourir tout de suite I » Pourquoi ne veutelle pas rentrer en possession de sa couronne! Qu'a donc cette couronne qui lui fasse peur? Comment cette couronne est-elle au fond de l'eau?... Je veux croire que dans l'esprit de l'auteur, la couronne de Mélisande a une signification précise. Mais il garde •jalousement son secret.

Ce symbolisme à jet continu est fatigant, prétentieux et inutile. Il a l'inconvénient d'élargir immodérément l'œuvre d'art, en la livrant en pâture aux interprétations les plus diverses. Un poème comme

ceux de Mœterlinck n'a presque plus de forme qui lui soit propre; il devient un prétexte à rêver; | quelque chose comme une mélodie sans paroles que chacun comprend et goûte à son gré, et qui exige de ceux qui Técoutent une puissance considérable d'imagination et de réflexion... En vérité, je vous le dis, Tauteur de Pelléas compte trop sur l'intelligence du lecteur, il lui demande un effort d'intellect qui équivaut à une demi-collaboration. Ainsi ne procédaient pas les vieux maîtres. Sophocle dessinait d'une main ferme le portrait d'OEdipe; Racine * marquait Phèdre de traits rigoureusement précis. Et je ne sache point que le chef-d'œuvre de Sophocle en soit diminué, pas plus que le chef-d'œuvre de Racine...

D'ailleurs, il convient d'ajourner son jugement. M. Mœterlinck n'a pas cessé de produire. Peut-être nous donnera-t-il des ouvrages qui contiendront, harmonieusement mêlés, l'action et le rêve.

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