LE ROMAN POPULAIRE : M. EMILE RICHEBOURG
...Je me précipitai chez le libraire.
— Avez-vous le dernier roman de M. Emile Richebourg?
Il me remit un in-18 jaune, imprimé sur assez mauvais papier. Je dois dire que le roman comptait 536 pages, — ce qui faisait excuser la faible épaisseur de chaque page. Le titre était simple. En haut : Les Drames de la vie; plus bas, Cendrillon. Sur la page suivante : Première partie : la Fée de V atelier \ chapitre premier : les Ouvrières.
Bien! (me dis-je) ceci va se passer dans les milieux ouvriers, que l'auteur doit bien connaître. Apprêtons-nous à avaler une nouvelle lampée des Mystères de Paris...
Et je plongeai bravement mon couteau à papier dans les feuillets...
Je ne me trompais qu'à demi. Eugène Sue, qui ne fut pas un grand écrivain, mais un homme d'imagination géniale, continue de régner dans le feuil-
leton. On vit de sa substance; et, quand on ne copre pas ses livres tout tranquillement, on s'inspire de ses procédés, on reste fidèle à sa façon de grouper les épisodes, de poser les personnages, de varier et de soutenir l'intérêt. M. Emile Richebourg me paraît être un bon élève d'Eugène Sue. De quoi se compose son talent?... C'est ce qu'il s'agirait de rechercher.
Le scénario de Cendrillon est à la fois naïf et compliqué. Il embrasse, comme les anciens mélos de l'Ambigu, une énorme période. Le héros est en nourrice au premier tableau du drame ; au dernier, il bénit de ses mains tremblantes le mariage de ses arrière-petits-enfants.
... Donc, M. Richebourg nous introduit tout d'abord dans un atelier de brodeuses, dirigé par une femme de grand mérite, M"^ Melville, dont il s'empresse de nous raconter l'histoire. Fille d'un honnête armateur du Havre, ruinée et orpheline à la fleur de làge, recueillie par son oncle l'abbé Ginoux, un bon curé de campagne, elle a fait la conquête d'un jeune homme de bonne famille — un noble, s'il vous plaît! — M. Gaston de Melville, qui lui a ofl'ert son nom et sa main. Pour redorer ce blason,' elle s'est mise vaillamment à la besogne; elle a fondé une maison de commerce, la maison Melville (elle a supprimé la particule par délicatesse, ne voulant pas l'avilir au contact d'une raison sociale); elle est devenue mère d'un petit garçon, Paul, qui lui donne
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beaucoup de satisfactions; ses affaires prospèrent, elle pourrait être, elle devrait être heureuse.
Hélas! elle découvre un beau jour que son mari n'était pas digne de sa tendresse. Il mène une vie de bâton de chaise, jouant, entretenant des danseuses, subornant des ingénues, choisissant ses victimes parmi les ouvrières de la maison. Ainsi, il a reluqué M'^'= Gabrielle Anglade, une pure enfant, fille d'un ancien militaire décoré; il a ignoblement abusé de sa vertu, lui infligeant ce que les magistrats appellent le dernier outrage. Il a séduit en outre la coupeuse de l'atelier, M^"^ Armande; il s'est enfui avec elle en Amérique, après avoir vidé la caisse. M™'' Melville demeure abandonnée devant le berceau de son fils — sa seule consolation. Elle réagit contre sa douleur. Elle redouble d'activité, de travail, elle remet à flots le navire submergé. Apprenant que l'infortunée Gabrielle est devenue folle, après avoir mis au monde « un bébé rose » — le fruit du crime — elle adopte le nourrisson qu'elle baptise Marie-Madeleine; elle l'élève, l'instruit, lui fait passer ses examens supérieurs... Enfin elle se retire, ayant amassé, par trente ans d'acharné labeur, cent mille livres de rente. Il va sans dire que son rejeton, le petit Paul, a remporté au collège tous les prix, est devenu un brillant sujet, a voulu se présenter à l'Ecole Navale et, devant les larmes de M"*" Melville, a consenti, sacrifiant sa vocation, à acheter une étude de notaire. Vous devinez que Paul devien-
dra infailliblement amoureux de Marie-Madeleine, qu'il se fera aimer d'elle, et que, de cet amour, impossible entre frère et sœur, jaillira Fintérêt pathétique du récit... Joignez à ces éléments la canaillerie de Melville aidé dans ses entreprises par un agent d'affaires véreux; la lutte engagée contre eux par un ami dévoué de M™^ Melville, et mille incidents plus ou moins risibles ou larmoyants : rapts, actions d'éclat, vols à main armée, travestissements, scènes de mœurs faubouriennes, et vous aurez une faible idée des matériaux dont se compose cette marmitée de faits-divers que l'on nomme un feuilleton populaire.
Si nous jetons un regard d'ensemble sur cette copieuse composition, nous noterons, à première vue, quelques observations générales :
1° Les personnages qui s'agitent dans Cendrlllon sont remarquables par leur rigidité d'attitudes; ils sont tout d'une pièce, comme les saints de cathédrales ou comme les poupées de guignol. Ils manquent d'articulations. Ils sont complètement bons ou complètement mauvais. Ou bien ils poussent la vertu à des limites invraisemblables, ou bien ils s'enfoncent dans des abîmes de perversité; — et des deux côtés ils s'éloignent de la nature. M. Richebourg ignore l'art de nuancer un caractère, de le pétrir de défauts et de qualités qui se complètent et s'atténuent; ou, s'il connaît cet art, il le suppose incompatible avec l'intellect de ses lecteurs habi-