LE ROMAN POPULAIRE : M. EMILE RICIIEBOURG
tuels. Il croit que le peuple (n'oublions pas qu'il écrit pour le peuple) aime les types tranchés, enluminés de couleurs brutales. Et il lui en sert... Faut voir! ... comme on dit au faubourg Antoine! M"'^ Melville n'est pas une femme, c'est un ange; elle réunit en elle la quintessence de vingt générations d'honnêtes gens. Elle incarne le dévouement , l'abnégation , l'économie, le travail, l'amour filial, conjugal et maternel. Gabrielle représente l'innocence persécutée; Marie-Madeleine, l'innocence heureuse; l'abbé Ginoux est bon, — mais tellement bon, qu'à côté de lui le bon abbé Constantin semble un monstre; Paul Melville n'a pas une défaillance, pas un moment d'oubli; sa calme jeunesse est consacrée à passer des examens; et il ne rate pas un seul de ces examens; il eût été un admirable marin, il sera (n'en doutez point) un parfait notaire, et un parfait mari, et un impeccable père de famille; son patron, le notaire Turgan, est le notaire en soi, un homme sage, prudent, avisé, soigneusement rasé, confident intègre, fami des familles... le père de Gabrielle, le garde forestier Anglade, a gagné le ruban rouge -en Afrique, il a sauvé son lieutenant, son capitaine, son colonel et son régiment, et s'il n'a pas sauvé la France c'est qu'il n'en a pas trouvé l'occasion; aussi tous les généraux de notre armée le pressent-ils, successivement, sur leurs cœurs en l'appelant « mon vieux camarade >•> et en arrosant de pleurs ses moustaches blanches. Et, à l'autre extrémité de l'échelle,
voici venir cet affreux Melville et sa complice Armande, deux chenapans, qui se montrent chenapans, sans une seconde de défaillance, durant cinq cent trente-six pages. Quelle fatigue!... Et quel accablement pour le lecteur qui grince des dents devant cette psychologie rudimentaire I
2° Aux yeux de M. Richebourg chaque profession porte une étiquette immuable, et de même chaque catégorie d'individus. Ils sont classés sans contrôle, selon les préjugés, les idées reçues. Ainsi, pour M. Richebourg, un soldat, par cela même qu'il est soldat, doit posséder les traits auxquels on reconnaît un soldat : la bravoure, le chauvinisme, le désintéressement. Un notaire doit nécessairement ressembler à l'image théorique que le public se fait du notaire : bon sens, probité, discrétion. Et ces diverses estampilles se formulent en une série d'épithètes, toujours les mêmes, qui sonnent à l'oreille avec un bruit déplorable de ferblanterie. Infailliblement, dans son texte, le mot marin, s'accolera au mot brave; le mot ingénieur au mot distingué; le mot docteur au mot savant; le mot officier au mot brUlant; le moi jeune fille au mot chaste; le mot courtisane au mot infâme... Tous les lieux communs de pensée et d'expression, que la triste humanité a créés depuis un siècle, M. Emile Richebourg les recueille, les collectionne, leur fait un sort. Mais là où il réalise l'idéal de la beauté, c'est en ce qui concerne la croix d'honneur. 0 cette croix! terrible,