PORTRAITS DU PROCHAIN SIÈCLE
En sa pièce des Cabotins^ M. Pailleron met en scène un petit groupe de jeunes gens, animés du vif désir d'arriver, et décidés à se prêter un mutuel appui et à se faire réciproquement la courte échelle. Leur société a pris pour emblème la tomate, légume joyeux et méridional. La Tomate compte « en son sein » un homme politique, un sculpteur, un auteur dramatique, et d'autres seigneurs sans importance, vaguement avocats ou journalistes. Il est entendu que si l'homme politique arrive au pouvoir, son premier soin sera de décorer ses frères et de leur procurer des sinécures. Si, d'autre part, le dramaturge glisse une pièce à l'Odéon, si le sculpteur expose au Salon, si l'avocat plaide une cause retentissante, les gazetiers, membres de la Tomate^ inséreront dans les feuilles de merveilleux comptes rendus où l'encens fumera à chaque ligne... Grâce à ce système ingénieux, les héros de M. Pailleron parviennent à la fortune. Ils sont députés, minis-
très... et même académiciens... C'est la morale de la comédie !
Je songeais à la Tomate en parcourant un petit volume intitulé : Portraits du frochain siècle. Ce sont de courtes notices, dédiées aux écrivains, poètes et prosateurs, qui auront beaucoup de talent, en l'an de grâce 1900, année de l'Exposition universelle, et qui n'ont encore donné que des espérances. Mais ces notices ne sont pas libellées par un seul individu. Entendez-moi bien. Elles sont, si je puis dire, élaborées en famille. Pierre trace la silhouette de Paul; Paul, à son tour, deux pages plus loin, trace la silhouette de Pierre. Échange de bons procédés. Or, ce petit livre est la galerie où sont accrochées toutes ces têtes. J'en ai compté plus de cent cinquante. Voilà qui nous promet, pour l'avenir, d'amples richesses.
M. P.-N. Roinard, dont le nom (je l'avoue à ma honte) m'était inconnu, présente l'ouvrage au public. Il divise ses portraits en deux groupes, les militants (de dix-sept à quarante neuf ans), Xq^ précurseurs (ceux qui sont morts ou qui ont passé la cinquantaine). Ces derniers sont peu nombreux. M. P.-N. Roinard n'accorde, parmi les vivants, qu'à Henri Recque, Concourt, Verlaine, Huysmans, Mallarmé, Ibsen, Rjornson, et deux ou trois autres, le beau nom de précurseurs. Mais il les couvre de fleurs. Jugez :
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Frondaison supracimée en l'auréolante glorification de ce pur titre : Mallarmé : Tronc élaborateur de fluide et de sèves, qu'âme voyante et corps robuste, notre Protéen Balzac luxuriamment prématura; Souche sous fécondée dans ce moderne Trophonius, dans cette sorte de sépulcre ardent et nourricier qu'est le vivant Verlaine? tel quel, et de surhumaine généalogie, entre le Céleste chrétien et rinfernal païen, s'épanouit un Arbre dont, racines, radicules, radicelles, filaments, palmettes, palmes, ramilles et rameaux, de plein gré divergeant, en occultes ou lumineux rayonnements, devers l'ubiquitaire et totale Liberté, que semblent à la fois promettre, et le Soleil, et la Nuit à naître. Arbre grandiose qui, par bonheur, nous cache l'infinie Forêt issue de ses glands, cette Forêt parasitaire où, vautrée, broute la porcine Foule, si goulue des basses poussées qu'engraisse son illécébrale fiente de bronze et d'or.
Il est toujours flatteur de s'entendre appeler « tronc élaborateur de fluides » ou encore sépulcre (( ardent et nourricier » ... M. Mallarmé et M. Verlaine n'ont qu'à se louer de M. P.-N. Roinard. Les autres précurseurs ont la part moins belle. Quant à la « porcine foule » elle est traitée avec le dédain que justifie son aveuglement. Elle persiste à ne pas comprendre les « proses » de M. Mallarmé; elle goûte modérément les vers de M. Verlaine, et elle s'esbaudit niaisement aux grâces moyenâgeuses de M. J. Moréas.
Hélas! c'est à cette « foule porcine » que je m'adresse. Et je voudrais, en m'aidant du volume de M. P.-N. Roinard, lui révéler nos grands hommes
de demain. Car la foule, fût-elle porcine, s'intéresse tout de même à ce que le père Buloz appelait jadis pompeusement « le mouvement littéraire »...
Hâtons-nous de feuilleter les Portrait?, du procham siècle,,.
Parmi les portraicturés, quelques-uns sont presque célèbres. Tels M. Paul Adam, en qui M. Bernard Lazare voit un transcendant idéaliste^ un satii^ique nerveux^ un lyrique évocateuv, M. Francis Yiellé- Greffin, auteur de beaux, doux et clairs (?) livres; M. Bernard Lazare, qui possède un œil guetteur^ lequel (dit M. Paul Adam) fatigue, détruit, émiette la raison de l'adversaire; M. Henri de Régnier, qui housse sa main vers la bague d'une solitude élue, dont il tourne en dedans de son âme le chaton d'invisibilité (voilà sans doute un compliment bien troussé); M. Laurent Tailhade, de dynamiteuse mémoire, qui a composé des ven sonores, précis et coruscants; M. Camille Mauclair, à qui nous devons, paraît-il, des œuvres inoubliables \ M. Jules Case, auteur de trois romans qui sont trois chefs-d'œuvre; Maurice Mœterlinck, âme élue par la métaphysique, dédiée aux ivresses abstraites de Plotin; M. Georges Rodenbach, cruel et méprisant aux malfaiteurs de notre chère littérature; M. Maurice Barrés, grand dignitaire ecclésiastique du XVII I"^ siècle; M. Georges Vanor, un trouvère qui a cru devoir quitter sa viole; le Sâr Péladan, en qui s'incarne V humilité sainte couvrant de la pompe des Orgueils salvateurs les Doctrines (riiumi-
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lité du Sàr Peladan me semble sujette à caution...).
J'en passe, et des meilleurs.
Mais ces gens de lettres ont fait leurs preuves et donné leur mesure; on peut juger de ce qu'ils produiront par ce qu'ils ont produit. Mieux vaut s'occuper des autres, des inédits, dont la gloire éblouira bientôt l'univers. Opérons de nouvelles fouilles dans le petit livre, et signalons au lecteur :
1° M. Edmond Cousturier. — Son biographe (M. Ch. Saunier) le croque en ces termes : « Un œil limpide, des traits fins, une barbe dorée. Correctement serré dans des vêtements d'une coupe irréprochable (ah! si M. Georges Ohnet avait écrit cette phrase!), il se promène le long des quais et s'amuse à regarder les vieilles gravures. »... Par malheur, M. Edm. Cousturier ne cotisent à écrire que dans de rares occasions... Cela est fâcheux. M. Saunier affirme que le jour où M. Cousturier consentira à écrire il mettra tous les critiques d'art dans sa poche. Mais M. Cousturier daignera-t-il jamais vouloir?...
2° M. Albert Samain. — Celui-ci a produit des poèmes « qui ont la rigide perfection de ceux de Leconte de Lisle » et d'autres « qui ont la beauté plastique de ceux de M. José-Maria de Heredia. » Mais, par un inconcevable entêtement, il n'a pas voulu les publier. Il les confie à ses seuls amis intimes. Nous le supplions d'immoler sa modestie à notre légitime curiosité.
3° M. Jean Court. — Encore un timide qui entasse
Pélion sur Ossa dans le silence du cabinet et qui compte à son actif un roman annoncé^ presque terminé^ et qui possède en ses cartons « cinquante tentatives et projeta somptueux. » Voyez-vous ces cinquante projets somptueux fleurissant un beau matin sur le pavé de Paris! Quel remue-ménage dans les Lettres!
4° M. Charles Merki. — Autre paresseux, mais qui, du moins, adore les voyages. Il vient de parcourir l'Extrême-Orient, d'où il rapporte' « une ample moisson de beaux rêves qu'il gerbe actuellement en un livre impatiemment attendu de ses amis »... Dieu veuille que cette impatience ne soit pas trahie et qu'il ne s'en suive pas une déception. Après cela, si le livre de M. Charles Merki n'est qu'un demichef-d'œuvre, ses confrères s'en consoleront.
5° M. Gaston Danville. — C'est un romancier de l'école scientifique qui a « sondé l'âme humaine jusqu'en ses derniers replis subcrâniens et qui connaît à fond les valonnements de ce pays gris du cerveau »... Comment ce prodigieux psychologue n'estil pas parvenu à la grande renommée? Mais j'y songe : peut-être est-ce lui qui, sous le nom de Paul Bourget, a publié quelques romans estimés...
6<^ M. Eugène Hollande. — Le théâtre se meurt. M. Hollande va lui infuser un sang nouveau. Il « prépare en ce moment un grandiose drame hjrique »... Allons, tant mieux!
7*^ M. Charles Saunier. — On accuse les Français
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d'être frivoles. C'est que tous les Français ne ressemblent pas à M. Charles Saunier. Croiriez-vous que ce jeune liomme a poussé la conscience jusqu'à « apprendre le japonais pour déchiffrer les légendes des Outamaros! » N'est-ce pas admirable? Seulement M. Charles Saunier a consacré tant de jours à l'étude du japonais qu'il n'a pas encore eu le temps d'écrire son premier livre...
Je pourrais prolonger cette analyse et vous présenter plusieurs douzaines de grands hommes non moins authentiques. Je suppose que vous êtes suffisamment édifiés... Et remarquez que, dans ce volume, où tant de médiocrités célèbrent réciproquement leur gloire, on ne trouve le nom ni de Jules Lemaître, ni d'Anatole France, ni de SuUy-Prlidhomme, ni de Coppée , ni de Paul Bourget, ni d'Alphonse Daudet, ni de Zola, ni de Lavedan, ni de Paul Margueritte, ni de Bouchor, ni de Marcel Prévost, ni d'aucun des artistes qui sont l'honneur de la nouvelle génération. Pour les doyens, on les traite avec le plus révoltant mépris : Vacquerie n'existe pas, Ernest Legouvé est un épicier de. lettres, Sarcey mérite qu'on le pende {vade rétro Sata- ?zas). En général tous les écrivains dont le public se détourne et dont les ouvrages se vendent mal sont portés aux nues; tous ceux qui ont obtenu la consécration du succès matérielexcitent de jalouses et sourdes colères. Ainsi juge cette petite église où la majorité se compose d'envieux, d'impuissants et de ratés. . .
Et ne croyez pas que leur haine ne s'attache qu'aux individualités supérieures. Ils s'abhorrent entre eux. A lire les notices qu'ils se consacrent, on les croirait animés d'un tendre esprit de sympathie et de confraternité. Mais interrogez-les séparément; arrachez-leur des confidences; et vous verrez comme ils s'entendent à draper leurs camarades, avec quelle clairvoyance acérée ils apprécient mutuellement leurs productions. Le sirop des dithyrambes tourne au vinaigre. Les applaudissements de théâtres font place aux conversations de couloirs. C'est l'éternelle histoire des perfidies et des lâchetés humaines...
Réjouissons-nous de la publication des Portraits du prochain siècle. Ce volume restera comme le témoignage d'un certain état d'esprit particulier à notre époque. Il fournira un piquant sujet d'article aux chroniqueurs du vingtième siècle qui , par hasard, le retrouveront dans l'étalage des bouquinistes et qui prendront en pitié nos vanités maladives. Ils liront, avec stupeur, ces complaisants éloges, décernés à des auteurs dont la renommée fut circonscrite entre le jardin du Luxembourg et le boulevard Saint-Michel. Et ce navrant exemple servira d'enseignement aux poètes d'alors, qui, selon toute apparence, ne seront pas moins infatués d'euxmêmes ni moins ridicules que les contemporains de M. Jean Moréas...
« Non, tu n'es plus, mon vieux Quartier latin ! » Ainsi s'exprimait M. le sénateur Lepère, dans une chanson très mélancolique. Tous les sénateurs et tous les notaires qui furent étudiants, et qui ont passé l'âge des folies, versent une larme sur leur vieux Quartier latin. Ils pleurent surtout leur jeunesse évanouie; ils ressemblent à ces vieillards qui, n'ayant plus d'appétit, déclarent que le, rôti est brûlé. Mort! le pays latin! L'Odéon est-il supprimé et la Sorbonne rasée et le Boul'Mich aboli? Schaunard, hier encore, suivi de Rodolphe et de quelques douzaines de bons drilles, ne faisait-il pas le coup de main contre les chevaliers du trottoir? Enfin nous savons, par les journaux, que d'immenses monômes s'organisent, en de certains jours, et vont se déroulant, depuis la montagne Sainte-Geneviève jusqu'au Moulin-Rouge, non sans s'être arrêtés, selon la tradition, chez la mère Moreau^ au coin du Pont-Neuf. Les jeunes gens qui se livrent à ce
:nO NOTES ET IMPRESSIONS DE LITTÉRATURE
divertissement sont-ils si pessimistes et si découragés que le dit la chanson?
C'est des jeun's gens sérieux qui s'ront un jour célèbres, C'a f'ra des grands médecins ou des grands avocats, Mais s'ils voulaient tout d'mème entreraux Pomp's funèbres Dans cette institution on en f'rait un grand cas.
J ai voulu voir et voici ce que j'ai vu : ... Sept heures... Brasserie d'Harcourt, boulevard Saint-Michel. C'est le moment où l'on dîne. Je m'engouffre avec mon guide (un étudiant blanchi sous le harnois) dans le vaste établissement. La plupart des tables sont occupées, nous nous installons tant bien que mal au bout de la salle... L'atmosphère est chargée de tabac et surchauffée. Les consommateurs sont plutôt bruyants; ils s'interpellent en mots gaillards et honorent le garçon d'une familiarité qui va jusqu'au tutoiement : « Or çà, garçon, tu te f. .. de moi! » Ainsi Buridan, dans la Tour de Nesie, apostrophait Orsini : « Tavernier du diable. » Tout près de nous se tient un pochard en bonne fortune, quelque étudiant pharmacien qui a trop fêté Bacchus. Il fait, à lui seul, autant de bruit qu'une caserne. Il tape sur la table, il ânonne des paroles incohérentes et, pour mieux appuyer sa démonstration, il renverse la bouteille et casse son verre. Et le voilà furieux : « Enlevez-moi cette nappe! » Et, comme on ne se presse pas d'obéir, il saisit la nappe et la jette h terre, et avec la nappe,
il précipite le turbot hollandaise et le filet Richelieu dont les sauces se mélangent : hideux spectacle, qui d'ailleurs ne soulèYe aucune protestation. Le public de l'endroit est habitué à ces sortes d'incidents. Notre potard en goguette n'est pas seul. Sa compagne, une blonde fanée, au type et à l'accent faubouriens, demeure impassible; les excentricités de son ami lui arrachent un sourire. Elle nous dit à mi-Yoix : « Il n'est pas méchant, mais faut pas le contrarier... » Soudain, la petite blonde se lève, la joue en feu, l'œil plein de colère. Que s'est-il passé? Une grosse brune s'est approchée de la table et y a glissé sournoisement une soucoupe. La petite blonde a surpris cette manœuvre, qui lui inspire une grande indignation : « Espèce de... (je passe les épithètes), tu veux nous faire payer tes consommations ! Tiens, voilà ta soucoupe! (la soucoupe décrit une parabole et va s'aplatir contre le mur). Et puis, tâche de ne plus recommencer ou sinon... »
La petite blonde se tourne vers nous, toujours furieuse : « Croiriez-vous que cette... (je passe encore les épithètesj a le toupet de me poursuivre partout où je vais! Mais qu'elle ne s'y frotte pas! Je lui ai administré l'autre soir une iatouille^ je suis toute prête à recommencer... Vous pensez bien que ce n'est pas pour sa soucoupe; je me moque de sa soucoupe; je n'en suis pas, Dieu merci! à, regarder à une soucoupe. Mais j'aime qu'on soit poli... »
Cependant la salle achève de s'emplir. Quelques
bérets font leur entrée. « Ce sont, me dit mon guide, des étudiants frais émoulus de province; ils s'imaginent que Ton porte encore le béret à Paris, on ne le porte plus depuis un an. » Tant pis, car ce béret a, ma foi! bonne tournure. Les nouveaux venus esquissent une farandole en poussant d'épouvantables clameurs. Je me représente la tête des locataires de rimmeuble, si ces vociférations leur parviennent. Je saisis le patron de l'établissement, qui circule affairé, mais néanmoins heureux de voir son commerce prospérer : « Est-ce que cette maison est habitée? — Oh! monsieur, ne m'en parlez pas. Tout le monde donne congé. Je vais être obligé de procéder comme le Turenne de la rue Soufïïot. — Et qu'a fait le Turennel — Il s'est fait construire un plafond de liège qui intercepte le bruit. »
Je crois que le D'Harcourt sera obligé de suivre' les errements du 2'urenne. Le tapage devient, en effet, insoutenable. Ylil vlani des gifles!... C'est encore la petite blonde... Une voisine lui a demandé sa boîte à poudre de riz. Elle a refusé. La voisine s'est fâchée et vlil vlan! « Je ne puis pourtant pas donner ma poudre de riz à tout le monde, s'écrie la petite blonde. — Attends, attends, dit le bon pochard, je m'en vais la mettre à la raison. » Il s'éloigne lourdement, on aperçoit de loin une bousculade, des bras qui se lèvent, et le pochard revient le nez dans son mouchoir, il a reçu un maître coup de poing qui lui a mis la figure en marmelade.
VOVACE SENTIMENTAL AU l'AVS LATIN H73
Il est temps de quitter ce lieu de délices, où Ton ne respire plus qu'avec peine. Et puis je tiens à varier mes plaisirs.
— Allons au Monôme.
— Va pour le Monôme !
Une petite ruelle dégringolant, à côté de la Sorbonne, la rue GhampoUion, qui disparaîtra un de ces jours, sous la pioche des démolisseurs, comme la rue Saint-Jacques, comme la rue Cujas, comme toutes les vieilles rues si pittoresques qui rayonnent vers le Panthéon. Une porte bâtarde violemment illuminée. Nous y sommes... La salle où nous pénétrons est décorée de treillages verdâtres dans le goût du siècle dernier. D'ailleurs, la poussière et la crasse souillent les murs. Cette taverne suinte l'humidité et le graillon. Je veux m'asseoir, je tire un tabouret et le tabouret résiste. Il est rivé au sol. « C'est pour qu'on ne puisse pas se les jeter à la tête », m'explique-t-on. Charmant! Au fond, j'aperçois vaguement dans la buée une silhouette qui se tortille et j'entends le son d'un piano poussif. Le Monôme est un café-concert, mais un café-concert d'amateurs. Chacun a le droit de s'approcher du piano et d'en chante?' une. Précieuse ressource pour les jeunes poètes qui aspirent à la gloire de M. Xanrof...
A ce moment un colosse se hisse sur l'estrade et entonne d'une voix tonitruante la Chanson des Dos de Bruant, que le public reprend en chœur. Ce
colosse est le « grand Charles ». — « Si vous l'aviez vu l'an dernier, me dit mon cofnpagnon; il portait de grands cheveux, des pantalons de rapin, une immense redingote, ce n'était plus le même homme, il était superbe. » Je dois avouer que le « grand Charles », depuis qu'il a fait couper ses cheveux, n'est plus très intéressant, il ressemble tout au plus à un garçon charcutier. Au « grand Charles » succède un petit être nerveux, grimaçant, sec comme une trique, qui se met à hurler une composition de son cru, la Cuvette^ dont je ne puis rien dire — et pour cause. Cette obscénité obtient le plus vif succès ; l'artiste défile parmi les consommateurs qui lui prodiguent les compliments. — « Vous allez, lui dis-je, nous chanter autre chose?... » — Le poète sourit avec dédain. « Regardez-moi le public, murmuret-il. N'est-ce pas une honte? Rien que des cuisinières et des portiers... La littérature n'a rien avoir avec ces gens-là!... Et ils sont grigous et rapiatsi Croiriez-vous que mes billets de tombola ne sont pas encore placés? » Et je vis qu'en effet mon homme tenait à la main des bouts de carton crasseux qu'il vendait dix centimes pièce. Chaque carton portait un numéro; le numéro sortant gagnait une bouteille de Champagne. On m'expliqua ce mécanisme et l'on me fît observer que la bouteille sortait généralement parmi les numéros non placés. C'est ainsi que l'auteur de la Cuvette parvenait à soutenir sa frêle existence...
Dix heures sonnent au beffroi... On peut se diriger vers BuUier... Chemin faisant, mon aimable cicérone me parle des étudiants célèbres qui furent ses amis. Il connut un peu Ponchon, Bouchor et Richepin. Il connut beaucoup Sapek. « Vous avez connu Sapek? Parlez-moi de Sapek. » Et il invoque aussitôt mille souvenirs joyeux.
Ils étaient deux, qui ne se quittaient guère, le long Sapek et le petit Décori... Sapek était maigre comme une Anglaise, Décori était tout rond, tout boulot. Sapek se hissait sur de hauts talons pour paraître encore plus grand, Décori se rapetissait en pliant les jambes. Sapek se collait des favoris rouges, s'habillait en highlander, jambes nues et bras nus avec une jupe écossaise. Décori s'affublait d'une barbe de modèle qui lui traînait jusqu'aux pieds. Et tous deux, se tenant par la main, descendaient gravement le boulevard Saint-Michel... D'autres fois Sapek entrait dans un magasin de fruiterie. Il s'emparait d'un artichaut et disait à la marchande, sur un ton d'indicible mélancolie : « Je vous l'emprunte pour quelques heures, je le rapporterai ce soir. » Et il s'esquivait, et la fruitière, stupéfaite, n'osait courir après lui... La dernière plaisanterie de Sapek fut peut-être sa meilleure. Il était entré dans l'administration, il avait été nommé quelque part conseiller de préfecture. Il fut, un jour, invité à présider un comice agricole, un tout petit comice régional : il n'avait affaire qu'à des paysans illettrés
et devait néanmoins prononcer une harangue. Que fît mon Sapek? Il apprit par cœur le discours du pharmacien Homais, dans Madame Bovary^ Tironique discours où Flaubert a entassé tous les lieux communs de l'éloquence politicienne, clichés de réunions publiques, phrases vagues et vulgaires, déclamations imbéciles. On assure que Sapek fut chaudement applaudi et qu'il donna aux gens du comice une haute idée de ses talents oratoires... Il mourut malheureusement quelques mois plus tard. Il mourut fou. Sapek avait trop d'esprit pour vivre longtemps en notre société décrépite...
Bullier! nom évocateur ! Bullier succéda à la Closerie des Lilas qui fut chantée par Murger et par Théodore de Banville. 0 Musette! ô Mimi! ô Phémie! ô Muse dont l'aile était si vive, le pied si léger, avezvous disparu? Vous êtes-vous transformées? Une épaisse cohue emplit le « jardin d'hiver » et nous cherchons de l'œil le tablier de Phémie et le bonnet de Musette... Les tabliers sont rares et les bonnets inconnus. On n'aperçoit que des robes de soie voyantes et fripées, et des chapeaux défraîchis. Nous ne sommes pas à Bullier, nous sommes au Moulin-Rouge. C'est un Moulin-Rouge moins huppé, un Moulin-Rouge de province, où le Champagne est remplacé par la limonade gazeuse et les princes russes par des calicots. . . Fuyons ce séjour funèl)re...
Il me reste à explorer les cafés littéraires, les sous-sols de brasseries où se réunissent les poètes inconnus et méconnus, grands hommes de demain et d'après-demain. Où perchent ces réformateurs, successeurs des hydropathes, critiques in partibus^ tarisseurs de chopes, dévots de Verlaine? Il y a les fidèles de la Plume... Mais la Plume ne tient ses assises que le samedi et ce n'est point son jour. Je me rabats sur Procope. Ce café me plaît, étant célèbre et même historique. D'ailleurs je sais qu'une nouvelle Compagnie vient de s'y fonder, sur l'initiative de l'illustre Trimouillat.... Montons à l'assaut de Procope. Hélas ! Procope est mal défendu ! Il ouvre sur la rue noire des fenêtres solitaires... Pas une âme! La caissière bâille entre des pyramides de cuillères à punch. Je sirote tristement un cassis à l'eau de Seltz en songeant aux vicissitudes des gloires humaines; en songeant qu'à cette même place où je suis assis, Diderot pérorait peut-être etVadé fredonnait un couplet gaillard. Tout à coup, je crois entendre les accords d'une musique lointaine... Est-ce une illusion?... « Le concert est au premier étage, me dit obligeamment la caissière. — Et Trimouillat? — Trimouillat est là-haut I — J'y cours! »
Représentez-vous un salon étroit et profond, coupé en deux parties par un rideau d'andrinople. D'un côté du rideau les auditeurs, de l'autre l'inévitable piano et les artistes... Ils défilent en bon ordre. Ils
sont trois qui se succèdent et font le roulement D'abord, TinefTable Trimouillat. Vous connaissez Clovis Hugues! Prenez Clovis Hugues par la tête et par les pieds, et tirez de façon à l'allonger de 50 centimètres. Vous avez Trimouillat, C'est un Clovis aminci, vacillant sur de longues jambes maigres. Et la voix, comme le corps, a diminué. La voix de Clovis est un tonnerre marseillais, c'est le mistral qui souffle au pont d'Avignon, c'est le Rhùne aux flots tumultueux : la voix de Trimouillat est une caresse du zéphyr, le murmure d'un ruisseau jaseur, c'est presque une voix de jeune fille. Et Trimouillat nous dit, en vers harmonieux, la puissance corruptrice de l'argent et la déplorable immoralité des classes capitalistes... Trimouillat disparaît! il est remplacé par Xavier Privas, honnête chansonnier qui croit encore à l'amour, au printemps en fleur, aux papillons et aux roses. Comme il achève son troisième papillon, la porte s'ouvre et nous LE voyons paraître. IL s'appuie sur une canne et traîne la jambe; IL est vêtu d'un paletot-sac, coifl'é d'un chapeau mou; SA face est luisante; SON front bossue comme un vieux chaudron de cuivre; SA barbe, rebelle aux eflbrtsdu peigne, forme un inextricable tissu. IL est suivi d'un disciple, le dessinateur Cazals, qui s'attache à SES pas, exalte SA gloire, et crayonne SON portrait, de face, de dos, de profil, par le flanc droit et par le flanc gauche. Et n'écoulant plus la musique, insensib'<» aux acccnls de Triinouillal, je contemple ce
vieillard qui jouit à Paris d'une si prodigieuse réputation. Paul Verlaine (car c'est LUI, et vous l'aviez deviné !...) vient ainsi, entre deux villégiatures à l'hospice Broussais, se délasser au Procope ou dans quelque autre « beuverie » du Quartier latin. Trimouillat le console de Broussais. Broussais le repose de Trimouillat. 11 s'achemine de la sorte, cahin-caha, vers le repos éternel. Et pour lui rendre la route plus agréable, ses amis les étudiants, assemblés en concile, le proclament successeur de Musset, poète de la jeunesse française... Oui, ce podagre, ce rhumatisant, ce malade de brasserie et ce pilier d'hôpital, incarne en ses haillons, sur sa face jaunie, en ses mains tremblantes, Vâme de la jeunesse français!...
J'ai vu Vâme de la jeunesse française boire un bock et se moucher dans un mouchoir à carreaux... Je n'ai point perdu ma soirée et je n'ai pas lieu de regretter ce petit voyage au Pays latin... Et j'ai compris la sagessse du vieux géographe Pierre Ganière qui, ayant à figurer sur une carte de 1699 le territoire occupé par les escholiers et les bazochiens, y dessinait les villes de Nez-Cassé, Bas- Crottés, Manches-Déchirées, Sans-Cravate, Songe- Malice, Chapeau-en-Gouttière et Tête-de-Bois...