‹ La comédie littéraire: notes et impressions de littératureChapitre 51 sur 54 · M. JOSÉPHIN PELADAN · texte numérisé non relu

M. JOSÉPHIN PELADAN

annonce qu'il vend sa brochure sur la Rose-Croix au prix de 1 fr. 25 et exprime le désir d'être payé d'avance en mandat-poste ou en timbres. Comment un noble esprit se rabaisse-t-il à ces soins vulgaires?... Et me voilà, derechef, déconcerté...

Décidément, le mieux est de lire son œuvre.

Eh bien, je l'ai lu et j'ai le plaisir de vous annoncer que le Sar Mérodack Péladan est un moraliste très distingué. Sous des apparences cabalistiques ses livres sont pleins de suc et de sens. Le Sar donne aux femmes d'excellents conseils, et il formule sur leur nature, sur leur tempérament, sur leur rôle social quelques vérités essentielles qu'il est utile de résumer.

D'abord la femme est intellectuellement inférieure à l'homme. Le Sar l'établit de façon péremptoire. Jugez-en :

0 ma sœur, nul chef-d'œuvre, aucune formule métaphysique ne porte dans l'histoire universelle le nom d'une femme; quand ton sexe a réalisé en art, il n'a jamais dépassé la moyenne des talents masculins de son époque : et on pourrait bannir des bibliothèques et des musées l'effort féminin, sans y faire un vide; tous les actes de positivité, d'autonomie, de création, te sont impossibles, et leur tentative funeste. D'une façon positive, la femme n'est propre qu'au théâtre, au piano, au salon et au couvent, artiste, chanteuse, pianiste, coquette, amoureuse ou sainte.

. La femme est incapable d'idée, de aystème, de philosophie^ de synthèse. La femme ne pense pas, et flgurativemenl la femme n'a pas de cerveau.

Il n'est pas sorti d'une plume féminine une phrase abtsraite qui soit autre quune copie ou qu'une bêtise.

Triste! Triste! Ma lectrice est furieuse et proteste contre Timpertinence de ce Mérodack... Attendez, madame! Le mage ne vous méprise pas autant qu'ilj en a l'air. S'il proclame que votre esprit est impar-' fait, il vous reconnaît une âme supérieure. Votre] mission, selon lui, est de compléter Fhomme, de le^ charmer, de le consoler, surtout d'aiguillonner son activité, et de lui donner par vos grâces la notion de la beauté... Mais ici, il importe de distinguer. Les hommes se divisent en deux catégories : les princes et les manants, c'est-à-dire les intelligents et les imbéciles; en d'autres termes, les mages et les bourgeois. Or, la femme a le droit de séduire les seconds, de les dominer et de leur faire faire des sottises; mais elle a le devoir d'obéir aux autres qui constituent l'élite de l'humanité. Le Sar développe cette idée avec beaucoup de souplesse :

L'homme ordinaire, sans idéal, se meut selon des appétits ou des intérêts, ces conséquences sociales de l'appétit : il ressemble à l'Adam primitif que ne contenait ni la nature, ni l'intangible, l'abstrait. Tu parais et sitôt, sous ta forme, un peu d'idéal lui advient; il n'entend rien à la ligne, cependant les courbes de ton corps le charment : il prendrait Véronèse pour Rembrandt, mais la couleur de ta peau entrevue par la fente du corsage le ravit; sollicité de sortir de lui-même, il s'altruise en toi. Dès lors, le ciel et la mer, indillérents en eux-mêmes, il les aimera dans tes yeux : les fruits qu'il mangeait sans

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les voir, les lleiirs qu'il fanait sans les regarder, il les contemplera à tes lèvres, à tes joues.

Quant aux hommes qui pensent, défense à la femme de les tenter! Son arsenal ne les atteint pas. Ils planent au-dessus de ces faibles créatures et reçoivent leurs hommages, comme des maîtres, comme des dieux. Ils commandent; elles s'incli-' nent. Et vous sentez à quelles conclusions en arrive Péladan. Les femmes doivent se laisser aimer par les médiocres; elles doivent aimer les aristocrates de rintelligence... Conclusion avantageuse pour les gens supérieurs — ou qui se croient tels — mais fertile en fâcheuses conséquences.

Vous laissez croître votre chevelure, vous prenez un air fatal, vous apprenez à lire les caractères cunéiformes, vous vous proclamez Sar, ou Mage, ou archimage, ou Mérodack ou ce que vous voudrez, vous accolez à votre nom un panache assyrien et vous pénétrez dans le logis d'une jeune femme dont le mari a le malheur d'être simplement ingénieur ou receveur des contributions directes... Après quelques travaux préliminaires et quelques escarmouches d'avant-postes, vous lui tenez ce langage : « Madame, votre mari est le dernier des crétins. Il appartient à la race des dégénérés qui lisent les feuilletons du Petit Journal et se plaisent aux drames de TAmbigu. Je suis, moi, d'essence noble et divine. Je puis vous expliquer les mystères qui

dorment en vous depuis la création de l'humanité. Donc, détachez-vous de cet épais compagnon, auquel vous lie la fatalité et envolons-nous ensemble vers les pures régions de l'idéal! » Quel ravage, pour peu que la jeune femme soit sentimentale!

M. Péladan me dira que je me place à un point de vue déplorablement vulgaire, et que je travestis comme à plaisir sa doctrine... Mais lui-même ne quitte-t il pas, de temps à autre, les hauteurs philosophiques et ne cède-t-il pas au plaisir d'amuser ses belles amies? Lorsqu'il leur donne, par exemple, des conseils sur la façon de s'habiller et de se vêtir; lorsqu'il leur prescrit de prendre chaque jour en se levant, chaque soir en se couchant, un bain à la température du corps ; lorsqu'il leur recommande de s'épiler à l'exemple des Romaines et de s'inonder de parfums troublants; lorsqu'il règle avec un soin méticuleux le menu de leur repas, la durée de leurs visites, la couleur de leur voilette et la longueur de leurs gants : ne sort-il pas de son domaine pour entrer sur celui de M"*'' de Bassanville ou de la baronne StafTe? Soyons justes... A ces recommandations puériles, le Sar joint de judicieux avis. Il prêche aux femmes le culte du vrai, du beau et du bien (ô Victor Cousin!). Et il leur enjoint, si par aventure elles ont affaire à un valseur trop entreprenant, de tourner l'entretien vers le bleu — ingénieux procédé pour rendre le flirt inolTensif... En résumé, le Sar Mérodack Péladan envisage l'amour

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comme un sentiment salutaire et nécessaire à la fraction moyenne de l'humanité. Il considère que le philosophe ne peut s'y abandonner sans déchoir. Il établit que la femme joue un rôle néfaste ou sublime, selon qu'elle encourage ou combat le mauvais goût, la bassesse, l'hypocrisie et l'incohérence. Enfin qu'elle devient fée lorsque, par une série de victoires remportées sur elle-même, elle s'épure, se corrige, et s'élève graduellement vers les sommets de la perfection morale.

M. Péladan, en dépit des apparences, n'est pas dénué de sens commun. Il agite des problèmes, il fait penser. Il écrit avec flamme. Et si certaines de ses pages sont encombrées d'expressions ésotériques, qui en rendent la lecture difficile, d'autres témoignent de qualités rares et sont d'un franc écrivain. J'éprouve quelque dépit à voir de si beaux dons compromis par une mise en scène grotesque. Pourquoi ces vignettes sibyllines? Pourquoi ces dix préfaces rangées à la file, où Sarcey (naturellement) est déchiqueté? Pourquoi ce manteau d'alchimiste, ce chapeau pointu, ce bric-à-brac moyenâgeux? Pourquoi ce parti pris de braver le ridicule? M. Péladan en serait-il moins savant s'il était plus simple?... Il attirerait à lui certains esprits distingués qu'effarouche son cabotinage... Mais ce n'est point leur suff'rage que sollicite le Sar... Il veut le bruit, le scandale, les aboiements de la presse et les commentaires de la rue... Il veut que les passants se

retournent et que les mondaines soient étonnées^:. Ce souci n'est pas fier, ni digne d'un petit-fils des Étoiles...

Maintenant, qui sait?... Peut-être M. Péladan a-t-il de bonnes raisons pour agir ainsi. Peut-être l'âme de ce pître chaldéen caclie-t-elle des mystères? Peut-être n'accomplit-il ces pirouettes que dans l'intérêt de sa doctrine?... Peut-être souffre-t-ill du tapage qui se fait autour de lui? J'imagine que-] M. Péladan arrivant à l'âge heureux de l'adolescence, dut longuement réfléchir. Il se dit que la vie était dure, les voies encombrées, les luttes féroces. Il contempla avec effroi les années d'efforts etj d'obscurité qui le séparaient du but. Il voulut abréger ces longues étapes et, espérant forcer l'attention pubhque, il se déguisa en astrologue... Par malheur la robe qu'il a vêtue est la robe de Nessus. Charlatan il d^emeurera aux yeux des foules... Et il aura beau se repentir, ôter sa perruque, dépouiller ses bracelets, et enfiler la redingote d'un parfait notaire, il sera jusqu'à la fin de ses jours le Sar, le Mage, le Mérodack, celui que les épiciers montrent â leurs fils, celui que raillent les feuilles boulevardières...

Et il n'entrera jamais à l'Académie française !!!

J'ai eu la curiosité de lire un ouvrage de M. Francis Poictevin. Ce nom, à peu près inconnu du grand public, a été mille fois encensé et célébré dans les brasseries et dans les revues littéraires du quartier latin. « Très fort, Poictevin! maître paysagiste! » C'est ainsi que se bâtissent les renommées. Mais elles ne durent que si elles s'appuient sur des œuvres fortes. A en juger par le nombre des volumes qu'il a déjà publiées, M. Francis Poictevin est un écrivain fécond. Il traîne après lui dix volumes, si l'on peut appeler volumes de minces plaquettes, imprimées en gros caractères, avec des marges énormes. Cent pages de M. Poictevin en valent quinze de M. Bourget. Je parle de la quantité. — Pour ce qui est de la qualité, c'est une autre affaire. M. Poictevin est un raffiné; il enferme en une phrase des trésors d'impressions accumulées, comme les Orientaux enferment dans un tout petit flacon le suc de cent mille roses. Je n'ai pas le loisir d'analyser

ses œuvres complètes, je m'en tiens à Tout bas. Et si j'ai choisi cet ouvrage et non pas un autre, c'est que le titre m'en a paru suggestif. Tout bas. Cela est vague, mystérieux. Gela éveille des idées inquiétantes et confuses. Tout bas... Gela ne dit rien et cela laisse entendre une infinité de choses. — Tout bas!... De quoi s'agit-il? D'un roman, d'un cauchemar, d'une confession, d'un conte symbolique, d'une étude de psychologie? Nullement... M. Francis Poictevin méprise les sentiers battus; il ne chausse pas les pantoufles de Balzac, ni d'Edgar Poë, ni de Jean-Jacques, ni même du Sar Joséphin Péladan. Il daigne simplement nous apprendre ce qui se passe en son âme, il nous confie les précieuses sensations qui s'y sont amassées, durant deux mois de vacances".

M. Francis Poictevin est allé se promener, sur les bords du Rhin, à l'exemple de M. et M""" Perrichon. Il se garde bien de décrire la cathédrale de Strasbourg ou le pont de Kehl, ce qui serait banal; il ne nous fait pas l'éloge de la choucroute, ce qui serait vulgaire. En revanche il nous entretient abondamment d'une petite pâtissière bossue qu'il a rencontrée à Bade. M. Francis Poictevin tombe en extase devant cette jeune personne, il admire son « nez long », son « front bombé », ses « sourcils aériens » et sa bosse, oui! sa « bosse en corne » qui a fort bon air, « dissimulée dans le bas du dos » et qui est « singulièrement plaisante ». Je

ne chicanerai pas M. Francis Poictevin sur sa prédilection pour les bossues et les bosses; je ne lui reprocherai pas davantage d'aimer les beaux cygnes (sans doute en mémoire de Wagner) qui gonflent au soleil leurs plumes blanches. Ce sont les deux épisodes les plus saillants de son livre. Il passe des cygnes aux bosses, des bosses aux cygnes, s'arrêtant à les considérer sous vingt aspects différents. Pour se délasser de cette étude et varier nos plaisirs, il nous confie, entre un cygne et une bosse, entre une bosse et un cygne des observations judicieuses dans le goût de celles-ci :

Le doigt dans la bouche ouverte d'enfants vous regardant passer y met un crochet d'interrogation, d'attente.

Ma compagne, partie quelques jours dans son pays, m'écrit de Pontarlier qu'elle a vu sous le porche de l'église une hirondelle si peu sauvage qui maçonnait son nid presque à portée de la main au-dessus du bénitier, une vieille qui venait renouveler l'huile des veilleuses lui a dit que, chaque année, la même hirondelle revenait et qu'on la connaissait bien.

Près de la chapelle, nous remarquions, en sortant, aux 'leux coupes de la vasque sur la place, les fils liquides tomber si tranquilles qu'on les eût dits couler sans bouger, n'eût été leur voix minime durante autour, et ces fils limpides venaient de pâlir, crépusculaires.

On rencontre ici une jeune femme en deuil mal suivie

l'un petit garçon vers qui elle se retourne presque colère,

personne incommodante aux yeux noirs, yeux s'obstinant,

au front rentré, à la bouche en museau. Elle tiendrait,

':ette créature, de la taupe et du vampire.

Les pensées qui précèdent (sont-ce des pensées?) sont impuissantes à nous émouvoir. Du moins ontelles le mérite d'être exprimées clairement. S'il nous est à peu près indifférent de savoir que M. Poictevin a croisé dans la rue une femme en deuil suivie d'un petit garçon, du moins comprenons-nous qu'il l'a rencontrée. Et de même, nous savons de quoi] il veut parler quand il nous décrit le « jet d'eau de' la place de l'Église » ou « l'hirondelle fidèle quij revient chaque printemps » (ô Clapissonl ô chère' romance 1)... M. Poictevin n'est pas toujours aussi' limpide... Quand il se mêle d'analyser les vieux! peintres (il n'admet naturellement que les primitifs),' sa phrase s'égare en de cruelles circonvolutions.j J'appelle votre attention sur ce passage :

La pluvieusement blonde sainte Catherine d'Alexandrie de da Sesto, dans le vert amoureusement retardé de son] corsage et de l'alentour, nous a rappelé une parole dej saint Grégoire le Grand, recommandée par saint Bonaventure : « Notre abri serait de craindre dans l'espérance.

J'admets à la rigueur « pluvieusement blonde «.j Le mot est précieux, mais il éveille une image. L( « vert amoureusement retardé » m'inquiète davantage, et j'ai peine à saisir l'analogie qui peutexistei entre la pluvieuse Catherine et la parole de saini Grégoire le Grand... Tout ceci est étrange. Ce n'esl qu'étrange. Là où M. Francis Poictevin devienl incompréhensible, c'est quand il s'avise d'inter-j

prêter le sens philosophique des fleurs. Je ne crois pas que Ton puisse aller plus loin dans Texlravagance.

Le lampyre, d'une humble prudence d'amour, gaze sa verte lueur et continue une veillée incertaine dans la verdure qui dort.

La fleur de Thortensia, par sa nuance d'anémie azurée ou rosée ou toute décolorée, bégaye et subtilise une voltigeante innocence.

La pensée étale dans son velours comme une figure de fétiche mauvaise.

Par ce jour de pluie fme se ménageant, les feuilles humides, qui tapissent la terre dans les bois, ont des diversités infidèlement inclinantes à une ténèbre non confuse. Leurs verts à imperceptibles glaçures violettes avivent, avec une ironie cérémonieuse, de terrifiants remords. Ils se rencontrent, ces verts et ces violets, en un bleu hyménée funèbre.

De ces niaiseries, qui eussent fait pâmer d'aise Cathos et Madelon, faut-il conclure que M. Francis Poictevin est un fumiste et qu'il est dénué de toute valeur? Je n'irai pas jusque-là. M. Francis Poictevin a des nerfs extrêmement délicats, une perception très aiguisée. Il voit dans la nature, ce que d'autres ne voient pas ou voient moins bien, et il traduit quelquefois ce qu'il a vu d'une façon heureuse. Il s'applique, comme tant d'écrivains de la jeune génération, à fixer l'insaisissable, à exprimer ce qui ne s'exprime pas, à noter les nuances fugitives de la

vision et de la pensée... Ainsi la phrase suivante est un modèle, je dirai presque un chef-d'œuvre d'exactitude dans l'impalpable et de précision dans l'imprécis :

Dans la soirée, en bas du vieux pont mi-parlie à pilotis, sur l'eau mordorée et trémolante, de passantes ombres s'aperçoivent de biais, géantes et falotes, appa' raitre en une disparition.

On ne saurait, en moins de mots, peindre plus juste. L'illusion est complète... Cet aspect, ce moment de la nature est « attrapé » comme à l'aide d'un objectif. Cette phrase vaut un instantané photographique, elle vaut mieux, car elle a, en plus, la couleur... Admirez, je vous prie, mordoréee et trêmolanies... L'eau mordorée, c'est-à-dire moirée de frissons et de frissons à peine sensibles, de frissons qui trémolent. Et les passantes ombres! ... Non, mais dé grâce, suivez de l'œil des ombres qui passent et qui passent si vite, qu'on ne les aperçoit qu'à l'instant où elles s'évanouissent, ces ombres qui apparaissent et disparaissent simultanément, ces ombres falotes, ces fantômes d'ombres.... J'ai l'air de parodier le quatrain de Mascarille. Il n'en est rien. Je suis pénétré de respect pour cet art prestigieux. Je reconnais que le travail y surpasse la matière. Je ne crois pas que l'exacte notation d'une ombre qui défile sous un pont, présente en soi un vif intérêt, et enrichisse notre patrimoine littéraire. Mais entin, il y aViuelquc

mérite à accomplir ce que d'autres ne pourraient réaliser. Le Japonais qui s'amuse à sculpter un grain de riz ne saurait être comparé à Phidias, et, cependant, c'est un virtuose en son genre. Le malheur est que le genre soit à ce point minuscule...

« Sculpteur en grains de riz », tel est M. Francis Poictevin; tel il a été jusqu'à présent. Je crains qu'il ne s'en rende compte imparfaitement et qu'il n'attribue à ses livres une importance supérieure à leur mérite... Le fait même de leur publication trahit une étrange confiance en soi. Je sais d'honnêtes gens qui mourraient de honte à Tidée de faire paraître un volume où il ny a rien. M. Francis Poictevin n'a pas de ces scrupules et de ces timidités. Il se présente hardiment, son papier à la main, et dit : Cest moi! Et telle est notre badauderie, en ce beau pays de France, que cet aplomb réussit. On regarde avec étonnement le nouveau venu. Sa jactance en impose. On lit son volume... Si par malheur on le comprenait, tout serait perdu, on le mettrait de côté et l'on n'y penserait plus. Mais on n'y comprend rien et l'on s'étonne de a'y rien comprendre. Un critique qui à la prétention d'être intelligent écrit dans une revue : Ce livre est curieux... Et chacun de répéter : Ce livre est curieux. Quand on dit d'un livre qu'il est curieux^ il peut être stupide, ridicule, ordurier, pis encore, l'auteur est immédiatement classé dans la catégorie des « jeunes qui ont de l'avenir et du talent »... On se sert de ses œuvres pour éreinter

l'œuvre des auteurs en vogue. S'il fait du roman, on l'oppose victorieusement à Paul Bourget; s'il est poète, on l'oppose à François Goppée ; s'il est homme de théâtre, on met ses fours bien au-dessus des succès d'Alexandre Dumas fils... Le débutant savoure avec délices cet encens, il accentue ses excentricités, c'est le seul moyen qu'il ait de maintenir son prestige. Il n'était qu'obscur, il devient indéchiffrable; il n'était que malsain, il devient obscène. Toutefois, les années passent; l'artiste, blanchissant, se blase sur le plaisir d'être compris de l'élite et ignoré delà foule. Que ne donnerait-il pas pour se débarrasser de cette auréole, pour goûter, enfin, les joies de l'universelle renommée!... Trop tard, hélas! Il est marqué au sceau du destin...

Voilà bientôt dix ans que M. Francis Poictevin fait partie du groupe des « jeunes qui ont beaucoup de talent ». Je lui souhaite d'en sortir le plus tôt possible, au risque de rencontrer sur sa route un autre petit Poictevin qui le traitera d'épicier et de goitreux. Ce jour-là, l'auteur de Tout Passera entré dans la gloire. Mais il n'y arrivera que s'il se décide à nous donner un vrai livre, et non plus des raclures de muscades, des rinçuresde bouteilles, et de chétives pattes de mouche...

M. Louis Figuier fut un homme très malheureux. 11 était docteur en médecine, agrégé de pharmacie, il avait conquis dans la littérature scientifique une légitime renommée. Ses nombreux volumes obtinrent un succès retentissant et charmèrent la jeunesse. Il avait acquis à ce labeur une honorable indépendance et pouvait vieillir, à l'abri des soucis matériels, avec la satisfaction d'avoir, en somme, accompli une œuvre utile. Aux environs delà soixantaine, il s'engoua du théâtre, et cette passion malheureuse emplit de mélancolie ses derniers jours. Délaissant ses travaux habituels, il se mit à composer fiévreusement des drames, des comédies, des féeries qu'il offrit successivement à tous les directeurs de Paris. Il connut les déboires du métier, la lamentable odyssée du manuscrit, trimballé chez les concierges, feuilleté d'un doigt distrait, finalement jeté au rancart : il connut les refus brutaux, les lettres poliment injurieuses et, plus cruels encore, les ater-

moiements indéfinis et les promesses perfides non suivies d'exécution.

Dévoré d'impatience et sans doute convaincu de son génie dramatique, il s'en alla trouver l'excellent Ballande. C'était la providence des auteurs dans l'embarras. Il lui confia ses peines, auxquelles Ballande daigna compatir, et moyennant que ses frais de décor, de costumes, d'éclairage et de loyer lui seraient honnêtement garantis, cet imprésario voulut bien tenter l'aventure. . . Louis Figuier accepta toutes les conditions qui lui furent imposées. Qu'importaient ces quelques débours quand l'Art, le grand Art était en jeu! D'ailleurs, le public se chargerait du remboursement. Louis Figuier entrevoyait dans ses rêves une longue série de fructueuses représentations. Et Ballande, en Gascon rusé, se gardait bien de dissiper ces illusions. C'est ainsi que Denis Papin, drame en cinq actes, parut aux feux de la rampe.

Je n'oublierai jamais cette soirée. En ce temps-là, vers 1880, un vent de blague et de mystitication soufflait sur les salles de spectacle. On « égayait » volontiers les pièces qui n'étaient pas signées d'un nom célèbre. On était sans pitié pour les pièces d' « amateurs ». Dès le premier entr'acte, le mot d'ordre circulait dans les couloirs : « — Vous savez? l'auteur a payé! C'est un homme du monde! Nous allons lui faire son affaire!... » Et l'exécution commençait. Et la représentation se terminait en charivari.

Ce pauvre Louis Figuier n'était pas un homme du monde, mais ce n'était pas un dramaturge de profession. Et ceux-là mêmes qui avaient lu avec intérêt les Merveilles de la science et la Vie des savants illustres affectaient de ne pas prendre au sérieux ce débutant sexagénaire. Les journaux avaient cependant le matin même expliqué les théories de l'auteur. Il voulait régénérer le théâtre en le rendant instructif, en faire un instrument de moralisation et de progrès. Ainsi, nul ne savait le vrai caractère de Denis Papin. Tous ceux qui iraient voir l'œuvre de M. Louis Figuier connaîtraient admirablement ce grand homme. Et les journaux avaient soin d'ajouter que la pièce était (quoique très pure) mouvementée; et gaie (quoique sérieuse). « Il y a, au troisième acte, un épisode qui fera sensation, la scène où la marmite de Denis Papin fait explosion ; ce sera le clou du drame. » Cette marmite I On l'attendait, on l'appelait à grands cris. Elle devait sauver l'ouvrage ! Elle le perdit! On chantait sur l'air des lampions : la marmite/ la marmite!

Essayez donc d'exprimer les beaux sentiments, l'amour et l'espérance, tandis que des spectateurs ricanent aux fauteuils d'orchestre! Les acteurs perdirent leur sang-froid, et avec le sang-froid la mémoire. Et le pis, c'est que l'explosion rata! Oui! cette marmite tant désirée se conduisit comme un vulgaire chaudron; elle ne voulut jamais éclater, soit que l'artificier l'eût mal construite, soit que l'in-

génieux Ballande eût lésiné sur la qualité des accessoires.

En vain, Louis Figuier chercha-t-il à pallier ce désastre. Il inonda de billets les bureaux de son éditeur. Les moindres employés de la maison Hachette purent aller voir en famille, dans de bonnes loges de face, Denis Papln. Et les journaux annonçaient, le lendemain, que Dems Papln avait fait, là" veille au soir, salle comble. Ces feintes ne trompent point le public. Il continua de s'abstenir. Et I)enis\ Papin dut, après cinquante représentations, rentrer dans la poussière des bibliothèques.

L'infortuné père de Denis Papin demeura incon-j solable. Il renouvela sa tentative, toujours sansj succès. Ne pouvant triompher au théâtre pour son] propre compte, il surveillait le mouvement dramatique contemporain, semblable à ces amants dédai-j gnés que les femmes repoussent obstinément et qui continuent de les suivre dans la rue. On le voyait aux premières. Son grand corps maigre, son visagel décharné, sa longue redingote râpée, son chapeau brossé à rebrousse-poil étaient connus de tout le monde et redoutés de quelques-uns. Il s'érigeait en juge sévère; et, s'il avait fort peu d'indulgence pour les pièces qui tombaient, il en avait moins encore pour celles qui s'avisaient de plaire au public. H souffrait, le pauvre homme, de toutes ses forces. Il ne pouvait se résigner à l'écroulement de son rêve d'or. Il eût sacrifié son bagage scientifique, ses cent

volumes de chimie, de physique, les excellents livres qui lui avaient donné la réputation et la fortune, pour un méchant vaudeville de trois sous, joué cent lois de suite au théâtre Déjazet!

Et Louis Figuier n'est pas seul de son espèce. Tous tant que nous sommes, nous avons une marotte qui nous est chère et à laquelle nous sacrifierions nos vrais intérêts. Théophile Gautier aimait qu'on louât sa médiocre peinture; Tngres tirait vanité de son violon. Je sais un génial artiste qui compose des chansons funambulesques et des scies de café-concert, qui attache un prix extraordinaire à ce talent, et jalouse secrètement la dextérité des maîtres du genre.

Au-dessous, si nous pouvions explorer les régions moyennes de la bourgeoisie, que de plaies cachées nous y trouverions, que d'ambitions inassouvies, que de vocations manquées! Quel est l'officier ministériel qui ne s'est cru poète, quand il était amoureux; le professeur qui n'a tenté d'entrer dans le journalisme; le magistrat qui n'a voulu jeter sa robe aux orties? Combien de lettres recevons-nous de province, qui contiennent de naïves confessions!

Il y a quelques années, je pus de la sorte pénétrer au fond d'une âme — et d'une âme de notaire. Ce tabellion habitait une toute petite ville, quelque chef-lieu de canton perdu. Il ne s'accommodait pas sans doute des distractions dont se contentaient ses compatriotes; il méprisait les dominos du Café de

l'Univers, et la conversation sur le Cours àTlreure de la musique. Son activité cérébrale exigeait une gymnastique plus raffinée. Il avait tourné les yeux vers le théâtre et broché un drame en quatre actes intitulé, si j'ai bonne mémoire, Prostituée ! sur lequel il me demandait mon sentiment. Sa lettre était touchante, à force de candeur. « Je vous supplie, me disait-il, de ne révéler mon nom à personne. Ma vieille mère me croirait déshonoré, si elle savait que j'écris des pièces; et certainement mes clients prendraient une très fâcheuse opinion de moi. Veuillez donc envoyer votre réponse sous une double enveloppe à mon intime ami, M. X..., qui est, avec vous, seul dépositaire de ce secret. »

Et, après m'avoir conté par le menu la genèse de son œuvre, le notaire peu à peu s'échauffait. Son imagination lui montrait ce cher manuscrit, sur lequel il avait passé tant de veilles, sortant de l'obscurité, communiqué au Théâtre-Français, lu en grande pompe devant les comédiens assemblés. Et le brave homme qui, en commençant sa lettre, s'exprimait avec crainte et timidité, au bas de la huitième page ne doutait plus du triomphe et, au bas de la seizième (son épîlrc avait seize pages bien comptées), il m'assurait de son éternelle reconnaissance.

Hélas! Pi'<ostUitécf n'eut pas mémo l'honneur d'essuyer le refus des sociétaires. C'était une gauche imitation d'Alexandre Dumas lils, une indigne rap-

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sodie qui ne pouvait- décemment se présenter nulle part. Le notaire dut reprendre son chef-d'œuvre. Peut-être s'est-il obstiné à chercher l'inspiration; peut-être, courbé sous sa lampe, abrité derrière un rempart de cartons, contre les regards indiscrets, continue-t-il obscurément à aiguiser des tirades et à marier des héroïnes au quatrième acte, pour se reposer des vrais mariages qui se consomment en son étude. Peut-être aussi, découragé par son insuccès et devenu philosophe, s'en va-t-il tranquillement deviser sur le Cours et faire une manille au Café de l'Univers. Soyez-sûr, tout au moins, qu'il a conservé une prédilection pour les choses du théâtre, et que, lisant son journal, il va tout d'abord au compte rendu des pièces nouvelles et qu'il émet du fond de son village des jugements rigoureux sur le talent des auteurs contemporains. Ce littérateur manqué a gardé quelques-unes des prétentions de l'homme de lettres.

Ce sont, après tout, d'innocents travers, un peu ridicules, mais qui ne font tort qu'à ceux qui en sont affligés. Songez que beaucoup de gens s'ennuient sur terre, y exercent des occupations vul-" gaires ou déplaisantes. Le culte des lettres les distraity les relève à leurs propres yeux, les arrache à la planitude d'une vie sans événements. Ils s'abandonnent, comme des enfants, à l'illusion. Lorsqu'ils ont rimé un méchant sonnet, il leur semble que la Muse est venue les visiter, et ils déclament devant

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leur armoire à glace la Nuit de Mai du « divin Musset )).... Soyons indulgents à ces poètes de souspréfectures, à ces poétesses mûrissantes qui chantent les roses et les papillons...

... Et puis, il nous est si facile de ne pas lire leurs vers!...

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