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La comédie moderne

Une préface en tête d'un écrit qui n'est luimême qu'une espèce de préface à l'histoire de la comédie au XIXe siècle, peut paraître chose superflue.

J'en écris une, cependant, afin de ne pas laisser tout à fait de côté une question qui forme le complément nécessaire de celles traitées dans les pages ci-après.

Le théâtre, comme bien d'autres choses sociales, doit subir, sous peu, une transformation à peu près complète.

Cette transformation, considérée sous le rapport intellectuel et moral, forme l'objet de ce petit livre. Or, je voudrais ici dire quelques mots de la révolution matérielle, extérieure, qui doit, corrélativement à la précédente, se produire dans les choses de théâtre.

Je pense d'abord que, grâce au développement démocratique qui s"opère parmi nous er autour de nous, l'art dramatique devant s'a-

dresser aux masses, il est nécessaire, indispensable, que cet art s'élève, s'épure, se moralise et que, soit comme préliminaire, soit comme conséquence de cette transformation, la condition sociale des interprètes de cet art doit changer entièrement.

Dans tous les pays civilisés, sauf peut-être dans quelques contrées du Nouveau-Monde, le théâtre est considéré comme un lieu corrupteur qu'une sorte de vapeur d'immoralité enveloppe, séparant les acteurs de la société honnête, les constituant en une sorte de caste d'impurs.

Nul n'ignore cependant que l'art dramatique a une origine religieuse, que la comédie a été appelée « l'école des mœurs, » que des prêtres, des vierges ont été les premiers acteurs. La souillure infligée au théâtre ne lui est donc nullement inhérente, et l'on ne doit en chercher l'origine que dans les préjugés, malheureusement trop souvent justifiés par des scandales traditionnels.

Que ces traditions déplorables disparaissent, que les scandales cessent et le préjugé social s'évanouira. Un grand nombre d'acteurs des deux sexes se sont montrés et se montrent chaque jour, non-seulement des personnes du monde fort distinguées, mais encore, ce qui vaut mieux, d'honnêtes gens, sous tous les

rapports irréprochables. Ils ont tracé la voie .ï leurs camarades ; que ceux-ci la suivent et i:i réforme opérée dans les coulisses amènera toutes les autres ; le théâtre sera, comme il doit l'être, une école d'art respectable et respectée , les acteurs deviendront des artistes honorés et accueillis partout à l'égal des écrivains, des peintres, des musiciens.

Après cette réforme morale, qu'il faut placer on première ligne, celle qui nous semble la plus souhaitable, consisterait dans l'applica- 1ion sincère, vraie, sans restrictions de la liberté théâtrale.

La première conséquence de cette liberté, (pii, jusqu'ici, n'a été qu'un mot vide de sens, serait de faire disparaître les subventions, cette iniquité grâce à laquelle tous les imposés contribuent à défrayer les plaisirs de quelquesms. L'art, comme le culte, doit être subventionné par les fidèles et uniquement par les fidèles. En ces matières surtout doit dominer le principe des contributions libres et volontaires.

Plus de subventions, et par suite plus de privilèges, plus de monopoles déguisés, plus de complaisances administratives, plus de patronages aussi humiliants que démoralisateurs.

Sous le rapport économique les entreprises

théâtrales deviendront des entreprises particulières, soumises aux lois ordinaires de la concurrence, de l'offre et de la demande, puisant, comme toute affaire commerciale , leurs chances de succès dans le bon marché et la bonne qualité des produits offerts, dans l'activité, le zèle, le goût, l'habileté des entrepreneurs.

Les directeurs ne pouvant plus compter sur la faveur et le privilège, se préoccuperont davantage du public, leur seul patron désormais. Or, l'expérience nous a appris aujourd'hui, par l'exemple de la réforme postale et de bien d'autres, qu'une contribution est d'auta:, plus productive que son taux peu élevé la met à la portée d'un plus grand nombre; de personnes. Le prix des places sera donc abaissé, les salles seront élargies et multipliées, les représentations scéniques deviendront accessibles atout le monde, le théâtre sera un plaisir national, universel.

En se généralisant, en se démocratisant, le théâtre se modifiera dans ses productions; les auteurs n'écriront plus uniquement en vue d'une classe spéciale et restreinte, d'une coterie, de ce fameux tout Paris, qui jusqu'ici a joui du privilège d'imposer à la France ses goûts et ses préférences. Les pièces seront

pensées, composées, jouées en vue d'un vrai et large public. De là, pour l'écrivain, un point de vue plus ample que par le passé et, par suite, dans ses œuvres un respect des convenances, de la moralité, des idées vraies, justes, généreuses dont ne sauraient s'affranchir ceux qui parlent aux grandes masses.

Ces conséquences de la liberté théâtrale, très-sensibles à Paris, exerceront une influence bien plus considérable encore sur l'organisation des scènes départementales.

Les subventions municipales étant abolies, on ne verra plus un directeur privilégié écraser la concurrence, étouffer toute manifestation libre de l'art dramatique.

Toute compagnie d'acteurs, pourra librement, en tous lieux, s'organiser, se produire et tenter le succès, sans avoir à lutter contre un monopole écrasant.

De là, un grand développement des troupes voyageuses, se consacrant de préférence à un genre donné : comédie, drame, opéra, genre comique ou sérieux, et acquérant dans cette sorte de spécialité un ensemble, un fini, une perfection auxquels ne sauraient s'élever des troupes sédentaires obligées de varier indéfiniment leur répertoire et de cultiver plusieurs genres à la fois.

Chacun sait, en effet, à quel point sont surmenés, accablés de travail, les acteurs de province fixés dans des villes où le public est peu varié, peu nombreux, et dont il faut pour ainsi dire chaque soir éveiller la curiosité par un changement de spectacle, par l'attrait d'un ■ pièce nouvelle. L'exécution de travaux menés avec cette rapidité laisse nécessairement beaucoup à désirer: les études sont insuffisantes, la mémoire fait défaut, l'ensemble n'existe pas et ces lacunes, sensibles autrefois, le sont bien plus aujourd'hui, que la rapidité et la fréquence des voyages permet à une foule de spectateurs de connaître et d'admirer l'exécution des meilleures troupes de Paris.

Quels que soient du reste le travail et le talent d'un artiste des départements, le public peu renouvelé et naturellement ingrat, finit par se lasser en voyant sans cesse sur la scène la même personnalité. Cet inconvénient se fait surtout sentir dans le grand-opéra, genre dans lequel les œuvres sont peu nombreuses, les rôles, par suite, peu variés, très-sérieux, trèslongs, très-difficiles et permettent d'aperc •• voir trop facilement les défauts d'acteurs, sou vent d'un grand mérite, mais ayant le tort impardonnable, d'enfanter la monotonie, la s tiété, à force de reproduire les mêmes effets, devant des auditeurs toujours les mêmes.

Des acteurs d'un talent fort secondaire seront au contraire accueillis avec enthousiasme sur les mêmes scènes, parce qu'ils porteront avec eux l'attrait de la nouveauté, parce qu'ils auront un goût de fruit nouveau, et qu'à défaut d'autre mérite, ils offriront du moins celui de réveiller la curiosité d'un public blasé et assoupi.

Nous allons donc, du moins c'est probable, revoirie théâtre ambulant de Thespis, du Destin et de la Rancune ; mais, au lieu de tréteaux, nos nomades auront de belles et vastes salles, et les vagons confortables du chemin de fer remplaceront la charrette traditionnelle.

Cette révolution est inévitable et ne surprendra personne; elle est prévue par tous les esprits qui se préoccupent des choses de théâtre. M. Sarcey, dans ses feuilletons dramatiques, l'a annoncée dès longtemps, et M. Got, de la Comédie-Française, en a donné le signal en^organisant la troupe chargée de faire faire son tour de France à la Contagion de M. Emile Augier. M. Got voit dans cette combinaison nouvelle un moyen de régénérer le théâtre, d'en répandre le goût, d'arriver à une perfection d'exécution inconnue presque partout dans les conditions actuelles. D'après cette méthode, les villes, au lieu d'avoir une seule troupe ;-ur-

menée et forcément insuffisante, en auraient par le fait huit ou dix dans l'année.

Les comédiens, selon M. G-ot, y trouveraient également leur avantage : « Réunis en société coopérative, ils seraient payés au prorata des recettes, et mieux payés qu'à cette heure, selon toute vraisemblance, et ils auraient cet avantage, que le répertoire, se bornant au petit nombre d'ouvrages en cours de représentation, leur garde-robe, une fois complète, ne leur coûterait plus rien. »

< Un autre résultat, tout moral celui-là, c'est que les pièces à nombreux personnel ou à décors, les féeries, les revues, etc., se verraien! délaissées peu à peu; ce qui ramènerait le théâtre aux œuvres serrées d'action, de passion et de caractères, les seules, en déiinitive, qui survivent à tout. » (1).

Je sais qu'à ce propos on va crier à la centralisation et dire que cette révolution s'opérera encore aux dépens de la province , Paris devenant le fournisseur unique de spectacles, le grand marché d'où partiront dans toutes les

(1) Voir la Chronique théâtrale du Temps des 19 et 26 avril 1869.

directions des troupes approvisionnées des primeurs de la saison.

Je pense au contraire que cette organisation est le meilleur moyen de faire de la décentralisation en matière de spectacles.

La centralisation, loin de diminuer, s'augmente chaque jour par un résultat nécessaire des nouveaux systèmes de locomotion et de communication. Grâce aux chemins de fer el aux télégraphes électriques, les départements se rapprochent de plus en plus de Paris à un ïel point qu'ils en deviennent des faubourgs, comme étaient autrefois Passy et les Batignolles. Encore un degré de concentration et la fusion s'opère, les départements étreignenl et absorbent Paris,

Prétendre annihiler un mouvement qui s'accroît sans cesse en vertu de tous les nouveaux progrès, est une vaine illusion. Mais si l'on ne peut l'anéantir, ce qui du reste serait fâcheui en plus d'un sens, on peut du moins le transformer, et cette transformation s'opère chaque jour par le fait même de l'accroissement Indéfini du monstre.

De la centralisation seule peut sortir 1<- remède à la centralisation. Paris, dit-on, absorbe toutes les forces vives de la France. C'est an grand mal, mais ce mal disparaîtrai! siP

rendait au pays ces forces centuplées ; s'il jouait dans la civilisation le rôle attribué dans l'organisme au cœur, dont la fonction est d'absorber le sang pour le renvoyer ensuite transformé, vivifié à toutes les parties du corps humain.

La centralisation telle qu'elle existe doit tourner un jour ou l'autre contre la centralisation elle-même.

Ainsi pour nous renfermer dans le sujet qui nous occupe, les compagnies d'acteurs ambulants, se renfermant dans un genre spécial et soigneusement exercées, arriveront aisément à un degré de perfection égal, si ce n'est supérieur, à celui des troupes parisiennes.

Dès lors que deviendra l'espèce de monopole d'ensemble, de fini, de perfection relative que possèdent aujourd'hui certaines troupes de Paris, celles par exemple du Théâtre-Français, du Gymnase, de l'Opéra? Ces troupes, qui doivent surtout leurs qualités à des études consciencieuses et suffisamment prolongées, pourront être égalées, même surpassées. Les villes dans lesquelles séjourneront nos artistes voyageurs pourront ainsi se flatter de posséder chez elles, pendant un ou plusieurs mois, un spectacle aussi attrayant, aussi parfait que les meilleurs de la capitale. Les habitants de

la localité ne seront plus obligés de se déplacer pour se donner le plaisir d'une représentation scènique capable de satisfaire les goûts difficiles, et ceux d'entre eux qui arriveront de Paris n'auront plus l'occasion d'humilier leurs concitoyens en levant dédaigneusement les épaules chaque fois qu'il sera question du théâtre local !

Il y a plus : n'est-il pas évident que lorsque les acteurs de Paris verront leurs confrères bien accueillis en province et rémunérés de leurs peines par des recettes sérieuses, ils n'hésiteront pas eux-mêmes à tenter l'aventure, autant dans l'intérêt de leur réputation que dans celui de leur caisse ? Et réciproquement, dès qu'une troupe ambulante, après de brillants succès en province, se sentira assez forte, assez homogène, assez sûre d'elle-même pour affronter le public parisien, ne s'empressera-telle pas de venir à Paris chercher le baptême d'une illustration nouvelle, et faire une concurrence loyale aux acteurs parisiens?

Pour parler plus exactement , il n'y aura alors ni troupes de Paris, ni troupes de province; il n'y aura que des compagnies rivalisant de zèle, de travail et d'industrie pour se disputer le succès, pour contenter les spectateurs, pour donner à nos écrivains drama-

tiques des interprètes de plus en plus intelligents, expérimentés, dignes des suffrages et de la faveur du public.

Les auteurs jeunes ou vieux qui se plaignent de ne trouver auprès des directeurs de Paris que froideur, indifférence, parti pris, mauvais vouloir, ont un intérêt évident à ce que ces troupes, qui seront comme des sortes de foyers dramatiques, se multiplient et réussissent. L'accès auprès d'elles sera moins difficile qu'auprès de nos subventionnés, de nos privilégiés actuels. Les écrivains pourront s'entendre avec ces nomades , qui en quelques mois , feront connaître à toute la France une œuvre nouvelle.

Peu importe donc que ces troupes s'organisent à Paris, à Lyon ou à Marseille ; quel que soit leur lieu d'origine, elles feront une œuvre utile à l'art, au public, aux municipalités, aux écrivains, aux acteurs.

Et si cette organisation nouvelle s'appelle de la centralisation, on peut dire que c'est une centralisation on ne peut plus favorable à la décentralisation.

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