‹ La comédie moderneChapitre 6 sur 6 · lîtés d'autrefi M 0 chères · texte numérisé non relu

lîtés d'autrefi M 0 chères

A fout ivssentime:'1 mon Vous m'avez trahi,

(3) Vie de Boht'me, 1, i\

Je n'en aime pas moins encore; car à tout prendre, Vous m'avez fait sentir, vous m'avez fait comprendre, Vous m'avez rendu bon, me rendant malheureux ; Vous m'avez fait un ho • me, — et j'en aime bien mieux(l).

Donc, tout est bien lorsque tout finit bien dans ces amours frivoles et juvéniles; malheureusement il n'en est pas toujours ainsi : souvent, trop souvent I les rôles sont intervertis, et alors, lorsque Mimi ou Bernerette possède un cœur sensible, aimant, la misère aidant, le vaudeville menace de tourner au mélodrame. De là, bien des scènes touchantes, pathétiques.

Qui ne connaît l'épisode de Mimi dans la Vie 'le Bohême? Tableau navrant au milieu d'une existence si gaie en apparence! Mimi, douce et maladive figure que Ton n'oublie jamais lorsqu'on l'a contemplée une fois; vision mélancolique et charmante, dessinée par Mûrger avec un sentiment douloureux, une grâce triste qui rappellent la Marie de Stern.

Mais les Mimi sont rares, elles ne se l'attachent du reste que fort indirectement à notre sujet, puisqu'elles relèvent plutôt du drame que de la comédie. Ces frêles cl sensibles créatures

( l ) le Marchand malgré lui

sont pétries d'argile, la courtisane esl taillée dans le granit ou du moins dans le marbre plus dur et le plus froid.

On connaît l'origine de la Fille de Ma\ Nouveau Pygmal ion, Phidias, le grand arti est éperdûment épris des trois statut-. Aspasie, Laïs et Phryné, que vient de tailler son « Vivez..., aimez..., leur crie-t-il, appartenéz-

« moi comme je vous appartiens vous m

<n devez la vie et je vous aime ; jesuis] * je n'ai que vous. Demeurez auprès de celui à « qui vous devez votre gloi I' ' el votre immor- « talité ! »

Les statues restent sourdes à ce cris du cœur, à ces supplications passionné Com-

ment en serait-il autrement? Phidias esl pauvre!—Mais, Gorgias, le bourgeois d'Athèi se présente, les mains pleines d'or : - Je « riche, dit-il avec une « suis riche à moi seul comme tousle « l'Asie, et je vous offre des palais tout i i « d'or. Aspasie, Laïs, Phryné, qui choisis ■< vous?» — Les trois courtisam Gorgias et lui sourient en lui tendanl les bras I

(1) Barrièri et Thiboust les FUIet ié Mvkn.

Pauvre Phidias! sa déconvenue traduite en langue moderne a fourni le sujet de bien des comédies, de bien des drames. 11 se désole, le naïf, alors qu'il devrait se féliciter. Gorgias seul est à plaindre; dans quelques années, dans quelques mois peut-être, il sera ruiné, moquéet mis à la porte. Dignes rivales de celles de l'antiquité, nos Aspasies modernes accomplissent ces exécutions sommaires avec une verve, un entrain, un brio dignes de toute l'admiration des connaisseurs. Ecoutez en quels termes la belle Albertine se débarrasse , tout en lui prodiguant gratuitement les plus sages conseils, du jeune de Naton, pigeon naïf, dont elle a quelqne peu éclairci le duvet de sa main délicate :

de naton : Vous m\avez écrit que vous ne pouviez plus me recevoir. Je désire donc avoir une explication avec vous.

albertine : Pourquoi ? lorsqu'une femme écrit à un homme qu'elle ne peut plus le recevoir, elle n'a plus rien à lui expliquer.

de naton : Cela dépend des droits que cet homme avait dans la maison.

albertine : Des droits que cet homme avait dans la maison!... Je ne saisis pas bien le sens de la phrase.

de naton : J'ai payé hier cinquante mille francs de lettres de change que j'ai faites pour vous!

albertine : Du moment que vous les aviez laites, il fallait bien les payer.

— BQS —

de naton : Mais quand on a fait cinquante milli de lettres de changi po ir une femme, il ou embl • q a au moins le droit d'être reçu par elle.

ALBERTINE : Mon Dieu! que VOUS êtes BnO I

vos cinquante mille rrancs! voua en parlez toujours Auriez-vous le fol espoir que je vous les rende 1 de raton : On m'avait bien préven i de Bq tim'arrh

aujourd'hui.

ALBERTINE : On vous avait prévenu et voua on

c'est votre faute alors.

i»e naton : Ainsi, vous ne n'avz jara

albeutine : Jamais, mon ami.

de naton : Vous me l'avez dit, cependant...

ALBERTINE : Que je VOUS aimais!. .<Ui! OU

ces choses-là... Mais cela ne signifie rien ,

de naton : Mais, moi je vous aimai- !

ALBERTINE : Non, VOUS 6t«S \ '"Ml cl

comme les autres... Un bomme d'un cerl in i a pouvoir dire à une certaine heure en passant la dans ses cheveux : Je vais chez TiUneou i Vous ne pouvez plus venir chez Titine, allez lo :. . . Ce sera exactement I aurez fait cet exercice-là pendant ruiné, mais vous aurez un surnom vous appellera Dibi!... AUez-voue-en A vous avez de mieux à faire, et ri la l< . n'aurez pas à vous plaindre . Cinquanb ça n'aura pas été cher! (t)

(IJ Alexandre Dumas lils. /Y/

Albertine a raison ; de Naton n'a que ce qu'il mérite, et s'il était de sangfroid il se féliciterait de s'en tirer à si bon compte, car il avait affaire à la courtisane économe, la variété la plus dangereuse de l'espèce, une sorte de pieuvre, de vampire qui étreint ses victimes avec frénésie et épuisé en eux jusqu'à la dernière goutte de sang.

« Cette race amphibie, moitié Aspasie, muitié Harpagon, est un produit récent de notre bêtise progressive en matière d'amour. Autrefois, ces demoiselles naissaient dans un grenier et mouraient n'importe où. Cela leur servait d'excuse avant et de pardon après. La gaîtô , l'insouciance, la prodigalité les accompagnaient le long de la route; l'amour faisait môme quelquefois un bout de chemin avec elles; elles étaient folles toujours, bonnes souvent, dévouées quelquefois; si l'on se ruinait avec elles et non pour elles, en tout cas on se ruinait avec esprit, et l'on se faisait honneur de son argent. Aujourd'hui, on se ruine tristement, sans rire, comme si l'on y était forcé. Ces dames n'ont qu'une idée, avoir pignon sur rue. Aussi ce ne sont plus des êtres vivants, ce sont des espèces de mécaniques mues par des rouages mystérieux et invisibles, comme l'arbre

d'un moulin à vapeur. Ont-elles saisi le petit doigt, si l'on n'a pas la présence d'espi courage de le sacrifier tout de suite, le coi lier y passe, et il n'est si paui re grain de blé qui ne donne son contingent de farine meule qui tourne toujours. Tout est col dames tiennent un livre de recettes el di ses, comme un comiffèrçanl patenté, 1 1 amant jeune et naïf fouille dans leur tiroir [joui y chercher les lettres d'un rival, il \ trouve un cahier de papier réglé à deux colonnes ù il lit d'un côté : Reçu de M. X... 1,000 francs l'autre : Légumes, 2 sous (1). »

Lorsque la courtisant', grâce à la faibli la dépravation, a la bêtise humaine, venue à conquérir une position plus i u moins stable, lorsqu'elle a quitté la \i que son existence quotidienne n'e$l plus un problème à résoudre chaque matin, alors, i our peu qu'elle ait quelque tenue, quelqu'un s'élève d'un cran sur l'échell d être classée parmi les dam

Le demi-monde, dont

i / >'re pvodr ne. li. u.

M. Alexandre Dumas fils mérite d'être nommé sinon le Christophe Colomb, du moins l'Améric Vespuce, a pour habitants ou plutôt pour habitantes non-seulement ces demoiselles, mais encore les femmes déclassées de tout genre : veuves légères; femmes galantes, séparées de .leurs maris; épouses coquettes de maris absents; moitiés peu scrupuleuses de maris complices ou complaisants, etc., etc. Hier encore, l'existence de ces contrées nouvelles et peu salubres était un fait vague et relégué parmi les notions incertaines d'une géographie de fantaisie; aujourd'hui tous les écrivains dramatiques ou autres décrivent à Tenvi ce demi-monde, dont la topographie excite au plus haut degré la curiosité de spectateurs et des lecteurs. « Ces dames et ces demoiselles ont passé des régions occultes de la société dans les régions avouées. Elles composent tout un petit monde folâtre qui a pris son rang dans la gravitation universelle. Elles voient entre elles; elles reçoivent et donnent des bals; elles vivent en famille; elles metlent de l'argent de côté et jouent à la Bourse. On ne les salue pas encore quand on a sa mère ou sa sœur a son bras ; mais on les mène au bois en calèche découverte, et au spectacle en première loge

et cela s ■■■ pour an cynit] Il j

quel

rais ; il s'esl dessc ;ïiô, sii

y chassaienl botl

nous y promenon rpins. (I

des r •

ciété a fait commi- Paris, [ui. I

ans, s'agrège ses faul

treizième arrondissemenl

d'un mot à quel

droit de cité dan

tre a pu les metti

domaine d<

monde » (1).

Une étude attentive du fort inl :

les mœurs, les i nomades des deux cette étude n'

Dame au

Décl i tinsi que dans plu

(i) Mariage i '

sodiques clu Père prodigue, du Mariage d'Olympe, de la Contagion, etc., etc. C'est dans ces tableaux d'une originalité réelle et d'un sentiment tout moderne que ce monde peut être étudié et compris, avec son faste et ses misères, son vernis d'élégance et ses grossières sensualités, son esprit superficiel, et ses trivialités souvent burlesques.

Nous avons montré comment naît, grandit, se développe, s'affirme, la courtisane : il nous reste à dire comment elle finit.

Que quelqu'une d'entre ces dames, comme Marguerite Gauthier, sente tout à coup son cœur s'ouvrir à l'amour chaste, pur, désintéressé; que régénérée par cet amour, elle prenne son passé en horreur et rêve d'une vie toute de vertu, do dévoûmcnt, de sacrifice, ou tout au moins d*unc vie régulière auprès d'un époux honorable et distingué; ce n'est peut-être point là, malgré l'invraisemblance, un phénomène entièrement impossible; en tout cas, c'est un fait qui prête à une situation fort dramatique, puisque la femme perdue, d'une nature à la foh assez riche, assez énergique et assez misérable pour renaître ainsi à une seconde vie, pour trouver au fond de son cœur flétri les trésors ines-

pérés de la passlbn jainte el yivénile, d( nécessairement, par i

mtir aux plus < désespoir le plus m e . ! ïion nom

: vraie,

île, iné a « Oh ! la réalil ira l'inf

quoi qu'elle fasse

vera donc jamais ! Dii ut-

quel droit veux-tu prend familles une place que la pudeur

iper?... Tu aimesl qu'impi i telle

preuves amour, on n'y croira pas vien parlerde cœur el d'avenir

nouveau

il !i imm • voudra i I feiiiin ludrail '

mère? » i ! i.

Heureusement, pour l les, il y a pou de B I I 'I

s'en trouver

In situation et peut-être aussi l'explique. En effet, la courtisane bien portante ne connaît guère les rêves d'amour et ne se préoccupe de la passion qu'au point de vue des affaires. Si elle songe à faire une fin, ce n'est point par remords, par scrupule, c'est par lassitude, par dégoût d'une existence qui ressemble à ces cabinets de restaurant toujours pleins de bîmit ou déserts. Des fêtes ou l'abandon, pas de milieu pour la femme déplaisir, l'hôtellerie aspire à devenir la maison. Ajoutons à cela un certain appétit de vertu , qui se contracte à la longue et qui n'est peut-être qu'une forme nouvelle de la sensualité, de la curiosité, car la vertu pour la courtisane c'est du fruit nouveau ; il lui agacera peut-être les dents; la vie d'une honnête femme est un rude labeur î mais ce n'est qu'un jeu auprès de la vie de ces demoiselles. « Si l'on savait, s'écrie Olympe Taverny, ce qu'il faut d'énergie pour ruiner un homme ! » (1).

La vertu pour la courtisane, c'est le mariage; qui épousera-l-elle ? Voilà la question! Lorsqu'elle e^t sur le déclin elle n'a pas le choix :

(l) Mariage d'Olympe.

- ^11 - 1 (>n sait bien comment ç i termin( pooi nous, dit Albertine... un beau jour les hommes comme il faut désertenl Dotre maison . si riches •lue nous soyons, si brillantes que n tus ayons été !... Alors i,i terreur de la solitude dous prend, et piutôl que de vivre seules aosdei années et de mourir seules surtout, nous choisissons parmi les aventuriers qui commencenl à nou - entourer celui qui a le plus peur de l'hôpital pour ses vieux jours, el nous luiacbetoi nom el sa compagnie pour la table et le ment » (I).

La courtisane jeune el belle, ne fait pas si b m marché d'elle-même, elle estime trop son prestige et son indépendance pour les enchaîner au premier venu, et parfois en effet elle trow marier, noD pas comme on pourrait lei roin a des chevaliers d'industi ie, mais avec des Bis; ou si vous voulez, des idiots de bonne ma Certaines tendances de l'esprit de l \ littérature moderne favorisent singulièrement les manœuvres deces demoiselles vers c t idéal de leurs aspirations : le mariage légitime : « La lurlu-

(1) Le F c : \igve, IV, \

taine de notre temps, c'est la réhabilitation cîela femme perdue... déchue comme on dit; nos poètes, nos romanciers, nos dramaturges , remplissent les jeunes têtes d'idées fiévreuses de rédemption par l'amour, de virginité de l'âme et autres paradoxes de philosophie transcendante. . . que ces demoiselles exploitent habilement pour devenir dames et grandes dames... l'hyménée est leur dernier coup de filet ; il faut que le poisson en vaille la peine » (1).

[.es lugubres conséquences de ce dernier coup de filet, Emile Augier les a décrites d'une plume mordante, attristée et cruelle, dans le Mariage il'Ohjmpr. Avec une verve poignante, l'habile -•'•ri vain a retracé les funestes effets de cette union contre nature entre une famille distinguée, foncièrement honnête, etimefilié perdue atteinte de ce mal incurable que dans son langage énergique il appelle la nostalgie de la boue. L'auteur des Faux Ménages, dans une sériede scènes intéressantes et souvent dramatiques, vient tout récemment de reprendre la même thèse sous une forme nouvelle. Mais, quelque intéressants el

(1) Mariage rï Olympe, I, n.

— 2td —

vrais que puissenl être ces tableaux, ils ne retraeenl qu'une partie J i la vérité. Ce qu'ils n montrent toujours, c'est l'intérô! qu'il y a pour l'hommeà ne passe! lisser dominer parla femme indigned'estime; cequ'ilsne Qousmontrenl p c'est la loi suprême en ?ertu de la [uelle le m .1 que ces femmes font à l'homme el à la famille n'esl qu'une conséquence de la loi du talion, une juste punition du mal qu'a fait à 1 1 femme l'homme, le père de famille peut-être, dont le fils est ruiné, déshonoré, traîné dans la boue par quelque coquine , comme on «lit dans le monde. Cette coquine, cettecréature avilie, elle est renue au monde comme dos sœurs, comme mères, comme nos épouses; elle a pleuré, elle a souri, elle a espéré, elle ;i été enfant, elle a innocente, elle a été vierge. Un homme l'a 1 due, puis l'a rejetée : d'autres homm b l'ont prise comme un instrument de plaisir el m sool fait une joie de la pervertir à qui mieux mieoi ; de chute en chute elle esl devenue ce que nous la voyous ; non plus une femme, mais un oppro bre, un fléau, nne pesl • publique.

Un, i. voilà Ion œuvre, - éci ie 1 \>»> id 1 femmes, dan une brochure vivante comme

— 2H drames (!), voilà ton oeuvre, ô homme, roi de îa création, fait à l'image de Dieu, racheté par le Messie! Et, si par hasard une de ces fi'les, plus adroite ou plus heureuse que les autres, s'empare de ton fils et s'applique l'héritage qu'il attend de toi, quels cris tu pousses! Comme tu t'en prends à là société, à la littérature, à l'insuffisance des lois ! Comme tu déclames contre ces coquines qui ruinent et déshonorent les familles. Tantque tu t'es nourri de la femme, tu ne t'es pas plaint: dès qu'elle t'entame, tu hurles ! Pauvre sexe fort, pauvre faiseur de révolutions, pauvre remueilr d'idées, pauvre renversenr de trônes, tu n'avais pas prévu ça. C'est ta faute, imbécile ! Au lieu d'apprendre h ton fils à mépriser une iè de femmes et à en estimer une autre, il fallait lui apprendre à respecter la Femme et à lui venir enaide avant, pour qu'il n'eût pas à l'enrichir, à l'insulter et à la subir après. Aulieude le conduire à nos comédies qui devaient le pervertir, il fallait le conduire de temps en temps dans les sfteiiers, dans les hôpitaux, dans les amphithéâtres des vivants et des morts : il fallait le faire

(l) Les Madeleines repenties., par Alexandre Dumas fils.

pénétrer à Saint-Lazare, au Dispensaire • Maternité; H fallait lui faire 10 r 1 1 femm tout voire , fléti ie l'homme ' •

Ce qui manque à la comédie moderne.

Que nos écrivains dramatiques modernes aient enfanté des chefs-d'œuvre comiques, je ne le pense pas, mais on ne saurait sans injustice dénier à plusieurs de leurs productions une somme de mérite fort appréciable.

Dans un grand nombre de pièces, la donnée esi nouvelle ou du moins rajeunie avec art.

L'intrigue est adroitement, parfois trop adroitement nouée ; l'action marche avec entrain, légèreté, bonne humeur; le dénoùment n'a rien d'invraisemblable.

Le dialogue est animé, pétillant, spirituel. Le style, quelquefois négligé, quelquefois aussi un peu cherché, ou même, chez certains auteurs, travaillé jusqu'à l'afféterie, offre un srjet d'étude intéressant par cette diversité même. Quelle

variété te procédés Littéraires, de tours, d pressions, de langage, d1 Ufred de Musset à humas fils; du MIU de Girardin à Mûrgei de

George Saml à Emile Vugier

Feuillet !

Les caractères, souvent un peu . sont

en somme bien dessinés, enlevés d'an trait net et franc. Chaque personnage a son allure, vie propre; quelques-uns, comme Giboyer, la Dame aux Camélias, Madame Benoîton sont devenus des types.

L'ensemble de ces productions n'est dénué ni de gaîtô, ni d'intérêt.

Telles sont les qualités incontestables et incontestées des meilleures productions du th. moderne, et l'on peut se demander comment il se fait que, construites avec d'aussi excellents matériaux, ces œuvres n'offrent cepend tnt pour la plupart qu'un édifice fragile, imparfait, d tiné, suivant toute probabilité, à ne pas survivre à la génération qui l'a vu s'élever.

La réponse à cette question exigerai! le développement d'une foule de considérations ptail phiques, morales . esthétiques que je n'a garde d'aborder ici. J'ai du reste ex] îles

pages qui précèdent la plupart un-

perfection de la comédie moderne. Je me bornerai à signaler on, si l'on veut, à rappeler ici deux ou trois des principales.

Le théâtre moderne a trop souvent le tort de prêcher sur un texte, de poser des thèses : c'est la réhabilitation de la femme perdue, c'est l'anathème jeté aux imperfections du corps social : c'est la démonstration des dangers des jeux de bourse, c'est le spectacle des remords, des déboires quf attendent l'homme immoral, enrichi par des moyens véreux.

Cette tendance cà réformer, à moraliser, à instruire, à dogmatiser par le théâtre, est commune à tous nos écrivains; elle est pour eux comme une mine commune qu'ils exploitent chacun dans la mesure de ses facultés, de ses inclinations, de son talent, de son génie propre.

Ponsard en a extrait les matériaux plutôt lourds que solides de la plupart de ses comédies,

Sardou y trouve la terre glaise avec laquelle il pétrit les Femmes fortes et les Ganaches.

Emile Augier en dégage le métal brillant, sonore, solide dont il forge Giboyer et Olympe Taverny.

Octave Feuillet y recueille les paillettes brillantes dont il saupoudre ses marquises de con-

ventionct ses dévots des deux sexes accommo à la mode du jour.

v lexan Ire Dumas flls, dan uni

nue célèbre, éri m principe ces procédés de

l'art dramatique moderne.

Le public \ plaîl à r irco i h ilerie

variée; il applau lil à ces créations qui répondent aux . ipati m les plus ardentes de esprits,

dévelopj er, nous i : de

voir le théâtre devenu :

où seront discul • >ir les q i

is iphiqu • m •

politi ■

bylli le .M1' de la Quintinie, dé coup

en actes, offriront des drames tout faits : les théories de M. Renan, sous u le forme

Iramatique, feront I il

du père Gratry mi- is en 5t-S 'ii ,

Foui er, Roi

toutes les antithèse : la libre Amérique et l'irisoci i terre, les

• rôle dan me immens ■• qui ser i i om

l'épopée vivante d moderne.

Pour rendre plus sensible aux yeux de mes lecteurs les effets produits par ce genre de comédie démonstrative et raisonneuse, j'avais imaginé d'extraire de nos pièces modernes les tirades les plus éloquentes et les plus instructives, débitées par les divers personnages, sur des sujets religieux, philosophiques, moraux, sociaux, économiques, etc., etc. Il «y en avait sur l'existence de Dieu et sur l'immortalité de l'âme (1), sur la nécessité des croyances (2), sur l'art et la vertu (3), sur la bienfa^nce (4), sur la cupidité et l'abaissement des esprits (5), sur le bonheur de la médiocrité (6), sur le véritable honneur (7), contre les mariages d'argent (8), contre la versatilité politique (9). L'éloge du progrès s'y trouvait exposé en termes chaleu-

(1) Victorien Sardou, les Ganaches. III, v.

(2) Oct. Feuillet, Rédemption, p. 109.

(3) Id., Dalila, p. 93.

(4) Ponsard, Ce qui plaît aux femmes, III, vu.

(5) Latour St-Ybars, le Droit chemin, 1, x.

(6) E. Augier, Ceinture dorée, II, m.

(7) Ponsard, YHonneur et Y Argent, I, ni.

(8) id. I, i.

(9) id. I, m.

peux f\ ), el était uivi des vue les pin ! i sur l'avenir des sociél < était, en nn mot,

un véritable recueil de prédications, ou si l'on veut, de conférences, sur les sujets tes plus i fiants, les plus instructifs el les plus variés. Il \ en av.iit pour tous tes goûl . pour tontes les

nions : malheureusemi ni ces extraits, par leur multiplicité, ne laissaient pas qae de formel un tout on peucompacl etcraignanl de fatiguer le lecteur, j'ai dû renoncer à donner U>> mor-

,\ eux-mêmes, me bornant à indiquer pai onenote le titre des ouvrages d ins lesquels il facile de les trouver,

m n" s'y trompe pai : mon intention n'es! nullement 9e ridiculiser ou de combattre tes

lances de la comé 'i'1 moderne vers l'actualité. Loin de là, je crois qu itre est rrai-

,t une tri m i d ïtir e & faire écho au moo-

enl social, à »ti-

duisent ; m - es! n

\ ''..'.. Il, w

boyer, III, vi

d'un genre particulier, dans laquelle l'orateur doit faire place au personnage, et la démonstration à l'action.

Les sentences, les tirades, les déclamations quelque vraies, belles et sonores qu'elles puissent être ne forment qu'un accessoire et deviennent souvent un défaut saillant dans l'œuvre dramatique. L'action y domine tout, le personnage seul doit apparaître. Sur la scène la pensée vit et palpite sous une forme animée ; toute conception devient un drame; toute vertu, tout vice, toute idée s'incarnent dans un type.

Ainsi ont fait Molière, Lesage, Regnard, lorsqu'ils créaient Tartuffe, Turcaret, Frontin ; ainsi doivent s'efforcer de faire tous ceux qu'anime la noble ambition de produire un drame, de faire agir et parler l'âme humaine sous le masque comique ou tragique.

Les pièces à thèse, à démonstration ne sauraient survivre à l'entraînement, à l'engoûment qui les a dictées: l'exemple de Voltaire, de Diderot, de Chénier est là pour le prouver. Il est vrai qu'à certaines époques ce genre de pièces a seul du succès, et l'espoir de la réussite enivre aisément l'auteur le plus consciencieux. Ecueil dangereux pour les hommes de talent I Les cri-

tiques de nos (ours en sonl :i se demander m les petits tableaux de genre, sans prétention, mais non sans gaité, sans esprit, il ms Labiche et deux ou trois écrivains ses émules nous retracent quelques-uns • i

société moderne, ne seront pas I \ \ art -• . . plus vivace de l'art dramatique moderne ' \ ce titre les Fiévoltées, le (jtmi> des U'<ur<i — li / voyage, h Grammaire, le Curieuieê, le Ch d'un Gendre, etc., etc., ces petits actes ces esquisses -i nettes, h juste . si pleines de vene et d'entrain, méritent peut- re aotanl d'attention que les grandes m >

et à grand fracas, dont II! pul goué ces denier s anm

La grande corné lie, 1 1 corné lie de mœ . de caractère, n'est pas possible le i une raison que j'ai déj i signalée. L'imagin ition, le talent d'ob ervation, l'esprit, l'art • l'habileté, L'adresse., toute *■

.1 lire- d int font preuve d ne peu-

vent suppléer à une qualité suprême qui I manque, et cette qualité, ou si 1 '"a veut cette faculté . c'est la conce tioD d'un idéal dramatique.

j'ai déjà parlé de cet idéal, j'ai expliq

qu'il était a d'autres époques, et je crois avoir démontré que de cette conception dépend tout l'éclat, tout le relief, toute la valeur d'une œuvre dramatique.

Cet idéal n'est pas le drame, il n'est pas la matière dramatique, il ne se trouve pas luimôme dans l'œuvre, mais il plane en quelque sorte au-dessus de l'œuvre entière, comme le soleil au-dessus des objets terrestres. Il éclaire, il illumine l'ensemble de l'ouvrage, il donne à chacune de ses par lies sa valeur réelle , sa saillie, son modelé, son importance. Sans lui, quel que soit le talent de l'écrivain, les acteurs manquent de caractère et ne se détachent pas plus les uns des autres que les personnages d'un tableau sur un fond uni, sans ombre et sans parti pris. L'idéal est le sous-entendu de toute œuvre d'art vraiment digne de ce nom; il peut ne pas s'y montrer, mais il ne saurait être absent. Plus une œuvre vise haut, plus les sentiments, les idées qu'elle entend exprimer appartiennent aux sphères supérieures de l'ordre moral et intellectuel, et plus il e4 indispensable que l'image de l'idéal existe, avec une puissance pour ainsi dire infinie de netteté, de lucidité, de foi dans l'âme

de l'auteur dont toutes les créations viennent se grouper, comme des évocations second lire tour de cette grande image, de ce type primordial, auquel elles empruntent leur valeur en lui restant subordonnées.

Nous avons vu quelle i lée de l'h »mme I de l'homme idéal se faisaieni Molière, contemporains, ses successeurs, il nousrest nous demander quel l"'ul être aujourd'hui cel idéal .' dans quelle sorte de personna : ne

pour la société el pour les artistes l'image de l'homme modèle ?

Ce tj pe de p irfection n'esl plus le gentilhomme, l'homme de cour du \\ il siècle. L i bruyère l'a percé à jour : Regnard, i> incourl l'ont ramené à ses justes prop - ti >ns p >rs chevaliers etd i leur mar \

Fabre d'1 '. Beaum irch u . -

le gr m i s ; les belles manières da grand

; montré l'orgueil indomptabli froi : •■'• c ; égoî me, l'incurable amour du privili

i as Don Juin, don! la beaul

courage, le lu ;e écl itanl el tous les brillants dehors c ichent des abîme de pervi i luxure, e même el d'hyp i

Ce n'est pas davantage le vertueux Alceste : sa généreuse indignation s'adresse trop aux défauts personnels et pas assez aux vices généraux delà société. Cet honnête homme d'une autre époque n'a pas le coup d'œil large et l'esprit d'action qui conviennent à l'honnête homme de nos jours.

Ce n'est pas non plus le philanthrope bourru et déclamateur du XVIIIe siècle. Ce personnage pérore trop et n'agit pas assez. Il a du reste un vice incurable : il est lourd, ennuyeux, et l'ennui n'est jamais dramalique,

Le vieux grognard de l'empire et le joli colonel de hussards inventés par M. Scribe, à l'usage du théâtre de Madame, sont complètement démodés. On demande des remplaçants.

Reste l'élève de l'Ecole polytechnique, l'ingénieur des comédies modernes : c'est un brave garçon, pas fier et intelligent ; il aime le progrès, les idées nouvelles , il prêche au besoin la liberté, l'égalité, mais il est par trop prosaïque. Evidemment la bifurcation lui a nui, et si la science n'a pas de secrets pour lui, en revanche, le souffle élevé de la grande littérature, de la haute poésie, n'a jamais inspiré son cerveau de piocheur. Je le regrette, parce que je l'estime; mais cet

honnête Mathématicien n'esl pn fc ta toi

du rôle qu'on vont lui faire rein ir i t un homme sans doute, niais un homme im an tronqué, cen'est nullement un type idéal.

Mais, me dira-t-on, si l'homme complet, typique de notre époque n'esl rien de tout . que doit-il être enfin .' Décrivez-le-n ma ' m nt.iez-le-nous ! Et si rous ne pouvez en donnei un portrait tout à l'ait exact, tracez-en '!u rn-or. ^ uneesqurSï

La chose est difficile, plus quediffici bien, et j'affirme avec certitude que i otre tl tre manque d'idéal, mais dire quel doit être cel id al, dessiner, môme an fusain, ses linéan euts généraux est une œuvre au-des Essayons cependant d'en donner une idée, de dégager au moins, par des oégal 01 sitions. des distioctions, celte image que nous révélera un jour dans toute sa splei r q kjue écrivain de génie.

Si l'homme idéal, l'homme lype de noln que. doil posa 1er le b m goû . le on ton, les manières distinguées de Vhonnêu homm du XVII" siècle, il ne do t pas comme celui-ci avoii les yeux sani cesse Siée but une cour, sur un

monde île BOW qui n'i-xiM-'ht plu> qu à I • l tt • !••

souvenir historique; il ne doit pas non plus, à défaut de la cour, prendre pour objectif une fraction sociale, une coterie particulière affichant la prétention de conserver exclusivement les traditions de la bonne compagnie, de représenter à elle seule le beau monde, le monde comme il faut, et conservant surtout, en réalité, des mœurs, des idées, des habitudes, des préjugés surannés en contradiction avec les besoins, les progrès de la société moderne.

L'honnête homme moderne est en môme temps un homme éclairé ; il n'appartient pas à une caste, mais à l'humanité tout entière; il ne se flatte pas, avec orgueil, d'avoir dans les veines le sang spécial d iine classe privilégiée ; il ne dit pas : Je veux que l'on soit gentilhomme, je veux que l'on soit fils des Croisés ; avec Alceste il dit : t Je veux que l'on soit homme. »

Le respect de l'homme, l'amour de son semblable étant une des qualités foncières de l'honnête homme moderne, il ne saurait comme Don Juan mépriser l'humanité, se faire un jeu de la femme, traiter ses inférieurs ou même ses égaux avec celte légèreté frondeuse, ce sansgêne insolent, cette politesse pleine depersifflage qui sont comme l'allure naturelle du gen-

tilhomme accompli. Pour l'honnête bomme de nos jours, l'égalité n'est pas un vain mot, H connaît d^ situations diverses, mais partout il voit Vhomme, c'est-à-dire uim créature lui-même, et digne, toutes les fois qu'elle ne s'est pas volontairement Ségradée, de *ymp ihie et de respect.

La maxime professée par l'honnête homme moderne est celle de l'écrivain ancien ■ 1 homme, el rien d'humain ne m'est étranger. Non pas qu'il doive être nécessairement un philosophe, nu philantrophe, nu réformateur ; loin

de là. car la té d'un ty| -t. -i je puis

[n'exprimer ainsi, de n'avoir pas de spécialité, de nt' se composer que de traits généraux en laissantafa personnages secondaires les traits particuliers, d'est un homm >-\ p is autre cb mais un homme dans toute l'amplitude dn sens çfue les idées modernes nous permettent d'attacher à cette expression; c'est-à-dire l'homme non pas (rimerai i île quelconque, n

l'homme de l'humanité . on tout au mi l'homme, le membre, le citoyen d'une nation vivante, éclairée, agi ••• réu-

nissant en elle tous les élémepU i Is de la

civilisation moderne.

On ne manquera pas de me faire observer qu'en voulant dépouiller ce type du costume de cour qu'il a porté si longtemps, je tombe peutêtre dans un excès contraire, et que les caractères que je lui prête l'éloignent par trop de l'ancien monde, de l'Europe, de la France, pour en faire une sorte de citoyen de la libre Amérique. Prétendriez-vous , ajoutera-t-on , nous présenter le républicain du Nouveau-Monde, le Yankee avec son sans-gêne, son manque d'éducation, sa cupidité brutale, comme un type idéal, comme un modèle à suivre ? Ce serait là, convenez-en , une prétention bien singulière et bien difficile à justifier î

Telle n'est pas ma prétention. Sans doute les larges, les nobles idées d'indépendance, de liberté, de self governmenl que professent les citoyens des Etats-Unis ne sauraient être étrangères à l'honnête homme tel queje le comprends; c'est même en grande partie par ces sentiments de dignité personnelle, par cette haine de tout patronage, par cet éloignement du rôle de courtisan, que Y honnêteté moderne diffère de Yhonneur antique; mais à ces qualités du citoyen libre il importe de joindre les meilleures qualités de l'honnête homme d'autrefois : l'urbanité toute

française, l'art de se contenir, ii<> r dominer, de se vaincre soi-même, la politesse Ban ration et sans platitude, celle qui pari comme d'elle-même du cœur el témoigne de l'excelli du nature] el de l'éducation.

En un mot, ce personnage flonl l'imag encore ;'i créer doit réunir les qualités de l'homme ancien '■( celles il'1 l'homme modei il doit résumer en lui 1rs meilleurs élém sociétés d'ancien régime el des sociétés de nouveau régime; il doil nous représenter non-seulement ce qu'il y a de mit n\ dai - la civilisation actut'ilf, mûsencore ceque nous pouvons imaginerde plus parfait dans la civilisation future. Il doit posséder la noble fierté del'indépendai sans en avoir la morgue et le Bans-gêne; — la polit»-»' du gentlhomme, sans les mœurs d'antichambre -. — la netteté de l'homme de bien, sans raideur, sans puritanisme, sans déclamation; — l'intelligence, l'instruction, li largeur de vues, sans fatuité, sans pédanterie. Il <i"it, en un mot, être parfait de toute i » perfection qu'il nous esl donné de concevoir dans i actuel de nos idées el de nos mœurs.

Minerve, disenl l»1- mythologues, naquil toul armée du cerveau de Jupiter; ainsi, le

nage idéal de l'homme moderne naîtra un jour tout vivant du cerveau, non d'un penseur , d'un philosophe, mais d'un écrivain dramatique.

Le poète assez heureux pour réaliser celte conception aura ouvert une ère nouvelle et féconde pour la littérature dramatique , il aura créé le théâtre, la comédie moderne.

Quand se produira cette création, cet enfantement ? Nul ne peut le dire, mais on peut affirmer que l'époque en est encore éloignée. Les débris de l'ancien monde frappent encore trop vivement les regards des spectateurs : la forme du monde nouveau se dessine trop vague, trop incertaine aux yeux de l'artiste, pour que l'image idéale après laquelle nous soupirons puisse être nettement perçue et incarnée. Pour deviner, pour réaliser cette forme il faudrait plus qu'un écrivain, plus qu'au poète, il faudrait un prophète, un voyant.

Page 1