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La comédie nouvelle

La comédie grecque est le genre littéraire qui aie plus attiré l'attention, non seulement des savants, mais encore du public lettré. D'heureuses découvertes ont ranimé récemment cet intérêt et ont suscité de nombreux travaux. Jusqu'alors la comédie nouvelle, représentée surtout par le grand nom de Ménandre, ne nous était connue que par de courts fragments ou par des traductions d'auteurs latins. Ces fragments étaient très incomplets : c'étaient surtout des maximes, des groupes de vers, où apparaissaient la finesse et la pénétration du grand moraliste. Mais ce que les anciens louaient surtout en lui, l'habileté du métier, la peinture des mœurs et des caractères, nous échappait entièrement, faute d'originaux suffisants.

Par bonheur, M. Gustave Lefebvre découvrit, sur des papyrus, le texte de plusieurs comédies de Ménandre. Trois surtout ont pu être assez bien reconstituées ; ce sont L'Arbitrage, La Samienne, La Belle aux boucles coupées.

Pourtant toutes lesqueslions n'ontpuêlre éclaircies, caraucune de ces pièces n'est entière ; du moins comprenons-nous maintenant l'esprit de cette comédie nouvelle, et peut-être les papyrus égyptiens nous réservent-ils encore des surprises.

De nombreux travaux furent aussitôt entrepris en France, en

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Allemagne, en Angleterre, en Amérique. Nous en étudierons les résultats essentiels. Une des études les plus intéressantes est celle de M. Legrand, professeur de Lyon, excellent connaisseur de la littérature hellénistique, qui, empruntant aux Allemands leur attitude, mit ses travaux sous le patronage de Daos, l'un des personnages de la comédie nouvelle, qui devint le Pavus latin. M. Gustave Lefebvre et M. Maurice Croiset ont donné des pièces découvertes une édition déjà excellente et qui ne se fit point trop attendre. M. Lefebvre a continué de les étudier en profitant des travaux allemands et donné une nouvelle édition plus complète, augmentée de fac-similés photographiques, qui permettent de le suivre dans ses conjectures ; car le papyrus est souvent endommagé. La multiplicité et Tintérêt des questions qui se posent à propos de la comédie nouvelle, la facilité de leur étude ont provoqué le choix de notre sujet.

Mais nos connaissances sont encore si incomplètes, qu'avant d'aborder directement l'étude de la comédie nouvelle, il nous faut examiner ce qu'avait été la comédie ancienne. Celle-ci eut une longue histoire ; elle fut un genre original, aux lois, à la nature déterminés par le milieu où elle se développa. Elle a un esprit particulier, et surtout, lors de la guerredu Péloponnèse, un caractère national. Elle évolua à la fin du v^ siècle pour des causes que nous aurons à rechercher. Mais nous pouvons, afin de nous éclairer, par contraste, sur le caractère delà comédie nouvelle, préciser ceux de la comédie ancienne.

Elle est née dans les réjouissances du culte de Dionysos. Son nom vient non pas de xa)[ir|, parce que, disaient les anciens, ces fêtes étaient célébrées dans les bourgs de l'Altique, mais de xw[^o<;, qui désigne les chants joyeux des processions rustiques. On parcourait en bande les rues, en chantant ou interpellant les passants ; on se moquait d'eux, on se livrait à mille farces et plaisanteries. Les anciens savaient déjà assez mal comment sortit de là la comédie. Pour nous, faute d'autres documents, nous essaierons, à travers les textes, de reconstituer les origines et la formation du genre ; nous en tirerons surtout ses caractères.

Etudions, par exemple, la comédie laplus ancienne des comédies subsistantes d'kvïsiophdiQe: Les A char niens. Elle fut jouée en 425, la sixième année de la guerre du Péloponnèse; elle obtint aux Lénéennes le premier prix.

Sur la scène — ou plutôt sur le demi-cercle de l'op/erJaTpa, car au v^ siècle les auteurs ne se tiennent point sur le XoyîTov — s'ouvrent trois portes : la porte centrale est celle de la maison de Dicéopolis, le personnage principal; à droite est la maison du gêné-

rai Lamakhos ; à gauche, celle d'Euripide. L'orchestre figure la Pnyx, où se lient d'ordinaire l'assemblée du peuple. Dicéopolis, qui personnifie la classe moyenne, sort et vient s'asseoir à l'avance pour l'assemblée. 11 s'ennuie, bâille, s'étire, et, pour passer le temps, nous conte ses souvenirs en lançant quelques traits contre les artistes et les personnages politiques connus. Le ton de la pièce est d'ailleurs celui d'une satire personnelle ; c'est son'caractère principal. Las de la guerre, notre homme appelle la paix de tous ses vœux. Mais arrivent, criant et se bousculant, les citoyens pour l'assemblée ; le héraut invile les orateurs à monter à la tribune. Suivent alors deux scènes bouffonnes, caricature des assemblées athéniennes. Des ambassadeurs reviennent de chez le grand roi et ramènent avec eux son envoyé, l'œil du grand roi, Pseudarlabas. Sans doute son masque le représentait-il, tel un cyclope, avec un seul œil énorme. D'autres ambassadeurs encore, revenant de Thrace, amènent devant l'assemblée des Thraces grotesques.

Dicéopolis leur adresse des lazzis; mais il n'oublie pas ses aff'aires : un certain Amphiteos a demandé la parole ; il se dit d'une famille noble, qui aie droit de conclure la paix. Mais de récents succès ont rendu les esprits belliqueux. Alors Dicéopolis le prie de conclure la paix pour lui seul, puisque seul il la désire. Et — notons ici la liberté extrême de l'ancienne comédie qui se joue des invraisemblances — Amphiteos est déjà de retour : il apporte la paix, qui est renfermée dans des fioles ; il y a une paix de 10 ans, une autre de 20, de 30 ans. Dicéopolis choisit la plus longue. Tout cela forme le prologue. Entre alors le chœur, composé de vieux charbonniers du dème d'Âcharnae, qui souhaitent tous ardemment la continuation de la guerre, après avoir vu leur territoire ravagé. Il est, d'ailleurs, divisé en deux demi-chœurs : c'est une licence de la comédie ancienne.

Les charbonniers cherchent Amphiteos pour le lapider ; et voici que Dicéopolis sort de chez lui, célébrant une de ces fêtes dionysiaques que la guerre avait empêchées ; il est accompagné de sa fille, qui est en canéphore, et de son esclave. Aussitôt le chœur de l'injurier. Dicéopolis rentre et revient bientôt avec un panier de charbon : c'est un otage qu'il va égorger, si on ne veut l'écouter : plaisanterie bien froide pour nous ; et parodiant le Télrphe d'Euripide, il annonce qu'il va plaider sa cause, la tête sur le billot. C'est ce qu'il fait dans un discours curieux, où il ramène toute la guerre du Péloponnèse à la proportion de faits insignifiants, après s'être revêtu des haillons tragiques de princes malheureux, qu'Euripide lui a prêtés. La moitié du chœur

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est convaincue. Mais l'autre moitié éclate en menaces ; les horions sont proches. Les partisans de la guerre appellent à leur secours le général Lamakhos, tant raillé dans les premières pièces d'Aristophane, mais qui rencontre plus de justice dans les dernières. Dicéopolis et Lamakhos sont aux prises. Le premier l'emporte : le chœur tout entier est convaincu. Ici se place la pam/jase, groupe de chants et de morceaux récités, qui sont rigoureusement délimités quant aux mètres, à la forme, au chant. L'action s'arrête. Les choreutes se dépouillent de leurs costumes, font face au peuple et lui donnent tous les conseils, toutes les explications, que le poète a jugés convenables.

Puis la pièce recommence ; mais le dénouement n'est-il pas arrivé déjà ? N'importe, celte seconde partie en montrera les suites. Dicéopolis va jouir des bienfaits de la paix. Il ouvre un marché ; plus de guerre, la vie commerciale reprend son cours, et un Béotien, puis un Mégarien viennent trafiquer. Des sycophantes essaient de détruire ce que Dicéopolis a fini par obtenir ; des voisins veulent, eux aussi, avoir part aux bienfaits de la paix, et notre héros leur verse à chacun quelques gouttes de la précieuse paix contenue dans sa fiole. Invité à un festin par le grand prêtre de Dionysos, il fait sa toilelte et se prépare ; tandis que Lamakhos, appelé aux avant-postes par les stratèges, revêt son armure. Ce facile procédé d'antithèse produit un comique certain. Après un chant du chœur, les héros reviennent : Lamakhos, en sautant un fossé, s'est fait une entorse dans sa fuite ; il boite. Dicéopolis, mis en gaîlé par le festin, est soutenu par deux courtisanes ; et, comme ila obtenu le prix des buveurs, l'archonte va le couronner. Tous s'en vont, accompagnés des chants joyeux du chœur.

Laissons de côté Fart et le génie d'Aristophane, sa verve créatrice, son comique intarissable, son éclatante poésie, son habileté à insinuer chez les spectateurs le désir d'une paix qu'il souhaite ardemment. Étudions les caractères qui définissent le genre dont les Aeharniens sont le type.

C'est un mélange déconcertant, mais savoureux, du réalisme le plus cru et de la fantaisie la plus libie. C'est d'abord un sujet d'actualité; car il s'agit d'événements récents, des derniers succès d'Athènes, qui rendent la paix plus désirable encore à certains. C'est une peinture franche des mœurs athéniennes : l'assemblée y est exactement décrite. Tout se passe selon les règles: formule du héraut, réception des ambassadeurs, tout est vrai. Le marché est représenté d'après nature ; le cortège de Dicéopolis parodie celui de telle fête agraire. Mais ce réalisme est-il lui même sa fin ? Non, car Aristophane plaide une cause. L'auteur amuse

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pour convaincre le peuple de ses idées, et il jouit pour cela de la liberté la plus grande ; il fait une satire directe, personnelle, comme celle des iambes d'Archiloque. Socrale, Gléon ne sont-ils pas mis sur la scène dans les Nuées, les Cavaliers î

D'autre part, toutes les invraisemblances, de la fantaisie laplus folle, sont permises. En quelques instants, Amphileos fait le voyage de Sparte. Lapaix est une liqueur que renferme une fiole ; le panier de charbon est un otage attendrissant. Le Mégariea voudrait vendre des cochons ; mais il n'en a point ! Bah ! il met à ses petites filles des groins et de faux sabots, les fourre dans un sac et les vend. Un jeune sycophante est saisi, ficelé, empaqueté : c'est une poterie à vendre. Tout est d'une gaité étourdissante. — Ailleurs le sujet lui-même sera boufïon : dans les Nuées, la Faix, où le vigneron Tygée monte dans l'Olympe sur un escarbot.

La comédie ancienne n'est donc nullement une peinture de mœurs, mais bien une pièce à thèse ; et, par son mélange de fantaisie et de réalisme, elle contraste avec la comédie nouvelle.

Il n'y a point, dans la forme, deux comédies anciennes identiques ; non seulement les sujets, mais encore la disposition des scènes sont très variés. M. Mazon l'a bien montré dans ses éludes. Il n'y a que certains cadres qui soient communs. Ainsi il y a entre les deux parties de la comédie une différence essentielle : dans la première, le cliœur est un personnage véritable qui prend à l'action une part directe ; tout y est action ; dans la seconde, au contraire, le chœur n'est plus qu'un témoin, dont les chants séparent les scènes ou les groupes de scènes. Souvent encore le dénouement survient à la fin de la première partie et se trouve développé dans la seconde. Le prologue a une forme fixe : il comporte toujours un débat , tantôt querelle véritable, tantôt discussion purement dialectique; mais, toujours, deux adversaires sont aux prises.

C'est ['agôn, que M. Jilenski a spécialement étudié. Il comprend des parties déclamées et d'autres chantées avec accompagnement. L'agôn dans les Acharnims est moins régulier qu'ailleurs. Pourtant il est représenté par la bataille entre Dicéopolis et le chœur.

La parabase est la partie la plus ancienne et laplus originale de la comédie.

La période où fleurit la comédie ancienne est courte mais riche. Aristophane déjà vit en elle des changements profonds ; nous les trouvons même dans sa dernière comédie, P/w/wv, qui date de 388. Le pauvre Chrémyle, qui se lamente sur sa pauvreté, est allé trouver l'oracle de Delphes pour lui demander comment sortir de sa misère. « Suis la première personne que tu rencontreras au sor-

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tir du temple », a répondu l'oracle. Chrémyle suit donc un aveugle qui, pressé de questions, avoue être le dieu de la richesse, Plutus, aveuglé par Zeus. Le sujet de la pièce sera de rendre la vue au dieu aveugle, afin qu'il fasse une répartition plus juste de la richesse. On voit que le fond est dilTérent déjà de celui des comédies antérieures. L'agôn est constitué par un débat entre Plutus. que Chrémyle conduit au temple d'Asclépios pour lui rendre la vue, et Pénia, la pauvreté. Ce personnage, allégorie créée par Aristophane, arrête Plutus et vante à Chrémyle ses mérites, se donnant pour la source de tous biens et de toutes vertus. Elle est près de l'ébranler ; mais, finalement, elle échoue. — Le sujet a une portée plus générale ; c'est, présentée sous une forme dramatique, une question largement humaine. La pièce a plus qu'un intérêt local et d'actualité — Aristophane est-il pour Pénia ? Non ; car Plutus recouvie la vue et distribue les richesses à Chrémyle et à ses amis. Le sujet devient alors l'équitable répartition des richesses.

Le chœur a subi encore d'autres changements. Il est composé des amis de Chrémyle, de ses voisins, que son esclave a appelés lorsque Plutus eut recouvert la vue. Us entrent joyeux, en dansant : c'estune parodie du Cyclopede Philoxène. Polyphème était représenté faisant paître ses troupeaux et chantant gaîment ses amours. Mais, ici, c'est un prétexte à la parodos ; cela n'a pas de part directe à la pièce. Après le prologue, le chœur ne parle plus ; il danse : ce sont des intermèdes chorégraphiques. Les scènes sont séparées par de petits ballets: c'est là une modification profonde.

Dans le Cocalos et VFohsicon, pièces postérieures au Plutus, Aristophane traitait sans doute les sujets propres à la comédie nouvelle : il y avait une jeune fille séduite et une scène de reconnaissance. Quelles sont donc les causes de ces transformations dont le Plutus porte déjà la marque?

Elles sont multiples : les unes sociales et politiques, les autres littéraires, et qui tiennent à une rénovation du goiH. A la fin de la guerre du Péloponnèse, c'est un appauvrissement général de la fortune publique et privée. Les frais de chorégie étaient lourds : le rôle du chœur, parla même, fut plus restreint. Mais cette cause passagère ne suffit pas. La liberté de la satire ne pouvait durer ainsi : Aristote ne comprenait déjà plus ce genre satirique, qu'il bannissait de la comédie. Jusqu'à Démosthènemême, lesAthéniens le goûtèrent cependant. Cela ne les choquait point de voir leurs grands hommes favoris bafoués en plein théâtre : tel Hyperbolos bafoué par Eupolis. Mais une série de mesures, en 440-428-417, avait été prise pour limiter ces attaques violentes et modérer la

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vn-vo mordante despoèlos. Si peu ellica'.'i's qu'clh^s I'u-'icmU, elles -. moiilreiil copeudani îa naisrianc;o d'un esiiril nouveau : ia comédie anei'Mi'.i.; déeiine par.'O jju'elle n'esl plus eoniprisv-.

l'iiis un se i;isse d(î la (iclidii \)\u^-. vile (|i:e de l;i réalilc Colleci, unie ;\ l;i poésie d'Ai'isit'[)hane. oc tiéj)l:iisa.iL i)oin(: on su[>iun'tail c(.'l!e fantaisie si variée ; mais ces boLufonneries, vile nâôos, ll'iirent par lasscf. La goûl. musical lui anssi se Iransfornie. La poésie lyrique du chœur, si belle chey, Eschyle, n'est plus goûtée. Strepsiade, dans les A'uccs, discute avec Philippiilo, sonPiIs : l'un vanlc Eschyle, l'autre est tout plein du goût nouveau. Dans la tragédie d'KurijMde, il y a de longues monodies d'acteurs et le cliœur ne chante plus. Aristophane, quise moque de lui, l'imilc en cela pourtant et s'inspire de ces procédés nouveaux, dans le J'iuhts, par exemple.

Ainsi Aristoj)hano, qui avait vunaîtrcct se former avec Cratiuos ]ac')médie ancienne, qui l'avait portée lui-mêine à sa perfection, Loriee.!;!, à la lin de sa vie, dans une voie nouvelle. La comédie ancienne ne dura pas plus de deux ou trois générations. De ia période de transition qui suivra, nous aui'ons h dégainer la. l'orme do la comédie nouvelle, dont Ménandre oll'rira le type aelievé.

Vingtième annék {f séne) N" 9 11 Janvier 1912

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