DES
Directeur : N. FILOZ
• Cours de M. A. PDECH,
Professeur à l'Université de Paris.
Les fragments de Ménandre.
J'ai à peu près terminé l'étude que je voulais consacrer cette année à Ménandre ; cette dernière leçon la complétera tout à fait. J'ai étudié jusqu'à présent les ensembles qui par leur continuité présentaient le plus d'intérêt. Parmi les textes de Ménandre récemment découverts il faut placer certains fragments parvenus dans un assez bon état et que M. Kôrte à publiés dans son excellente édition de Ménandre. Ils sont généralement assez courts, mais ils méritent néanmoins une mention. Je les énumérerai rapidement et ne leur consacrerai qu'un bref commentaire. Je vous donnerai enfin quelques détails sur une pièce de Ménandre, le Campagnard.^ reojpYoç, dont les fragments forment un ensemble important et offrent un intérêt véritable. J'abandonnerai donc le papyrus du Caire ; tous ces autres textes nous sont parvenus en effet par une autre voie. Avant de le quitter, j'ajouterai cependant un dernier mot à son sujet. Il nous a rendu d'importants fragments de trois ^\hcQS,VArbitrage,\d. Belle aux boucles coupées, la, Samienne. Une quatrième est moins bien traitée, c'est le Héros ,• nous n'en avons guère plus que ce que nous possédons du Campagnard. Nous ne savons pas exactement ce que contenait ce papyrus. Mais il est
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certain qu'il contenait d'autres comédies. Je ne veux pas entrer dans le détail des calculs et des conjectures que l'on a laits sur son étendue. Je vous dirai seulement que s'il nous était parvenu intact, nous aurions deux autres comédies. Avec les fragments des (|uatre comédies que j'ai étudiés, il nous a conservé deux passages de deux comédies différentes ; l'un de ces morceaux avait été d'abord rattaché à l'une des comédies plus complètes ; mais il semble bien qu'ils ne peuvent y trouver place.
Le premier nous donne une scène de discussion assez vive entre plusieurs personnages : Lâchés, Chéenète, et Chéléas, qui est le rival d'un certain Moschion. On s'était fondé sur celte similitude de nom pour insérer ce fragment dans la Belle aux boucles coupées. M. Karl Robert en tirait même des conclusions très fantaisistes quant à la reconstitution de l'intrigue de cette pièce. Aujourd'hui tout le monde s'accorde à reconnaître qu'il ne doit pas y être inséré. Je vous ai déjà fait remarquer, à propos d'un fragment que l'on voulait insérer dans V Arbitrage., combien les similitudes de noms étaient des arguments peu sûrs. Ce fragment est donc d'une autre comédie que la Belle aux boucles coupées. Mais de laquelle ? on l'ignore. — Le second fragment du papyrus est plus court et moins intelligible. On ne sait donc pas quelles étaient les deux autres comédies que renfermait le papyrus et qui eussent pu nous parvenir.
D'autres morceaux de Ménandre nous sont parvenus par une autre voie. L'un d'eux a été publié dans la collection des Textes classiques de l'Académie de Berlin ; il provient d'un des papyrus qui se trouvent aujourd'hui dans les bibliothèques de Berlin. Il a été étudié par Schubart et Wilamowilz. Le papyrus ne donne aucune indication d'auteur et de litre. Néanmoins, MM. Wilamovitz et Kôrle croient que c'est un fragment d'une pièce de Ménandre dont nous connaissons le titre seul: le Cilhariste, KiBapt^Tr;;. Nous savions aussi qu'un des personnages s'appelait Phanias; or dans ce fragment on mentionne aussi un certain Phanias. En outre, ce court morceau est agréable, plein de verve, d'esprit, digne en tout point de Ménandre. Il s'agit d'un vieillard qui a un fils nommé Moschion. Le jeune homme appelle auprès de lui son père qui vit à la campagne. Et le vieillard s'étonne, car d'ordinaire son fils, joyeux gaillard, viveur un peu débauché, le redoute et préfère ne pas l'avoir auprès de soi. Il se demande pourquoi son fils doit avoir besoin de lui. Et il fait d'amusantes réflexions: Parbleu, il sait bien pourquoi son fils préfère d'ordinaire son absence : c'est parce que Moschion s'amuse et fait des fredaines ; mais luimême n'en a-t-il pas fait autant dans sa jeunesse? n'a-t-il pas
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été un de ceux qui savent fort l'ien écorner un patrimoine? « Et c'est bien mon fils, dit-il, je le reconnais bien à ces traits ; ma femme ne m'a pas trompé ! »
La scène est joliment écrite ; elle n'a point pourtant une très grande valeur.
Il n'est pas permis d'hésiter lorsqu'on atlribue à Ménandre d'autres fragments qui furent trouvés dans la région d'Oxyrhynchus par MM. Grenfell elHunt,et qu'ils ont publiés dansle tomeXIVde leur Recueil de Papyrus d' Oxyrhjnchua . Ils sont de la comédie intitulée le Flatteur ou KôXî:;. La pièce excite par elle-même l'intérêt, car nous la connaissons en partie déjà par l'usage qu'en a fait Térence dans V Eunuque. Térence, comme il le reconnaît dans son prologue, a « contaminé » deuxpiècesde Ménandre : V Eunuque &\.\q Flatteur. W a emprunté à celle-ci deux personnages, celui du soldat fanfaron et du parasite, Thrason et Gnaton, deux personnages fort connus et fort amusants. Ils n'ont point ces noms dans l'original grec ; ils ne sont point en scène dans le fragment retrouvé, mais on parle d'eux. Je vous ai fait remarquer, dans notre élude de la Belle aux boucles coupées^ combien le rôle de Polémon n'était pas du tout celui du miles gloriosus que nous trouvons dans la comédie latine. Il est humain et non pas bouffon ; sans doute Polémon est représenté avec des traits professionnels, la brutalité par exemple ; mais l'intérêt qu'il fait naître vient de la sincérité de sa passion et non pas de ce ridicule dont se couvre le miles gloriosus de Plaute. Peut-être, vous avais-je dit, Piaule avait-il trouvé dans d'autres pièces inconnues de Ménandre ce type du soldat fanfaron. Eh bien, il se trouve dans le Flatteur. On se moque du soldat brutal et vantard du Flatteur ; et dans un autre fragment il se livre à ses fanfaronnades ordinaires que Plaute a reproduites dans son imitation.
Le deuxième personnage, le parasite, est intéressant lui aussi. Les comiques anciens ont créé ce type et lui ont donné des formes variées. Dans le /^/a//eu?' il avait une forme individuelle qui ne se retrouve point chez tous les personnages du même genre. C'est un Ûatteur dont les traits sont moins lourds, moins gros que ceux du parasite ou de l'esclave qui tiennent d'ordinaire ce rôle dans les comédies latines. 11 est ici plus ingénieux, plus habile, plus spirituel. Un archéologue qui est aussi philologue, et, qui, par l'union de ces deux sciences, a rendu de très grands services à l'élude de l'antiquité, M. Karl Robert, a étudié le type du flatteur dans un mémoire intitulé : les Masques de la comédie nouvelle. Il a distingué les types de celte comédie comme un lexicographe, Pollux, l'avait déjà tenté. Il a noté les masques des
acteurs et classé les rôles. Il a fait une ingénieuse analyse du flatteur d'après une terre cuite de Myrina qui représenterait ce type. Ce serait selon lui une sorte de Tartuffe. L'analyse est ingénieuse, subtile, mais, il faut bien le dire, peu solide ; je vous l'indique avec beaucoup de réserves. — La pièce de Ménandre était donc d'autant plus curieuse que par ces deux types elle ne ressemblait point aux imitations latines. Nous aimerions à la connaître plus longuement.
Je serai plus bref sur deux autres fragments. Le premier se trouve en Russie, à Dorpat ; il a été publié par M. Zereteli. Il appartient à une comédie de Ménandre intitulée : les Femmes qui veulent boire la ciguë, Kcovsta^ôfjLïvai. C'est une intrigue d'amour: ces femmes qui veulent boire la ciguë étaient sans doute des amoureuses désespérées. Le fragment semble être du dénouement de la comédie, et ce dénouement était, comme d'ordinaire, heureux. Nous voyons deux personnages qui tous deux, pleins de craintes, sont rassurés et reprennent confiance : c'est un jeune homme à qui un esclave vient apprendre qu'il pourra épouser celle qu'il aime ; une jeune femme qui reconnaît que ses craintes sont aussi vaines et qu'elle a injustement accusé la fortune. L'action de cette comédie devait être émouvante. Et il devait y avoir un fin mélange de comique et de tragique.
Le second fragmentappartient à la Périnthienne, IlîptvOîa ; il est plus intéressant, MM. Grenfell et Hunt l'ont donné dans le tome VI de leur publication. Son principal intérêt vient de la comparaison qui s'établit entre la. Périnthienne de Ménandre et l'Andrienne de Térence. Celle-ci est imitée à la fois de la Périnthienne et de VAndrienne de Ménandre. Térence dit dans son prologue qu'elles étaient tellement semblables l'une à l'autre, que celui qui en connaissait une, connaissait toutes les deux. Pourtant Térence n'avait point trouvé assez d'étoffe dans la seule Andrienne. Or ce fragment permet de bien curieuses conjectures, quoiqu'un peu incertaines, sur la différence qui devait exister entre ces deux comédies de Ménandre. 11 semble que l'une était de la première, l'autre de la deuxième manière de Ménandre. On s'appuie sur les observations que j'ai faites à propos de la Samienne. Cette comédie est de la première période de la production de Ménandre ; et les arguments sont solides. C'estla plusancienne decelles quenous connaissons parce qu'elle renferme encore des traits de grosse bouffonnerie : rappelez-vous la querelle entre Nikératos elDéméa.EUe contient aussi des allusions personnelles qui disparaissent peu à peu de lacomédienouvelle. Il y en a peut-être dans toutel'œuvre de Ménandre, mais ils sont plusmarqués, plus sensibles àl'origine.
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VAndrienne serait donc une deuxième édition remaniée et adoucie de la Périnlhienne ; il y a moins de force comique et moins de traits bouffons. On se fonde sur ceci : la scène conservée est une scène violente qui se trouvait vers la fin de la pièce ; un esclave Daos, poursuivi par son maître Lâchés, s'enfuit et se réfugie près d'un autel. Son maître irrité ne peut se saisir de lui sans violer le refuge. Il commande donc à ses autres esclaves d'apporter des fagots afin d'enfumer Daos. On apporte des sarments, on va y mettre le feu... Mais la scène finit ainsi. Voilà une scène de violence que nous sommes peu habitués à trouver dans la comédie nouvelle. Dans V Andrienne nous trouvons une scène analogue mais moins violente : un esclave est toujours poursuivi par son maître en colère ; mais celui-ci le menace seulement et n'en vient pas à de telles extrémités. Les termes sont encore assez violents, mais Ménandre a apporté à la scène des adoucissements sensibles. En outre, dans cette deuxième édition de la même pièce il y a d'autres modifications : une sage-femme qui dans la Périnlhienne est très amie delà bouteille, tient une sage conduite dans VAndrienne. Et Térence, quia imité les deux pièces à lafois, n'apas su donner d'unité à ce personnage : tantôt dans sa pièce il est peu intéressant, tantôt il est orné de toutes les vertus ; le caractère varie suivant les parties qu'a imitées Térence. — Cette comparaison entre V Andrienne et la Périnthienne est donc fort curieuse. Nul doute que nous n'ayons à faire k la. Périnthienne, car le vieillard dit, dans un certain passage, à son esclave : « Ainsi tu croyais me tromper facilement? Tu me croyais aveugle, et ton mérite alors n'était pas grand à tromper un tel niais ? — Eh
bien! maintenant je vais te faire voir combien je le suis » Or
Athénée cite le vers où le vieillard retourne contre lui les vanteries de Daos. Il est regrettable que nous ne possédions pas davantage de cette comédie.
Les lambeaux de manuscrit de Saint-Pétersbourg qu'a publiés M. lernstedt (je vous en ai parlé à propos de l'un deux que l'on voulait insérer à tort dans V Arbitrage) donnent une partie du prologue d'une pièce célèbre : l'Apparition ou le Fantôme, <Pij^oL. Les apparitions sont un élément d'intérêt dont la comédie nouvelle s'est souvent servie ; j e vous renvoie au Mcstellaria de Plante. Un esclave empêche son maître de rentrer chez lui, parce que, pendant son absence, le fils festoie avec amis et courtisanes ; et pour l'arrêter il lui raconte qu'un fantôme est apparu dans la maison et qu'on a découvert qu'un crime y avait été jadis commis ; aussi nul n'entre-t-il plus dans la maison. Chez Ménandre il s'agit d'une apparition bien différente. Donat, le commentateur de
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Térence, nous a laissé une analyse de la pièce k propos des moqueries qu'adresse Térence à son rival Luscius Lanuvinus qui usait si malheureusement du procédé des apparitions. Une jeune femme a eu jadis une aventure : l'aventure ordinaire. Klle a eu une fille qu'elle a fait élever tout à côté par un ami. Pour voir facilement son enfant, elle a fait percer le mur qui sépare les deux maisons, et elle a mis à cet endroit une petite chapelle où elle feint de venir sacrifier lorsqu'elle veut voir sa fille. Des guirlandes et du feuillage dissimulent l'ouverture : on n'y a sans doute jamais regardé de bien près. Mais le jeune Phidias voit un jour, par cette ouverture, la jeune fille ; il s'imagine tout d'abord que c'est un «pàajxa . Mais il reconnaît vite son erreur. Il s'éprend de la jeune fille, et leur amour est le sujet de la pièce. Nous avons un court fragment du prologue de celte pièce. M. Kôrte pense que c'est un dialogue entre deux personnages allégoriques, comme dans le Trinummus où dialoguent Luxuria et Inopia. Mais cette intéressante hypothèse est très incertaine. Dans la scène suivante apparaît la jeune fille que Phidias croyait être un fantôme ; et aussi Phidias qui critique et gourmande vertement un esclave : c'est sans doute un de ces fils de famille que Ménandre a aimés à représenter et que nous avons trouvés déjà dans les comédies étudiées.
Je néglige beaucoup d'autres fragments récemment découverts et que l'on attribue, avec plus ou moins de raison, à Ménandre ; l'un deuxoù apparaîtunpersonnage très défiantserait delà comédie dont nous ne connaissons que le titre "A-iaTo;. J'arrive au Campagnard, FecopyÔ;, qui a été publié par M . Nicole en 1898. Ces fragments avaient été achetés à un fellah qui disaitles avoir trouvés à Abydos. Mais je vous ai dit déjà combien peu il fallait se fier à des récits le plus souvent mensongers. Nous possédons le début de la pièce.
Il faut traduire le Campagnard et non le Laboureur ^cdiV il s'agit d'un personnage qui vit aux champs ; c'est une sorte de bourru bienfaisant et grossier, type préféré de la comédie nouvelle et dont la comédie latine a encore grossi les traits. Il n'est pas ainsi chez Ménandre. — La pièce débutait par un monologue dont nous avons le commencement. Un jeune homme a une liaison avec une jeune fille pauvre, sa voisine. Mais son père veut le marier : de même dans VAndrienne^ Pamphile, qui a une liaison, est sur le point d'être marié de force par son père. Il est bouleversé, troublé. Mais comme avec beaucoup de loyauté et de délicatesse il a une certaine énergie, il prend une résolution. L'amoureux de Ménandre est aussi fin mais moins énergique ; il est sans
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courage et tremblant devant son père. Dans son monologue il mellait le speciateur au courant de la situation. Sa maîtresse est tille d'une femme très pauvre. Elle a un frère plus jeune qui est à la campagne chez le ye^py^^s et dont le travail fait subsister la famille. Or le père de l'amoureux veut le marier avec sa sœur qui est du même père, non de la même mère ; il semble d'ailleurs qu'il s'agit non d'une seconde femme légitime, mais d'une concubine. De tels mariages entre ftère et sœur étaient autorisés par la loi athénienne. — Et voici ce qu'il dit :
« — Je n'étais pas méchant et je ne croyais pas... Alors le petit jeune homme séjournait aux champs. Mais un accident survint qui m'a perdu, pendant qu'une affaire m'avait forcé à faire une absence à Corinlhe. .le suis revenu à la nuit, et je trouve mon père en train de préparer un autre mariage pour moi. Les images des dieux sont déjà couronnées ; mon père sacrifie à l'intérieur. Il me destine sa fille ; car j'ai une sœur consanguine née de la femme que mon père nourrit maintenant à la maison. Je ne sais quel remède trouver à ce malheur inévitable. Me voici cependant, je suis sorti de la maison sans rien dire. Mais si je renonçais à l'épouser, je me conduirais mal envers ma chère... ; ce serait avoir une conduite impie. Je voudrais frappera sa porte et, au moment de le faire, je recule : j'ignore si son frère n'est pas revenu de la campagne et ne se trouve pas ici. Il faut tout prévoir. Allons, éloignons-nous ; réfléchissons encore au moyen d'éviter ce mariage. »
Arrive alors Myrrhiné, mère de la jeune fille, et sa vieille nourrice Philinna :
« M. — Philinna, je te parle comme à une amie ; je te dis tous mes secrets : voilà ma situation.
P. — Oui, par les deux déesses ! en t'écoulant, ma fille, peu s'en faut que je n'aille à cette porte appeler cet imposteur et lui dire tout ce que je pense.
M. — Ne fais pas cela, Philinna, qu'il aille se promener !
P. — Se promener ! qu'il aille se pendre ! le scélérat ! après avoir fait tort à ta fille, se marier ainsi !
M. — Voici leur esclave Daos qui arrive à propos. Retironsnous un peu à l'écart, par ici . »
Arrive Daos, l'esclavedu père du jeune amoureux et qui apporte des fleurs pour les noces. La scène est fort jolie, et le dialogue qui suit est un des plus spirituels et des plus émouvants que Ménandre ait écrits. Puis un incident imprévu vient compliquer l'intrigue, et Ménandre sait de son intervention tirer un excellent parti. Voici les vers que prononce Daos dans un court monologue,
que l'antiquité admirait justement, et qu'elle avait souventreproduits.
« D. — Jene crois pas qu'on puisse cultiver un champ plus religieux que le nôtre. Il produit le myrte, le beau lierre, toutes les fleurs que voici. Y semez-vous autre chose ? Il vous rend exactement, loyalement même mesure, rien de plus. — Hé ! Syrus, déposée la maison tout ce que nous apportons. Tout cela est pour la noce. — (Il aperçoit Myrrhiné.) — Ah ! Myrrhiné, bonjour !
M. (qui s'est avancée). — Bonjour, Daos ! »
Et Daos se met à plaisanter. Puis il a, dit-il, une bonne nouvelle à lui annoncer ; mais il s'y prend si mal qu'elle s'effraie d'abord.
«D. — -Je ne te voyais pas, noble et digne femme! Quefais-lu?.. Je veux que tu aies les prémices de quelques bonnes paroles, de quelques événements qui tourneront bien, si les dieux le veulent. Je veux être le premier à te les dire. Cléainète, sache-le, celui pour qui travaille ton garçon, hier en bêchant dans sa vigne, il s'est entamé la jambe, tout bellement.
M. — Malheureuse que je suis.
D. — Courage, écoute la fin. La blessure, au bout de trois jours, a produit une tumeur, le vieillard a eu la fièvre ; il était très mal.
P. — Va-t'en au diable avec tous les bonheurs que tu annonces.
D. — Tais-toi, la vieille. — Il lui fallait alors quelqu'un qui le soignât. Ses serviteurs, des barbares, en portaient déjà le deuil ; mais ton fils, comme s'il l'eût tenu pour son père, lui a donné des médicaments, des onguents, l'a frictionné, l'a lavé, lui a apporté à manger, l'a réconforté et remis sur pied à force de soins, alors qu'il semblait au plus mal.
M. — Le cher enfant !
D. — Oui, par Zeus ! Notre homme cependant, une fois remis, tandis qu'il se reposait chez lui et faisait trêve à la biche et à ses fatigues, — c'est un vieillard qui mène une vie bien dure, — s'informe de la situation du garçon qu'il n'ignorait peut-être pas tout à fait. Le jeune homme lui en fait le tableau, et il fait mention de sa sœur, de toi, de ta pauvreté. Notre homme s'est senti ému, et il a cru qu'il ne devait rien épargner pour témoigner sa reconnaissance des soins qu'il avait reçus ; il a eu conscience de sa vieillesse, de sa solitude. Il a promis d'épouser la jeune fille. Voilà la somme de tout mon discours. Ils vont venir ici ; et il s'en retournera avec vous àla campagne ; vous aurez fini de lutter avec la pauvreté, cette bête fâcheuse et rétive — et cela, à la ville ; car il faut être riche, ou bien vivre où l'on aura le moins de
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témoins possible de sa misère. Ce qu'il faut en pareil cas, c'est la campagne et la solitude. Voilà la bonne nouvelle que je voulais t'annoncer. Salut !
M. — Salut, Daos !
P, — Mais quas-tu donc, ma fille ? Pourquoi aller et venir en te broyant les mains.
M. — Pourquoi ? pourquoi ? Philinna, je ne sais plus ce que je dois faire. »
Cette bonne nouvelle, en effet, compliquait la situation, puisque la jeune fille que Cléainète veut épouser est la maîtresse de notre amoureux.
Le dernier vers est malheureusement mutilé et il a prêté à toutes sortes de conjectures, ainsi que les fragments antérieurement connus, sur la suite de la pièce. Le bon Cléainète, le campagnard, était évidemment un caractère sympathique : c'est lui qui prononçait le fragment suivant (Koch, fr. 97).
« Je suis un paysan, je ne le nie pas, et je n'ai pas grande expérience des choses de la ville, mais mon âge m'a instruit. »
Vous imaginez bien qu'il n'épousait pas la fille de Myrrhiné ; celle-ci devait être unie à son amant selon la règle de toute bonne comédie ; mais Cléainète ne venait évidemment pas pour rien de la campagne. Il jouait sûrement son rôle dans quelque reconnaissance, qui devait se produire à la fin de la pièce, comme c'est aussi l'habitude. Ces fragments du Campagnard font donc naître des questions intéressantes ; ils nous montrent aussi des personnages aux traits individuels très nets ; cette comédie devait être un excellent exemple de l'art de Ménandre.
Le tableau que je vous ai présenté de la comédie nouvelle est forcément incomplet puisque je ne vous ai parlé que du seul Ménandre, et même que de ses comédies récemment découvertes. Mais je me suis volontairement limité, pensant qu'il serait plus intéressant de vous présenter seulement les importants fragments retrouvés depuis cinq ou six ans, et de résumer les nombreuses études dont ils ont été l'objet. Nous connaissons en effet assez bien les intrigues de ces comédies pour que nous en puissions goûter le développement. Mais si vous désirez un tableau d'ensemble delà comédie nouvelle, je ne puis que vous recommander la lecture du livre de M. Legrand, Daos ; il en a étudié le monde, les personnages, les intrigues, les relations avec la vie réelle, les conventions, la structure des pièces, la mise en scène, le décor ; bref, son étude est des plus complètes. Il a complété ses analyses par d'ingénieux rapprochements avec la comédie latine, les dialogues de Lucien, les lettres d'Âlciphron. Il a
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«xcelleniment ramassé toutes nos connaissances actuelles. Sa méthode, souvent indirecte, devait être maniée avec habileté et prudence ; il est arrivé à des conclusions très vraisemblables, et son livre demeurera longtemps celui auquel tous devront recourir. Mais dans celte étude Ménandre courait le risque de ne point être assez vivement dégagé, et je me suis attaché à lui seul parce qu'il a son originalité propre. Je vous ai mis le plus possible en contact direct avec les textes. Car tandis que nous pouvons k peine conjecturer ce que valent Diphile ou Philémon, résumer leurs procédés familiers, leurs thèmes ordinaires, nous entendons directement les accents du talent de Ménandre. Nous ignorons beaucoup encore de lui ; mais déjà nous le connaissons mieux. Nous le goûtons davantage chaque jour à mesure que nousie relisons, car son art, tout en nuances, nous charme plus qu'au premier jour, où nous étions tout joyeux de la fraîche découverte. C'est un art qui vous conquiert peu à peu et s'insinue lentement dans votre esprit.
Enfin, pour résumer ses mérites, je dirai d'un mot qu'il a le don de la vie. Il fait vivre tout ce qu'il touche ; si les conventions sont grandes, les caractères et l'action sont vrais. Ménandre a un regard clair et sûr, et il observe choses et gens avec sympathie. I Souvent, légèrement ému, il est agréable sans ladeur. Ce charme \ délicat est le caractère de son théâtre où se mélangent naturel- \ lement un comique discret et une émotion sobre. C'est la vie ) reproduite par un observateur très fin et rendue avec beaucoup de / vérité. Et ne sont-ce pas les qualités, de toute la littérature at- / tique, des parties les plus délicates d'Aristophane, les qualités de / Platon, de Lysias ? Aussi je ne puis mieux conclure qu'en revenant au mot que M. Croiset donna pour titre à son article sur \ Ménandre : le Dernier des Atliques.
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