LA SCIENCE GRECQUE
LA COMÉDIE NOUVELLE -6&i-^
Polémon conduisent en réalilé toute la pièce ? Notre jeune fat, plein de confiance en lui-même, mais se défiant un peu cependant des fourbr^ries de Daos, s'imagine que Myrrhiné sa mère favorise ses amours. Il respecte pourtant celle-ci, qui est une femme d'un esprit sage et pleine d'autorité : et elle va réconduire, puisqu'il est le frère de Glycère. Moschion sort en effet en se lamentant. Pourquoi soit-il ? La véritable cause est sans doute que le spectateur entende ses confidences. Les entrées et les sorties de personnages dans la comédie nouvelle sont en quelque mesure assez conventionnelles. — Sosias et ses estafiers se tiennent à l'écart, dans le fond de la scène, surveillant encore, mais de loin, la maison de Myrrhiné. — Et Moschion, les apercevant, les interpelle, et sans doute alors ils se retirent .
« M. — Vous n'allez pas filer au plus vite vous autres !... Ils ont des lances et ils me laissent le champ libre ! Ils ne seraient pas capables de prendre un nid d'hirondelles, les gueux que voilà. »
El se tournant sans doute vers Daos, il montre Sosias !...
« Mais, me dis-tu, ils avaient amené des mercenaires ! Leurs fameux mercenaires, ce n'est que le seul Sosias!... »
Et il commence là-dessus ses lam.entations, en faisant allusion aux maux de la Grèce lors de la guerre de Gorinlhe : je vous en ai parlé quand j'ai cherché à dater la pièce.
« Bien des gens sont devenus malheureux dans le temps présent ; car il y a eu vraiment chez tous les Grecs une belle avalanche de catastrophes ; je ne sais pourquoi hélas, je ne pense pas qu'il y n'ait homme qui vive plus malheureux que moi I Dès que je suis entre, je n'ai rien fait de ce que je fais habituellement, -, je n'ai appelé près de moi aiicun serviteur ; je ne suis pas allé chez ma mère. Je me suis retiré dans l'oTxo^ (c'est la principale pièce de la maison), je suis resté là pensif ! j'envoie Daos dire à ma mère que je suis rentré, rien de plus. Lui, sans se soucier de moi, a trouve leur déjeuner tout prêt et s'est empiffré. Pendant ce temps je restais couché à me dire : « Voici venir ma mère, qui va mapporter quelque nouvelle de ma bien-aimée, me dire à quelles conditions elle est venue loger sous mon toit . » Moi-même j-e préparais ma réponse... »
Ici le lexle s'inlerromot ; et il manque environ 130 vers. Il est regrettable que la suite de ce monologue nous manque. Ménandre devait peindre agréablement la déception du jeune homme. « Je préparais mon discours... », dit Moschion. Combien ce discours devait-il être piquant 1 Ménandre avait dû tirer de celle situation
"B&â- KEVUK DES COURS ET CONFËKENCES
un parti charmant. Moschion apprenait alors que Myrrhiné se souciait fort peu de favoriser ses amours ; apprenait-il autre chose encore ? Sa mère lui révélait-elle que Glycère était sa sœur ? que lui-même n'était pas son fils par le sang ? Et dans ce cas n'est-ce pas celte extraordinaire découverte qui explique la violence de ses lamentations ? Nous voudrions bien le savoir. Nous verrons dans la scène de la reconnaissance combien cette obscurité nous embarrassera.
On ne peut d'après le papyrus du Caire reconstituer la suite de la pièce. Il ne nous reste plus qu'un feuillet isolé du papyrus qui donne d'un côté un fragment de conversation entre Pataekos et Myrrhiné et de l'autre le début de la scène de reconnaissance ; mais le manuscrit de Leipzig et le papyrus d'Oxyrrhynchus nous donnent dans un état assez bon de conservation les dernières scènes et surtout la scène finale de la réconciliation.
Le papyrus du Caire est trop mutilé pour que nous en puissions rien tirer de précis concernant cette scène Pataekos et Myrrhiné. Il faut compléter, et d'une manière incertaine, trop de vers. Malgré de nombreuses études, les résultats sont trop peu sûrs pour que je vous les expose ici.
L'autre scène se passe entre Pataekos et Glycère. Mais pourquoi Glycère est-elle sortie ? Sans doute Pataekos l'a fait appeler. Il négocie pour le compte de Polémon ; et quoique voulant être conciliateur, quoique ami de Glycère, il doit en quelque sorte se faire l'avocat et l'interprète du soldat. Il va donc désobliger Glycère en lui parlant de Moschion, en lui rappelant le premier incident et, ce qui, aux yeux de Polémon, aggrave encore sa conduite, sa fuite chez Moschion. C'est ainsi qu'avait dû parler déjà Pataekos dans la partie que nous avons perdue.
Glycère passait sur la scène pour la première fois ; mais nous la connaissons déjà, nous savons quelle est sa délicatesse morale. Une tradition reproduite par Alciphron veut que Ménandre ait représenté sur la scène Glycère sa maîtresse. Et l'on s'est demandé si la communauté de noms n'était point la preuve que les deux Glycère n'en faisaient qu'une ; la Glycère aux boucles coupées faisait-elle reconnaître l'autre ? L'hypothèse est ingénieuse, mais incertaine. En tout cas, la Glycère de Ménandre n'aurait pu qu'être Qattée du rôle de l'autre Glycère.
Celle-ci disait à Pataekos :
« Que pouvais-je espérer en me réfugiant dans la maison de la mère de Moschion ? Ce n'était pas qu'il m'épousât — car notre condition n'est pas égale. — Soit ! — Etait-ce donc pour qu'il me prît pour maîtresse ? Mais alors est-ce que je n'aurais pas dû
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chercher à ce que celle union reslàl ignorée de ses parenls ? — Non I Tu crois qu'il m'a fait ainsi venir sous le même toil que son père ?... »
« Ses parenls, son père. » Il s'agil bien ici des parents de Moschion. Mais quel est ce père dont parle Glycère et que nous n'avons jamais vu? Myrrhiné n'est donc pas veuve ? Il faut reconnaître qu'il y a là une obscurité que nous avions négligée jusqu'alors. On s'est demandé si ce mari ne jouait pas quelque rôle dans la pièce. Rappelez- vous aussi le couplet de Daos où celui-ci parle « du maître qui va revenir des champs ». C'est sansdoute, ai-je dit, de Polémon en train de festoyer à la campagne qu'il s'agil. D'autres affirment qu'il s'agit du mari de Myrrhiné. Je pose laquestionsansvouloirladiscuterafond.il est certain, en tout cas, que le couplet de Glycère ne s'entend que si le père de Moschion existe. — Et Glycère continue ; les vers sont très mutilés.
« Et moi j'aurais accepté d'agir si follement... » (les vers qui suivent sont difficiles à resiituer — Glycère disait :) — Me serais-je exposée ainsi à la haine (soit du soldat, soit des parents de Moschion) et aurais-je fait un tort irréparable à ma réputation? — Et toi, Palaekos, loi aussi, lu es venu me trouver persuadé de tout cela et tu m'as jugée si mal !
Pat. — Non certes, ô Zeus vénérable, puisses-tuprouverque ces soupçons sont injustes ! Pour moi je te crois ; cependant... va le rejoindre.
Gly. — Qu'il passe sa colère désormais sur d'autres chevelures.
Pat. — Sa faute n'a pas été volontaire. »
EtGlycère, dansdes vers mutilés, protestait encore qu'elle avait été traitée indignemenl, comme une servante. Elle ne voulait pas pardonner.
La conversation continuait ; mais ici, une nouvelle lacune se présente, et fort regrettable, parce que la conversation s'orientait tout autrement. Palaekos avait-il vu quelque objet curieux parmi les objets de parure de Glycère ? Rien ne l'indique nettement ; mais la scène si jolie des toilettes nous incline à le penser. — Ou bien Glycère, indignée, disait-elle : « Je suis une femme libre, et de meilleure naissance qu'on le croit. J'ai des objets de reconnaissance, des yvMp!.7iJ.y.zy., Peut-être tous deux à la fois, Glycère et Palaekos orientaient-ils ainsi leur conversation. — Dans cette scène delà reconnaissance Ménandre égale Euripide. Ce sont les mêmes procédés, le même ton. Euripide avait ramené le ton de la tragédie à celui delà comédie de mœurs; Ménandre au cou-
traire élève le ton de la comédie. II est naturel qu'ils se rencontrent. Ce n'est point que Ménandre prenne le ton tragique, mais sa manière est émouvante. Ce thème banal est ingénieusement traité. Cette scène « de la croix de ma mère », comme nous disions, est fort belle.
Glycère parle de ces objets :
« Gly. — (Cela me vient) de mon père et de ma mère; elle m'a ordonné de le garder toujours avec moi, de le conserver précieusement !
Pat. — Hé bien, que veux-tu ?
Gly. — Me faire apporter ces objets... »
Les vers qui suivent offrent plusieurs difficultés qui ne me semblent paséclairciesdéfinitivement. 11 sembleque Pataekos insistait encore pour que Glycère revînt elle-même chez Polemon, que celle-ci lui répondait: Je sais ce que j'ai à faire. Pataekos n'insistait plus et, puisque Glycère ne voulait pas rentrer chez le soldat, il n'y avait plus qu'à envoyer quelqu'un prendre de sa part les
« Pat. — Laquelle de tes servantes sait où sont ces objets?
Gly. — Doris le sait.
Pat. — Qu'on fasse venir Doris! Holà, quelqu'un! Cependant Glycère, au nom des Dieux... »
Peut-être Pataekos tentait-il un dernier retour. IVIais Doris arrivait et Glycère lui donnait ses ordres.
Voilà donc la reconnaissance engagée. Mais le papyrus nous fait défaut. 11 nous faut recourir maintenant au manuscrit de Leipzig. Mais il ne fait pas suite immédiatement. Il se passait quelque chose que nous ignorons : car, dans la scène proprement dite de la reconnaissance, il y a un troisième personnage, Moschion. Cela n'a rien d'étonnant ;c'est le frère de Glycère, il doit être présent à ce moment. Mais comment est-il venu ? que sait-il ? quelle est son attitude? Tous ces points sont obscurs. Il ne prend pas une part active à la scène. Il se dissimule et exprime en aparlr ses sentiments. C'est d'un procédé un peu conventionnel que Pataekos parledanslarue. Mais l'action se passe dans la rue, et ici c'est afin que Moschion puisse assister à la scène. Cela est fréquent et nécessaire dans la comédie nouvelle. C'est une convention qu'il faut accepter les yeux fermés.
Doris s'approche et Glycère lui dit :
« Apporte-moi la corbeille où sont les... [le mot manque), celle que je l'ai donnée à garder. »
Doris revient avec les objets ; il y en a trois. Le premier, Pataekos l'a déjà vu, il le reconnaît ; et il ajoute :
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« Pat. — N'y a-t-il pas avec lui un bouc ou un bœuf ou une bête de cette espèce?
Gly. — C'est un cerf, ami, ce n'est pas un bouc.
Pat. — En tout cas, c'est une bête à cornes, je le sais. Et en troisième lieu un cheval ailé. (En aparté) : Ce sont là les objets, qui ont appartenu à ma femme, la malheureuse 1 »
Et Moschion à l'écart écoutait, s'étonnait :
« Voilà qui est impossible, ce me semble. Il serait étrange que ma mère, celle qui m'a enfanté, eût exposé avec un de ces objets une fille à elle. »
Moschion croit donc toujours être le fils de Myrrhiné, mais il soupçonne ou il sait que Glycère est sa sœur ; il croit alors que Myrrhiné aurait exposé un de ses enfants, sa propre sœur.
« S'il en est ainsi, si elle est ma sœur, quelle catastrophe, malheureux que je suis ! »
Pataekos pose une nouvelle question que je n'essaie pas de traduire ; j'esquive encore, je l'avoue, une difficulté.
Glycère répond :
« Indique-moi ce que tu veux savoir, interroge-moi.
Pat. — D'où as-tu reçu ces objets ? Comment les possèdes-tu ? Dis-le moi.
Gly. — J'ai été recueillie avec eux quand j'étais un petit enfant. »
Je passe encore deux vers fort obscurs. Moschion, en tout cas, indiquait que de plus en plus il se sentait intéressé à la découverte de ce mystère.
« Pat. — Etais-tu seule? voilà ce qu'il faut aussi me dire.
Gly. — Non pas, on m'avait exposée avec un frère.
Mos. — Voilà une des choses qui m'intriguaient.
Pat. — Comment avez-vous été séparés l'un de l'autre?
Gly. — Je sais tout ; je pourrais te le dire ; mais contente-toi de me demander ce qui me regarde ; cela, je peux te le dire ; le reste, je lui ai juré de ne pas le révéler.
Mos. — Voilà encore un indice qui est clair pour moi. Elle a juré à ma mère, où suis-je ? »
C'est bien en eff'et à Myrrhiné que Glycère a juré de ne pas révéler ce qu'est Moschion. Ceci confirme une conjecture que nous avons faite antérieurement : Glycère reçue par Myrrhiné a dû faire une confidence à celle-ci; elle lui a révélé qui elle était, lui a montré ses y'nop'iiixyr.a. Il n'est question de la vieille femme, mère adoptive de Glycère, que beaucoup plus tard ; ce n'est donc pas à elle que Glycère a juré. Le silence de Glycère sur la condition de son frère ne s'explique pas par un serment à la vieille femme.
Reportez-vous au prologue de VAgnoia ; c'est volontairement, et par affection pour son frère qu'elle gardait son secret, c'est afin de ne pas le faire déchoir et de ne pas compromettre sa brillante fortune — et Moschion, effrayé de ce qu'il entend, est sur le point de comprendre tout.
La suite de la scène offre encore plus de ressemblance avec certaines reconnaissances d'Euripide, comme dans l'/on, Ylphifjdnie. Il me suffirait d'en lire quelques passages pour que vous en soyez frappés. Comme Euripide, Ménandre se sert de la stychomythie, qui donne plus de vivacité au dialogue.
« Pat. — Qui t'avait prise et t'a élevée ?
Gly. — Une femme m'a élevée qui m'avait vue alors exposée.
Pat,^ — ^ Quelle indication t'a-t-elle donnée sur le lieu où elle te trouva ?
Gly. — Elle m'a parlé d'une source et d'un endroit ombragé d'arbres.
Pat. — C'est bien l'endroit dont m'a parlé celui qui a exposé les enfants !
Gly. — Quel est celui-là ? Dis-le moi s'il t'est permis de me le dire.
Pat. — C'était un esclave, et c'est moi qui n'avais pas le courage d'élever mes enfants.
Gly. — Tu les as exposés, toi leur père ? Pourquoi ?
Pat. — Beaucoup de raisons, des raisons extraordinaires ! Votre mère mourut aussitôt après vous avoir donné le jour ; et un jour avant...
Gly. — Qu'était-il arrivé ? Je tremble, malheureuse !
Pat. — J'étais devenu pauvre, moi qui avais été habitué à la richesse.
Gly. — En un jour ! Comment ? ô Dieux, le cruel destin !
Pat. — J'appris que le navire qui me faisait vivre avait été englouti par les flots sauvages de la mer Egée.
Gly. — Malheureuse que je fus 1 à la remorque de la Fortune! »
Vous voyez que Glycère est si émue qu'elle ne se jette pas aussitôt dans les bras de son père, en invoquant la voix du sang. C'eût été trop banal et facile. Son altitude est au contraire extrêmement curieuse et originale. Elle est plus indignée que surprise. Et Pataekos, sans démonstrations superflues, cherche à s'excuser. Il est embarrassé mais sincère ; il est vrai que de pareilles choses ne choquaient pas les anciens comme elles nous choquent.
« Pat. — Je pensais que, devenu pauvre, j'agirais en insensé si je me chargeais d'élever des enfants. »
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Ici une courte lacune est difïicile à combler. F^a scène de reconnaissance semble recommencer, car il est question, comme au début, d'objets de reconnaissance. Mais c'est que Pataekos interroge maintenant Glycère au sujet de son frère. 11 lui faut reconnaître l'autre de ses deux enfants. Et c'est de la reconnaissance de Moschion qu'il s'agit. II avait en effet lui aussi ses Yvwp-'TjjLaxa. Et il devait apparaître dans la suite où se trouvaient ces objets. Myrrhiné les avait-elle pris avec Moschion ? Glycère les avait-elle conservés avec les siens ? Tout ceci est fort obscur. L'on a fait les hypothèses les plus invraisemblables. C'est ainsi que M. Karl Robert a supposé que Moschion avait un pendant d'oreille semblable à celui qu'avait Glycère ; la reconnaissance s'opérait par le rapprochement des deux bijoux : voilà qui est bien incertain, — Mais il est aussi peu vraisemblable que Myrrhiné ait montré à Glycère les bijoux de Moschion.
C'est l'endroit le plus pathétique de la scène, malheureusement très mutilé ; Pataekos et Glycère parlaient des bijoux de Moschion :
« Pat. — 11 y avait un collier, une petite parure en or.
Gly. — C'est cela....
Pat. — Pourrais-tu me dire s'il y avait une ceinture ?
Gly. — Oui, représentant un chœur de jeunes filles.
Gly. — Et une mitre d'or... »
Alors Moschion, qui avait compris, se révélait, ou bien il s'en allait chez lui chercher ses ^(niipi<iiia.zrx. Il s'écriait :
« Je ne me contiendrai plus.... »
La scène, bien conduite, devait être émouvante. Le dialogue est plein de vérité et de naturel : le procédé qui amène la scène est très conventionnel, mais la scène elle-même ne l'est pas.
Mais la pièce n'est point terminée ; après la reconnaissance, il faut réconcilier Polémon et Glycère. La scène de la réconciliation nousestdonnéeparlepapyrusd'Oxyrrhinchus IrouvéparMM. Grenfell et Hunt avant que M. Lefebvre fit sa découverte à Aphroditopolis. Cette scène est très jolie ; et elle n'a fait que gagner de valeur par la découverte de ce qui la précède ; on en a mieux saisi la finesse parce qu'on a mieux compris les caractères de Polémon et de Glycère.
Doris s'en va trouver Polémon soit de son propre mouvement, soit qu'elle y soit envoyée. Elle trouve Polémon dans le désespoir le plus affreux. Ne voyant pas revenir Pataekos, il a cru que Glycère refusait à jamais de rentrer sous son toit. 11 est si désolé qu'il songe à se pendre :
698^ KKVUE DKS OOUKS EX CONFÉRENCES
« PoL. — afin de m'étrangler.
DoR. — Ne fais pas cela.
PoL. — Mais que faire, Doris ? Comment pourrais-je vivre, trois fois malheureux que je suis, vivre sans Giycère ?
DoR. — Elle reviendra vers toi...
PoL. — Au nom des Dieux, que dis-tu ?
DoR. — Si tu te décides à ne plus être violent à l'avenir.
PoL. — Je ferai tout mon possible 1 Tu as raison ma chère, grandement. Va, demain, je t'affranchirai, Doris. Mais écoute ce qu'il faut faire... »
Il semble bien, d'après ce passage, que Doris soit une esclave de Polémon attachée à la personne de Giycère. Polémon allait lui donner ses instructions. Mais au même moment Doris entre chez Giycère pour aller la chercher. Polémon reste seul. Il a certainement appris auparavant, par Doris, que Giycère est sœur de Moschion et que tous deux sont les enfants de Pataekos.
« PoL. — Bon ! elle est entrée ! Ah I misérable Amour ! comme tu me possèdes ! Elle embrassait son frère et non pas son amant. Et moi le criminel, le jaloux, quand il eût fallu réfléchir, je me suis conduit comme un homme ivre. J'avais bien raison de vouloir me pendre. (Z)o?'w revient.)
Qu'y a-t-il, chère Doris?
DoR. — Tout est bien; elle reviendra chez toi.
PoL. — Elle s'est moquée de toi 1
DoR. — Non, par Aphrodite ! Elle s'habillait ; son père la regardait.. »
C'est ainsi, je crois, qu'il faut traduire le mot ÏTi-Wr-^^^ 6t non pas « il l'interrogeait », le premier sens, surtout après cette jolie scène des toilettes, me paraît préférable. Giycère est en train de se parer, et son père l'admire.
« DoR. — Maintenant, malheureux, il faut que tu offres un sacrifice pour cette bonne nouvelle, pour le bonheur qui lui est advenu.
PoL. — Par Zeus ! tu dis bien ce qu'il faut faire, Le cuisinier est à la maison, qu'il sacrifie le porc !
DoR. — Où est la corbeille et tout ce qu'il faut encore ? »
Mais Polémon, encore tout ému, se moque des détails du sacrifice, c'est une note comique discrète.
« PoL. — Il aura le temps de préparer la corbeille ; qu'il égorge d'abord le porc ! Mais moi je vais plutôt prendre une couronne à l'autel (il s'agit sans doute de l'autel qui est dans rôpxvjxpa) et la mettre sur ma tête.
DoR. — Tu as de plus en plus raison.
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PoL. — Ramenez-moi vite maintenant Glycère.
DoR. — Elle allait sortir, te dis-je, avec son père. »
Suivent trois vers obscurs ; alors Glycère sort accompagnée de Pataekos, tandis que Polémon s'en va trouver le cuisinier. Ainsi Pataeivos et Glycère, seuls quelques instants, peuvent s'entretenir. Le dialogue est joli, et Pataekos se montre un peu ironique.
« Pat. — J'aime beaucoup ton : « Je me réconcilie avec lui. » Maintenant que tu es heureuse, mettre fin au différend, cela est bien grec ! Mais qu'on appelle Polémon.
PoL. — Me voici ; je sors. J'étais en train de sacrifier pour reconnaître mon bonheur ! Car j'ai appris que Glycère avait retrouvé les amis qu'elle désirait I
Paï. — Tu as raison. Ecoute donc maintenant ce que j'ai à dire. Je te la donne pour que vous ayez des enfants en légitime mariage.
PoL. — Je l'accepte.
Pat. — Avec 3 talents de dot,
PoL. — Très bien aussi, cela.
Pat. — Et à l'avenir tâche d'oublier que tu es soldat, afin de ne plus te laisser emporter par quelque impulsion trop violente.
PoL. — Par Apollon ! moi qui ai failli en mourir, recommencer quelque sottise I Je ne ferai aucun reproche à Glycère, qu'elle me pardonne seulement, la chérie ! »
Et Glycère alors, qui a attendu pour parler que Polémon ait fait amende honorable :
« Gly. — Je te pardonne, c'est ton accès de folie qui a été le principe de notre bonheur.
PoL. — Tu as raison, ma chérie.
Gly. — Voilà ce qui fait que je te pardonne.
PoL. — Viens sacrifier avec nous, Pataekos.
Pat. — Il me faut m'occuper d'une autre noce. Je donne pour femme à mon fils la fille de Philitios.
PoL. — 0 terre, ô dieux !... »
Manque-t-il encore quelques vers ? C'est peu probable, car nous sommes parvenus au dénouement. Pataekos dit quelques mots brefs sur le sort de Moschion : cela ne doit pas nous surprendre puisque l'amour de Moschion ne nous intéresse plus. Pourtant Ménandre a soin de faire un sort à chacun de ses personnages. Quel est ce Phili nos dont Moschion épousera la fille. On s'est demandé naturellement s'il ne devait pas jouer un rôle dans la pièce. Je ne le pense pas, car cette mention est trop insignifiante. C'est un nom qui est nécessaire ici. De même dans Y Hcautonlimoroumenos un jeune homme doit renoncer à aimer sa sœur. Et son père lui dit : « Je te donneraila fille de Phanocrate. ))Et comme le jeune homme
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a eu dans la pièce un rôle peu glorieux, le père insiste, malgré les protestations du jeune homme. Il en est de même ici.
La Belle aux boucles coupres est, avec V Arbitrage, le morceau le plus intéressant qui nousait été rendu <ie Ménandre. L'action en est variée; lespéripéties nombreuses piquent notre curiosité. Le comique estle plus souvent très fin; la grosse bouffonnerie apparaît aussi, mais plus rare. Le ton est celui de la comédie de mœurs. Ménandre a donné à ses personnages une vie et un caractère très individuels ; les figures accessoires même, Daos, Doris, ont leur intérêt. Nous ne voyons pas Myrrhiné, mais nous savons qu'elle a un caractère actif, un esprit intelligent et sage. Pataekos, le raisonneur de la pièce, garde une ironie fine et mesurée. Moschion, le jeune fat, si amusant dans sa vanité crédule, finit cependant par nous émouvoir. Glycôre et Polémon sont les figures les plus intéressantes. Elles contrastent entre elles et se font valoir l'une l'autre. Polémon aune soudaineté et une vivacité d'impressions curieuses, il aime maladroitement : il a des traits de soldat et des traits humains, Ce n'est pas le vulgaire soldat fanfaron ; son caractère est plus largement tracé. La figure de Glycère est délicate. Elle est réservée, maîtresse d'elle-même, soucieuse de sa dignité personnelle. Elle n'est pas insensible à l'amour de Polémon, mais elle est sûre de son empire sur lui ; elle sait sa supériorité, mais elle lui pardonne sans triompher parce qu'elle est heureuse.
C'est là une admirable peinture d'âmes naïves, et aussi une étude très fine de caractères nuancés. Jamais le talent de Ménandre ne fut plus heureux qu'en créant ce couple si joliment contrasté.
Vingtième année (S* A-^ne) N" 34 4 Juiullet 1912