VII. — LrrTLE Englandek et Little imperulism
Quand on a vu M. Chamberlain briser le pacte unioniste, remettre en question toute la politique économique suivie, depuis soixante ans, par l'Angleterre; quand on Ta entendu affirmer que lui seul était l'homme d'Etat génial qui, capable d'embrasser de son regard d'aigle les destinées du globe, planant au-dessus des petits calculs du moment, avait la conscience qu'il devait assumer la tâche d'opérer le salut de l'Empire Britannique, il a donné l'illusion, à ses partisans et même à ses adversaires, qu'il présentait quelque chose de sérieux et de puissant. Et ce programme, majestueux, pompeux, solennel et bruyant, aboutit à la séduction patriotique adressée à chaque Canadien de recevoir peut-être 10 farthings et à chaque Austrr a 11 farthings par mois de la générosité de leurs c^ toyens des Iles Britanniques!
Je reconnais que la faiblesse des tarifs proposé, r
M • Chamberlain fait lomber une partie des critiques ^ue j'avais adressées à son Programme dans la Fornightly review^ et dans mes premiers articles du Journal des économistes et du Siècle^ avant qu'il eût fait connaître ses larifs. J'avais eu le tort de croire qu'ils seraient assez lourds pour produire l'eififet qu'il annonçait.
S'il en avait déjà arrêté le chiffre lors de son manifeste du 15 mai, il montrait une étrange naïveté en faisant un pareil effort pour un résultat décevant et ridicule. S'il était parti, au contraire, avec des projets audacieux, frappant sans ménagement les objets d'ali- •œentation, allant même jusqu'à frapper les bois dans l'intérêt du Canada, les laines et les minéraux dans l'intérêt de l'Auslralie et de l'Afrique du Sud, et si, effrayé par les conséquences qu'il n'avait pas prévues, ; par le mouvement d'opinion qu'il avait soulevé contre : lui, il a fixé, après coup, le petit tarif qu'il a énoncé i le 6 octobre 1903, de 2 sh. par quarter de blé, de ! 5 p. 100 sur la valeur de la viande, de 5 p. 100 sur la valeur des produits de la laiterie, son audace s'est changée en poltronnerie. 11 s'est recroquevillé, il a présenté des droits très humbles, en répétant sur tous les tons : « 11 ne s'agit que de farthings que personne ne verra. » Il les a complétés aussi par une taxe de 10 p. 100 sur les objets manufacturés pour essayer de conquérir les ouvriers et les industriels que les retraites ouvrières et le tribut aux colonies n'avaient pas séduits; mais, dès lors, il a abandonné l'idée fondamentale de son programme. Les promesses qu'il avait faites, il n'a même pas osé leur donner corps. La grr-de conception de l'Empire Britannique, entouré d'i .e ceinture de tarifs qui devaient le maintenir dans un plendide isolement, se suffisant à lui-même pour le( *on comme pour le blé, pour la laine comme pour
le bétail, pour le bois comme pour le sucre, a disparu en ne laissant qu'une lueur falotte. M. Joseph Chamberlain n'avait pas eu assez de sarcasmes pour le Litlle Englander^ le petit Anglais, inaccessible à ridée de l'unité de l'Empire. Mais, en voyant qu'il résistait à ses invectives et à ses avances, lui, le grand \ homme d'Etat, a eu peur du vote de cet être, dénoncé en vain à la colère et au mépris de ses compatriotes ; et, le jour où il est entré dans les détails, le 6 octobre 1903, il a enlevé tout fond sérieux à son programme pour ne lui laisser que l'apparence, le bruit et la fumée. Entre le Litile Englander et le Little /mperialism de M. Chamberlain, il n'y a que l'épaisseur de quelques farthings.
Si M. Chamberlain avait été l'homme d'Etat audacieux et de grande envergure, tel qu'il a voulu se montrer et tel que ses caudataires ont voulu le présenter, il aurait frappé d'une forte taxe les blés et la viande ; et, faisant appel au sentiment d'orgueil national des habitants du Royaume-Uni, il en aurait accepté les conséquences, en leur disant: — Vous payerez le tribut de la grandeur de l'Empire Unifié, dans chaque morceau de pain, dans chaque morceau de roastbeef qui sera servi sur votre table, comme vous payez Vincome iax avec la conviction que la puissance et la sécurité de l'Empire exigent que vous ayez une marine supérieure aux deux plus fortes marines du globe réunies.
Mais, au lieu de prendre cette attitude résolue et franche, M. Chamberlain et les Little Imperialists^ qui le suivent, se sonl d'abord contentés du petit droit de 2 sh. sur le blé étranger; puis ils ont affirmé que ce serait l'étranger qui le payerait ou tout au moin** — * ^n payerait la plus grande partie.
Mais si l'étranger preiid à sa charge la moitit a taxe, le blé des colonies et le blé du Rovaume e
seront plus protégés que pour un shilling. Si Tétrangcr paye les deux shillings, alors il n'y a plus de protection du tout : les farthings alloués par M. Chamberlain au Canada et à l'Australie se réduisent à zéro; et de son Lit lie Imperialism^ il ne reste rien *.
1. A/. Chamberlain' s proposais hy C. A. Vince, secretary of the Impérial Tariff Gommittee.