V. — La « RETAUATION » DE M. BaLFOUR
M. Balfour qui, tout en couvrant de fleurs M. Chamberlain, n'a jamais accepté son programme, en a cependant adopté et précisé un point : c'est celui de la relaliation^ des tarifs de représailles.
« Nous sommes désarmés, dit M. Balfour, à l'égard des nations qui établissent les droits de douane qu'il leur plaît ou qui établiraient des tarifs différentiels sur les produits des colonies anglaises, parce que celles-ci ont accordé à la mère-patrie ou ont reçu d'elle des tarifs de faveur. »
On a parlé si haut en Allemagne d'en établir sur les produits du Canada, qu'après un voyage à Hambourg et à Brème, je croyais qu'ils avaient été établis. Je me trompais. Ainsi, le Gouvernement anglais aurait-il le droit d'établir, dans ce cas, des tarifs de retaliation q [ n'aurait pas l'occasion d'en user.
un autre côté, rien ne l'empêcherait de les de- 1 ider si une nation commettait à l'égard de l'Anglet 3 un acte d'agression économique. Quand les
nations du Continent pratiquaient, à Taide des primes sur les sucres, le protectionnisme agressif, un ministre anglais, libre-échangiste, sir Michael Hicks Beach, a su assurer le succès de la Conférence de Bruxelles en lui donnant, comme sanction, des Countervailing duties^ des droits compensateurs. Voilà un fait qui prouve que TAngleterre « n'est pas désarmée » ; et, d'un autre côté, est-ce que jamais le Parlement accordera au Gouvernement un mandat général pour appliquer à son gré des tarifs de représailles?
Par conséquent, la question n'a rien de pratique. Comme tout le Programme Chamberlain, elle n'est qu'une apparence.
Les Economie Notes on ihe Insular Free Trade^ rédigées pour ses collègues du ministère par M. Balfour, et publiées au mois de septembre 1903, sont une thèse dans laquelle il a juxtaposé avec beaucoup d'art des déductions à apparence logique. En réalité, c'est un château de cartes.
Avant d'en commencer l'analyse, je dois encore y relever une erreur de fait concernant la France. M. Balfour estimait que les importaHons anglaises payaient en moyenne 30 p. 100. M. Balfour avait confondu le tarif maximum avec le tarif minimum. En compensation de sa politique de la porte ouverte, TAngleterre jouit du tarif de la nation la plus favorisée : en 1902, année à laquelle se rapportaient les chiffres de M. Balfour, les marchandises exportée en France étaient évaluées par les douanes anglaises à 15.587.000 liv. sterL, soit 389 millions de francs, et par les douanes françaises à 567 millions de francs. Le droit payé ( it de 36.349.000 francs, soit de 9 p. 100 d'après l'éva tion de la douane anglaise, et de moins de 6,50 p d'après l'évaluation de la douane française.
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Dépouillée de son dogcnatisme un peu pédant, la thèse de M. Balfour revient à ceci : — Les autres peuples
^^ ferment leur porte. Fermons la nôtre, afin que les
[ autres peuples soient forcés d'y frapper, s'ils veulent y
i faire entrer leurs marchandises.
C'est la politique de la. porte fermée opposée à la
: politique de ['open door^ de la porte ouverte.
Je comprends très bien cet argument de la part d'un
; homme qui ne voit qu'un côté de la question; mais je
^ ne le comprends pas de la part de M. Balfour, qui a la prétention d'être un philosophe, sachant découvrir dans les questions des côtés que les aulres n'y voient
' pas.
■ Sans doute, un industriel, qui a besoin de vendre, doit voir avec une certaine colère ses produits refoulés par des droits s'élevant, d'après M. Balfour, à 130 p. 100 en Russie, à 72 p. 100 dans les États-Unis, à 32 p. 100 en Autriche-Hongrie, à 27 p. 100 en Italie, à 25 p. 100 en Allemagne, à 16 p. 100 dans le Canada, à"13 p. 100 en Belgique. Je comprends qu'il dise : « Ah! il nous refuse d'entrer; qu'on rende la pareille à ses produits. » C'est la politique du coup pour coup.
Mais avant que cet industriel puisse vendre un de ses produits, il a d'abord été un consommateur; il a été consommateur d'outillage, de matières premières; il a été consommateur, par l'intermédiaire de ses ouvriers, d'objets de consommation ; et plus son usine est importante, plus il a consommé.
Or, tout tourniquet établi à la frontière rehausse le prix d'un certain nombre des marchandises dont il a b( -n, soit directement, soit indirectement; par canse 3nt, ses frais de production sont augmentés; et C( ne la cherté restreint les débouchés, quand elle ne le -^rxiQ pas, il en résulte que, pour punir les autres
pays de ne pas ouvrir la porte à ses produits, il commence par en diminuer lui-même l'écoulement.
11 est évident que les droits de douane, imposés par les autres nations, en grande partie pour se défendre contre les produits anglais, n'en ont pas facilité récoulement. Mais, pas plus que M. Chamberlain, M. Balfoor n'a montré que la renonciation au libre-échange de la part des Anglais augmenterait leur puissance de iwoduction et développerait leurs débouchés.
Que les Anglais essaient cette politique à l'égard de» États-Unis, quels objets peuvent-ils frappar? EstKîe le coton en laine dont l'Angleterre a absorbé pour 117 millions de dollars en 1902? Est-ce les 86 millions de dollars de blés et de farines qu'elle a consommés en 1902? Est-ce les 120 millions de dollars qui représentent les bœufs, envoyés en Angleterre par les États- Unis? Est-ce les 22 millions de dollars qu'elle prend comme pétrole? Est-ce les 11 paillions de dollars qu'elle reçoit en cuivre? Est-ce les 16 millions de dollars qu'elle reçoit en cuirs?
Mais M. Balfour a toujours déclaré que « la taxe sur les objets d'alimentation était impossible ». Son projet consisterait donc à frapper les objets fabriqués afin d'obtenir des abaissements de droits de la part des nations qui les produisent. 11 frapperait les 2 millions de dollars que l'Angleterre reçoit en chaussures des États-Unis 1
M. Balfour dit doctoralement ce que lord Lansdowne avait dit en prenant une de ces métaphores belliqueuses dont les protectionnistes sont si prodigues. 11 veut avoir un revolver braqué sur toutes les nations ui n'ouvriront pas largement leurs portes. Cet instru^ nt est peut-être assez mal adapté à cet usage.
Sans le prendre en main et sans en menacer p-
; SOBce, M. Balfonr dit : « Il faut que les nations chez 4esquelles nous vouions envoyer des marchaadises ; aient quelque chose à nous demander. Sauf les nations i-qui ont une réduction à nous demander sur les vins, toutes les autres n'ont rien à réclamer de nous. Nous 1 n'avons rien à leur offrir en échange d'abaissements de leurs droits. Elles peuvent donc élever leurs tarifs en -se disant que l'Angleterre jie peut rien contre elles. »
M. Balfour demande des tarifs de douane pour avoir I des concessions à faire. Il est comme la poissonnière classique qui surfait sa marchandise pour avoir occasion d'en abaisser le prix afin de paraître faire une ' gracieuseté à son acheteur.
La thèse est tout à fait à la hauteur des conceptions ': des protectionnistes du Continent.
Les protectionnistes du Continent ont d'autant plus
i de respect pour les autres nations qu'elles leur imposent
des tarifs de représailles. Mais les guerres de tarifs
, sont dangereuses surtout pour celles des nations dont
, ie commerce et la marine sont le plus développés.
La meilleure manière pour l'Angleterre de « garder
le produit des aires valables pour l'exportation » (para-
I graphe 46) est de laisser sa porte ouverte. Une porte
' fermée empêche aussi bien de sortir que d'entrer; et si
une porte ouverte permet d'entrer, elle permet aussi
de sortir. Des. cadenas, des verroux, l'appareil des
geôles appliqués au commerce n'en développent point
l'activité.
M. Balfour se fait de singulières illusions sur le bonheur du manufacturier dans un pays de protection (pc agraphe 52). Il se figure que, somnolent, tranquille de ière des droits de dpuane, il est non seulement à l'a ' de la concurrence étrangère, mais encore qu'il esi ^gagé de la préoccupation de la surproduction.
Si M. Balfour avait étudié les faits, au lieu de se borner à des déductions, il aurait constaté que le protectionnisme engendre la surproduction. Des gens qui ne voient qu'un côté de la question, comme M. Balfour, calculent qu'un droit de douane d'un chiffre x leur assure un bénéfice égal sur les produits de Télranger; mais comme ils sont un certain nombre à faire celte simple opération mathématique, il en résulte une surproduction autrement grave que celle qui résulte de Timprévoyance d'industriels qui envisagent leurs débouchés possibles, au lieu de baser leurs calculs sur des avantages douaniers.
M. Balfour a fait l'hypothèse de trois îles, depuis Saint-Vincent jusqu'aux îles Britanniques. Il reconnaît lui-même que la Grande-Bretagne ne souffre pas de toutes les maladies hypothétiques dont, suivant sa logique, elle devrait être atteinte. Donc son hypothèse est en contradiction avec la réalité.
M. Balfour dit que l'Angleterre a atteint avec ses colonies les limites territoriales auxquelles elle doit se restreindre. Soit. M. Balfour craint que les autres pays de l'Afrique, de l'Asie, occupés par d'autres nations, ne pratiquent la politique de la porte fermée. Soit. Mais la porte ne sera jamais aussi fermée qu'elle l'était avant que les Européens n'eussent traversé l'Afrique et qu'ils n'eussent fait brèche à la Muraille de la Chine.