CHAPITRE VI
LiDYLLE DE M. MÉLINE
Industrie rurale. — Le jardin de Candide. — Effet contraire. — La balance du commerce agricole et des objets manufacturés. — La meilleure des industries. — Bon placement. — Cons^eil imprudent. — L'ouvrier agricole. — Le fermier est le véritable agent agricole. — Confusion de la vie rurale et de riodustrie agricole. — La civilisation et les grandes villes. — L*aveu : Défaut d'alimentation. — M. Méline a toujours fait le contraire de ce qu'il voulait fairç.
On voit bien par le remède qu'il préconise : c'est « Le Retour à la terre ». Après le drame, les Bucoliques.
M. Méline admire beaucoup le socialiste belge, M. Van der Velde, d'avoir proposé de transporter les usines à la campagne; et, avec la pauvre documentation qui le distingue, M . Méline cite comme exemples deux fabriques anglaises, Tune de savon et l'autre de chocolat, qui se sont installées à la campagne. M. Méline n'avait pas besoin de passer le « channel » pour nous apporter ces faits. Il y a plus de trois quarts de siècle que le fondateur de la maison Menier a installé à la campagne une fabrique de chocolat qui est devenue la plus grande du monde. Mais tous les établissements industriels peuv ils devenir ruraux? Des enthousiastes prétendent tel sera le résultat de l'emploi de « la houille blanc Ils oublient que les établissements industriels
■e à portée des malières premières, d'une ;
re abondante et habite et des consomma- >
, dont la faculté maîtresse est l'imaginatioD, ^
lie; l'ouvrier, en revenantde l'usine, cultive :^
en famille. L'industriel, écrasé par la sur- 4
résultat de la politique colberliste, pourra ^
illé organiser le chômage partiel, car les 3
uvrier sera exclu de l'usine, il dira, avec s
hie de Candide : <■ Il faut cultiver son ' '|
t le monde n'a pas acquis l'expérience de ^
eût sulfi à M, Méline de voir les villages de -}
institués à la campagne, pour s'apercevoir '4
fit pas à un homme d'avoir un jardin pour '4
dinier. Quand le mineur est sorti de son ^
repose ou il s'amuse; mais il est peu séduit 1
■mes de l'horticulture. :.-i
tion des usines à la campagne a un autre , ;;
i mineur ne retourne pas à la terre, mais -"
ricole va à la mine, et quand il y est entré, ■ "■
iort plus. Si l'expérience préconisée par s
Velde et approuvée par M. Méline se géné-
aboutirait au résultat diamétralement opposé ^
préconise « le père de l'agriculture », '.j
i n'aurait pas plus de succès en voulant per- , ;
tailleurs, confectionneurs, modistes, coulu- i
rières, qu'il a écrasés au profit des industries textiles .']
protégées qui leur fournissent leurs matières premières, '^
de retourner à la terre. La charrue leur donnerait des. --à
poules. Comme tout travail,, le travail agricole est ,^1
lible, et il demande un apprentissage et une adap- 3
on qui ne s'improvisent pas. C'est, ce qu'avait oublié 1
bert Owen quand il fonda la New Harmony et c'esl . J
ce qu'oublie M. Méline dans ses rêves champêtres.
On se demande par quel enchaînement de raisonnements M. Méline, pour essayer d'atténuer la surproduclion que sa politique colberlisle a développée, arrive à proposer de provoquer la surproduction agricole. Est-ce que lui-même, depuis trente ans, n'a pas signalé avec terreur « ces terres vierges qui n'attendent que la main de Thomme pour lui livrer le trésor de leur fécondité accumulée? » (p. 268.)
Ne nous a-t-il pas menacé de l'inondation des blés de la Russie, des Etals-Unis et de Flnde? de l'envahissement des bœufs du Canada, des Etats-Unis, de la République Argentine, des moutons de la Hongrie et de l'Australie?
Les moyens de transport, qui ne cessent pas de se perfectionner, atténuent tous les jours les droits de douane. Nos produits agricoles, protégés à Tintérieur, rencontrent au dehors la concurrence mondiale, et, malgré tous les efforts de M. Méline, nous avons importé en 1903 pour 964 millions et demi, en 1904 pour 848 millions et demi d'objets d'alimentation, tandis que nous n'en avons exporté que pour 663 millions en 1903 et pour 698 millions en 1904. Maie, M. Méline a l'illusion que nous vendons plus de produits agricoles au dehors que nous n'en achetons, et il la traduit par cette phrase métaphorique, qu'il serait bien en peine d'expliquer : a Voilà le bas de laine de l'agriculture, devant lequel tous les ministres des finances devraient être à genoux, car sans lui, les budgets ne seraient jamais sortis du déficit » (p. 107).
S'il croit que c'est la Balance du Commerce l comble les déficits des budgets, ce n'est pas devs « le bas de laine de l'agriculture » qu'il devrait deman< aux ministres des finances de se mettre à genoux
mais devant les producteurs d'objets fabriqués, dont la balance se règle de la manière suivante :
Importations Exportations
1903 818.926.000 fr. 2.150.131.000 fr.
1904 832.000.000 fr. 2.537.000.000 fr.
Quoique M, Méline veuille encourager ses compatriotes à retourner à la terre, il répète que les charges fiscales écrasent l'agriculture. M. Daniel Zolla, le savant professeur d'Economie rurale à Grignon, a ce;peadant, depuis longtemps, démontré qu'il n'y avait pas de charges fiscales spéciales à l'agriculture. Il y a des taxes assises sur la propriété, ce qui est tout autre cb-ose. M. Méline affirme encore que la propriété foncière supporte tous les impôts et que la propriété mobilière en est exemptée. M. Neymarck a réfuté depuis longtemps cette allégation.
M. Méline dit que l'impôt sur le revenu sera lourd et vexatoire pour l'agriculteur qui ne sait pas toujours bien quel est son revenu. Sur ce dernier point, je suis d'accord avec M. Méline ; mais, en général, l'agriculteur abaisse son gain au-dessous de la réalité. Il compte pour rien ceux de ses produits qu'il consomme. Puisque M. Méline ne croit pas que le fisc puisse déterminer le revenu de l'agriculteur, pourquoi donc montre-t-il tant de foi dans l'évaluation des revenus faite dans VEnquête agricole de 1892 ?
M. Méline a fait entendre toutes sortes de litanies sur la ruine de l'agriculture. Mais aujourd'hui, quand ousse, bourgeois et ouvriers, au retour à la terre, 3 dit-il?
( Apprenez à cultiver la terre et quand vous le saurez, vous inquiétez pas du reste. Vous trouverez toujours
une ferme à louer el quand vous y serez entrés, si vous êtes laborieux, économes et honnêtes, vous pourrez vous procurer tout l'argent nécessaire pour acheter des engrais el du bétail. Cet argent-là, vous rapportera 6 p. 100, 10 p. 100 et même davantage, et il vous sera facile de le rembourser à 3 p. 100 » (p. 121),
Ce passage prouve qu'un homme, qui veut s'établir, trouve plus aisément une commandite dans Tindustrie agricole que dans toute autre. Quand un propriétaire loue une terre à un fermier, que fait-il? Il lui donne l'usage d'un capital valant 10.000 francs, 30.000 francs, 100.000 francs, etc. M. Méline dit ensuite que ce fermier peut faire rapporter au capital qu'il empruntera pour s'outiller, pour amender ses terres, pour acheter du bétail, de 6 à 10 p. 100. Mais, alors que deviennent des misères de l'agriculture que M. Méline a si largement exploitées?
Cependant il risque de les augmenter en donnant des conseils comme celui que je viens de citer : un fermier qui ne compterait pour l'exploitation de sa terre que sur un capital d'emprunt, serait aussi imprudent qu'un industriel qui aurait recours au même procédé ; et si, manquant de matériel nécessaire, de cheptel, de fonds de roulement, il venait à tomber en déconfiture, ce serait tout simplement là preuve qu'il aurait eu le tort de croire, sur la foi de M. Méline, qu'il pouvait se passer de capital d'exploitation.
M. Jules Méline célèbre, en termes pompeux, les avantages du « homestead », du bien de famille inaliénable ; mais, si on rend le bien de famille inaliénable, on supprime le crédit du petit propriétaire.
M. Méline ne dissimule pas qu'il veut « river a ; jamais l'agriculteur à la terre ». C'est la concepti'"" la glèbe.
LlDTiLE DE M. MÉL1\E
« Le père de l'agricullure » a des raisoni dignes de son style. « Quand ie paysan, dit-il, a terre h lui, ù laquelle il pourra consacrer tout 1 qui lui restera en dehors de son travail pour au {p. 190). Mais, quand ce temps lui restera-t-il au moment des labours, de la fenaison et de son? Alors, ce malheureux ne recevra pas de et ne devra vivre que de sa petite propriété, occupé chez les autres à ce moment, il ne lui de temps disponible que pendant les mortes-i Quand sa petite terre sera couverte de neif;. pourra pas plus y travailler que le grand prop à la sienne. Les époques du travail agricole ne pas avec les dimensions des propriétés.
Sur 1.200.000 ouvriers agricoles, il y en a 600. ont UD petit bien, mais ils ne constituent qu'un rite parmi les petits propriétaires. D'après le dernières enquêtes décennales, il y avait, ei 2.130.000; il y avait, en 1892, 2.199.000 petits i laires, cultivantexclusivemenl leurs terres. Doni diminuent pas, comme pourrait le faire croire de M. Méline.
Ce petit propriétaire est l'idéal des reformate croient qu'une nation se porte d'autant mieux qi applique plus de lénitifs et .qu'on lui donne narcotiques. Ces petits propriétaires peuvent très braves gens, faciles à gouverner et à admi respectueux de toutes les puissances établies. En pas plus que les grands propriétaires, ils ne sentent l'industrie agricole qui af pour agent, le f Il 'est pas propriétaire ; car il doit employer t c) taux dans son outillage, son bétail et ses f Cl 'ire. La plupart des fermiers, séduits par la a' laquelle ils trouvent à louer des terres, le
nent d'une étendue disproportionnée à leur capital d'exploitation. Dans ce cas, ils pratiquent une culture extensive au lieu d'une culture intensive.
Malgré les cris d'alarme des agrariens, qui auraient dû éloigner tout le monde de la terre, le nombre des fermiers n'a pas diminué : en 1882, ils étaient 968.000; en 1892, 1.061.000.
M. Méline confond la vie à la campagne avec la vie agricole. Le recensement de 1901 compte 33.484.000 personnes qui habitent les communes au-dessous de 2.000 habitants. Le recensement compte 6 millioas de chefs d'exploitation et de salariés employés daos la profession agricole avec leurs familles ; nous avons ua total d'environ 18 millions de personnes, sur une population de 39. Ce n'est pas tout à fait la moitié, et, cette proportion tend à se réduire, quoique beaucoup moins rapidement que le feraient supposer les jérémiades de M. Méline.
La vie agricole n'est ni une idylle, ni une bucolique. L'industrie agricole, comme toutes les autres, aie gain pour objet, et toutes les considérations doivent être subordonnées à celle-là.
M. Méline a beau invoquer l'autorité de J.-J. Rousseau pour célébrer les charmes de la campagne et pour condamner la vie des villes, il ne provoquera pas plus l'exode urbain que M. Chamberlain. Le jour où il aurait lieu, ce serait la preuve que les industries urbaines seraient en déconfiture et que la nation tomberait en décadence. On peut mesurer dans tous les temps et dans tous les lieux les degrés des progrès d'une nation à l'importance de ses villes *. Quand Babylone et N^
1. The Growlfi of Cities in the Nineteenth cenlury by Ferrin Weber. — Coste. Principes d'une sociologie collecti
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ruine, les civilisations chaldéenne et sparu; et, actuellement, si nous com- .on des grandes villes à la population nous trouvons : 24,7 p. 100 dans le I p. iOO dans les Pays-Bas ; 16,3 p. 100 ;; 14 p. 100 dans les 31 anciens Etals p. 100 en France et 3,6 p. 100 en ! qui a déjà compris le progrès en 5ories de Colbert, veut-il modeler la population de la France sur celle de lartement de la Lozère est celui dont icole représente la plus grande pro- )as lui qui fait la grandeur, le renom
la France.
êline et les autres Colbertisles ont eu Édé efficace pour dépeupler les villes.
alternent :
des villes et dans les grandes aggloludrait aux travailleurs une nourriimentation laisse trop souvent à désile contribue ainsi à assurer le retour tière. Quels sont donc les hommes i tuberculose, de l'anémie, sinon les . mis un droit de fr. 07 sur le kilo-
de fr. 3o sur le kilogramme de )fitde qui? Au profil des propriétaires 000 grandes exploitations agricoles eclares, de celles des 711.000 exploile 10 à 40 hectares qui produisent du S. Métine affirme sa sympathie pour aires, les petits cultivateurs, et toute isisté à garantir ou à augmenter les