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CHAPITRE XV

Les avantages d'une monnaie dépréciée. — MM. Méline et Edmond Therry. — L'aberration des agrariens. — L'agitation bimétalliste. — Sauvés par l'Angleterre. — Exemple de l'Espagne. — La mauvaise monnaie n'est pas une richesse.

David Hume, au xviii'' siècle, dans son Essai mr la Balance du Commerce^ avait montré l'absurdité des procédés employés pour pousser à Texportation des marchandises et à Fimportation des métaux précieux. Ricardo et Stuart Mill complétèrent sa théorie qui peut se résumer ainsi.

Si la nation A importe plus de la nation B qu'elle ne lui exporte, il y aura une différence qui devra se liquider par un envoi de numéraire. Alors la nation A aura moins de numéraire ; les,prix augmenteront chez elle; les prix baisseront chez la nation B qui aura reçu. du numéraire. La nation A achètera alors à la nation B et réquilibre sera rétabli.

Seulement le transport des métaux précieux est onéreux; on le remplace le plus possible par des er-~'s réciproques de créances. Cette opération s'appel e change. Entre pays qui ont une saine monnaie, le i de ces créances a pour limite ce que les Anglais r'

lent le gold points « le point d'or ». C'est le prix que coûterait le transport du numéraire.

Mais il y a des pays qui ont une monnaie dépréciée, comme l'argent. C'était le cas du Mexique. Il y en a d'autres qui ont une monnaie de papier, comme l'Espagne. Alors, il s'agit de savoir combien il faudra donner d'argent ou de pesetas en papier pour acheter un «oucreign ou un louis d'or.

Entre pays qui sont pourvus d'une monnaie saine, la

limite extrême au-dessus de laquelle le change ne peut

s'élever, c'est le prix de l'envoi effectif de numéraire

ou de lingots du pays débiteur au pays créancier {gold

points point d'or). Mais entre pays qui ont une monnaie

dépréciée (comme c'était le cas au Mexique, comme

c'est encore le cas en Espagne), qu'il s'agisse d'argent

ou de papier monnaie, cette limite du change n'existe

pas pour les opérations de commerce ou de crédit avec

les pays à monnaie saine. La monnaie dépréciée n'a

pas de valeur fixe, stable ou limitée à de faibles écarts,

dès qu'elle sort du pays. 11 est difficile de savoir à

I Tavance combien il faudra donner de billets ou de pièces

I d'argent pour acheter un sovereign anglais ou une

j pièce de vingt francs ; la quantité varie.

Voilà la vérité économique. Mais elle ne convenait pas aux propriétaires de mines d'argent dans le monde (silvermen)^ qui ne pouvaient se consoler de la baisse du métal qu'ils extrayaient annuellement en quantités \ croissantes. Les États-Unis, qui produisent plus du tiers ^ . de l'argent, et convoquèrent, en 1893, une conférence monétaire à Bruxelles., en vue d'amener une entente •nationale pour établir le rapport fixe sur le pied S i/2 entre l'or et l'argent et faire rouvrir, pour ce ier métal, les ateliers monétaires du monde. Cette Tence échoua, comme celles qui avaient été tenues à

inh

Paris à plusieurs reprises. Cet écbec ne découragea pas les silvermen ; ils trouvènerût des auxiliaires eïnpreasrés parmi les chefs agrariens français, qui avaient le double espoir d'expliquer Téchec des tarifs douaniers et de trouver un expédient pour rehausser le prix des prodaUs agricoles. MM. Méline, Théry proclamèrent que la baisse des prix venait de la concurrence que faisaient auit pays*, ayant une saine monnaie, les pays à monnaie dépréciée.

Ils imaginèrent que les choses se passaient de la manière suivante : Un marchand espagnol vend 1.000 francs d'oranges en France. Il fait traita de 1.000 francs ; mais il va chei son banquier et lai dit : 1 .000 francs valent 1.300 pesetas, donnez-moi 1.300 pe^ setas. Alors il a son bénéfice sur les 1.000 francs d'oranges, plus une prime de 300 pesetas.

Un Français vend, au contraire, pour 1.000 franco de soieries à l'Espagne. Il porte chez son banquier une traite de 1.00(> francs; mais il reçoit en pesetas 700 francs au lieu de 1.000 francs.

M. Méline, les professeurs protectionnistes, comnœ M. Cauwès, se précipitèrent sur cette théorie. M. Edouard Théry publia, en 1894, un volume intitulé la Crise des? changes^ dans lequel il déclarait que « les crises de crédit extérieur et la hausse des changes sont favorables aux pays qui les subissent ». Ce fut un article de fai chez les bimétallistes qui évoquèrent le croquemilaifie espagnol et le croquemilaine mexicain. On proposa un tarif variable selon le taux du change pour protéger la France contre la^ prime qu en Espagne la déprédation de la monnaie donnait aux exportateurs.

Des propriétaires, des agriculteurs, des gens sérier^ qui se croient raisonnables et qui, en effet, le sont poi beaucoup de choses, des gens d'ordre, pleins de méps pour les aventuriers et les bohèmes, déclarèrent sole'

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nellemeat, avec de hauts personnages politiques et financiers : — Un pays s'enrichit d'autant plus qu'une plus mauvaise mcmnaie lui donne une plus forte prime pour son exportation. Le régime des assignas est ridéal.

En 1894, la Société des Agriculteurs de France — qui, en réalité, se compose de grands propriétaires qui afierment leurs terres et ne les cultivent pas — émit un vœu en faveur du bimétallisme. Elle fut suivie par r Association de l'Agriculture et de V Industrie françaises ^ constituée pour soutenir la politique protectionniste, et par la Société d* Encouragement à l'Agriculture.

Au mois de février 1895, les trois sociétés invitèrent le Gouvernement à prendre l'initiative d'une entente internationale en vue de décider ; 1^ L'établissement d'un rapport fixe entre les deux étalons; 2° L'ouverture des monnaies de toutes les nations à la libre frappe de l'argent. En cas d'échec, la Société des Agriculteurs invitait « le Gouvernement français à étudier quelles pouvaient être, pour les intérêts économiques de la France, les conséquences du retour pur et simple à la frappe libre de l'argent ». Le 25 mars 1895 fut fondée la Ligue nationale bimétallique qui avait, comme trésorier, le caissier de la Banque de France. Elle convoqua en Congrès préalable les Ligues anglaise et allemande, le 10 décembre 1895. En conséquence des résolutions prises, le 17 mars 1896, une discussion fut engagée à la Chambre des Communes. M. Méline déposa à la Chambre des Députés un projet de résolution signé par 348 députés sur 581. La discussion tourna mal à la ^^^Tttbre des Communes; le projet de résolution de ] 'iline ne fut jamais discuté. Quand M. Mac Kinley, < .897, envoya en Europe des commissaires pour { "irer de la possibilité de convoquer une conférence

internationale, les bimétallistes crurent avoir cause gagnée. Par une coïncidence frappante, au moment môme (août 1897) où les commissaires américains se rendaient de France en Angleterre, l'argent tombait à 24 pence sur le marché de Londres et le prix du blé montait sur le marché de Paris à 30 francs : preuve évidente que la baisse du prix dû blé n'était point subordonnée à la baisse du prix de Targent. A la suite de la réponse du Gouvernement anglais, les délégués américains ne se rendirent môme pas en Allemagne ; M. Méline et les bimétallistes en furent réduits à déplorer l'aveuglement des Anglais qui n'ont pas consenti à jeter par-dessus bord plus de la moitié de la valeur de leurs créances sur TÉtranger.

Nous avons célébré l'enterrement du bimétallisme dans un banquet, résultant d'un pari que j'avais fait en 1897 contre M. Edmond Théry et qui a eu lieu à Paris le 28 janvier 1903.

Mais si nous n'avions pas eu pour garde-fou l'Angleterre, M. Mélijie et ses amis auraient imposé à la France le régime des assignats d'argent.

M. Jacques Pallain, dans un livre intitulé : Les Changes étrangers et les Prix^ vient de démontrer à l'aide de documents irréfutables l'absurdité de la thèse soutenue par les bimétallistes français.

L'exemple de l'Espagne prouve que les prix montent en effet chez la nation qui a le moins de numéraire ; mais ils ne montent pas parce qu'elle a moins de numéraire, ils montent parce qu'elle a plus de papier; et s'ils montent, c'est parce que les personnes possédant ce papier ont de la méfiance à l'égard de la pc bilité qu'elles ont à le convertir en valeurs tangible

Les conclusions suivantes de M. Jacques PaJ résultent des faits :

« Le change élevé qui dénonce une dépréciation monétaire ne crée pas en faveur des exportateurs du pays qui la subit une prime importante et constante.

« Dans ce cas, le taux élevé du change ne traduit que le rapport variable de deux monnaies : et celle qui est dépréciée, inexportable, s'accroissant chaque jour, reste dans le canal de la circulation intérieure et est absorbée par une élévation graduelle du prix de toutes les denrées.

« Il ne faut donc pas chercher, dans la dépréciation monétaire d'un pays, le moyen de développer son commerce ni y voir une menace pour les nations à étalon apprécié. »

Tandis que les fondateurs de la Ligue Bimétallique de 1894, MM. Méline, Edmond Théry, les agrariens qu'ils avaient entraînés, soutenaient que plus la monnaie est mauvaise, plus la prime à Texportalion est forte et plus le pays s'enrichit, les faits récents ont prouvé, comme l'expérience passée, que la mauvaise monnaie n'est pas une richesse.

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