‹ La comédie protectionnisteChapitre 55 sur 265 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

La Kevanche des émigrés. — Actes de guerre maintenus par les protectionnistes. -— La propriété des tarifs. — La tyrannie des protégés contre le Gouvernement. — Le Traité de 1860. — Politique économique pire que celle de Colberl. — Duperie du Suffrage Universel.

L'expérience du traité de commerce de 1860 nous permet de répéter, avec plus de force, les arguments de nos prédécesseurs de V Association pour la Liberté des Echanges et d'ajouter cette question : Comment la majorité de la France peut- elle être protectionniste?

Comment, sous la République Française, sous le régime du Suffrage Universel, nos hommes d*Etat ontils pu renoncer à une politique économique libérale et adopter une politique économique plus réactionnaire que celle de Colbert, plus réactionnaire même que celle de Napoléon ?

Du milieu du xvn" siècle jusqu'en 1791, les substances alimentaires payaient des droits 1res modérés; les blés n'en payaient aucun, et les bœufs payaient 3 livres par tête. De 1791 à 1816 les blés et les bestiaux furenî »platement exempts. Ce furent les grands proprié es fonciers, ayant voix prépondérante sous la Res^ nation, qui instituèrent l'échelle mobile, pour mai^ ir,

en faveur des blés, les prix de famine de 1819, et qui frappèrent d'une taxe de 55 francs chaque bœuf. La Révolution avait supprimé les privilèges de la noblesse; sous la Restauration, ses survivants et ses descendants obtinrent le privilège de s'enrichir aux dépens du pain et de la viande des moins aisés.

Si Colbert a exprimé et appliqué la théorie qui porte son nom, il Ta cependant appliquée avec une modéralion relative. Même le tarif de 1667, qui nous a valu la guerre avec les Pays-Bas, ne contenait aucune prohibition, et, sur certains objets essentiels comme le fer, le droit était de 1 livre 15 sous par millier de livres. Le tarif de 1791 était très libéral, à l'exception de quelques clauses prohibitives, telle que celle sur les navires et bâtiments de mer construits à l'Étranger, dont l'entrée avait été jusqu'alors complètement libre et même encouragée par des primes.

Les prohibitions du 18 vendémiaire an II, complétées par la loi du 10 brumaire an V. n'étaient que des actes de guerre, spécialement dirigés contre l'Angleterre. Napoléon les maintenait comme un « sacrifice momentané qu'il fallait faire au Salut de la Patrie » ; s'il instituait le Blocus Continental, il établissait le libreéchange absolu dans l'Europe Occidentale. Après la Restauration, les motifs politiques de prohibition contre l'Angleterre avaient disparu ; mais la plupart des prohibitions furent maintenues ou remplacées par des tarifs prohibitifs. En 1822 et en 1827, pour faire accepter les droits, on répétait qu'ils seraient temporaires; mais quand, en 1828, le Gouvernement nomnâa e Commission d'enquête, ils furent réclamés comme droits acquis »; toute modification fut dénoncée mme une violation d'une propriété, conférée par la . La coalition des industriels et des grands proprié-

taires, sous le Gouvernement de Louis-Philippe, fit triompher les mêmes prétentions, malgré les efforts du Gouvernement, et en particulier du comte Duchatel, pour atténuer les droits excessifs et supprimer les prohibitions.

Napoléon III ne parvint à vaincre les coalitions audacieuses des protectionnistes qu'en se servant du droit que lui donnait la Constitution de conclure des traités de commerce pour leur opposer un engagement international. Mais après une expérience triomphante de vingt ans, la République démocratique, gouvernement de suffrage universel, est revenue à instituer un régime douanier économique qui est pire que celui de Colbert, car il frappe lourdement Talimentation, conformément à la politique des grands propriétaires à vote cumulé de la Restauration, des 200.000 censitaires du Gouvernement de Louis - Philippe . La République démocratique a accepté l'héritage de la revanche des émigrés, des « feudataires du Gouvernement de Juillet », et de leur tradition de privilèges. La majorité des il millions d'électeurs français acclament et nomment des candidats, qui devraient leur tenir le langage suivant, s'ils avaient les uns la franchise, les autres la conscience de leurs actes : — Nous nous engageons à augmenter vos charges, non seulement en vous faisant payer des impôts publics sur les objets dont vous avez le plus besoin, mais en vous faisant payer des impôts privés, et au profit de qui? au profit des descendants des légitimistes de la Restauration, au profit des descendants des grandsindustriels du Gouvernement de Louis-Philippe, au prc de vos adversaires politiques que vous ne voudr pas élire : et vous auriez raison ; mais donnez-nc un siège au Palais Bourbon ou au Luxembourg, et n^

nous engageons à pratiquer la politique économique qui leur garantira, à vos dépens, le plus de revenus et le plus de bénéfices possible !

Et les paysans, petits propriétaires ou non propriétaires, les ouvriers, même dans les grandes villes, les plus fougueux adversaires de toute propriété parmi les socialistes, acclament, sinon ce langage, du moins cette politique, et envoient à la Chambre des Députés et au Sénat une majorité qui la suit. Cependant, pris individuellement, ces hommes sont soucieux de leurs intérêts privés. Ils savent les calculer quand ils peuvent en saisir les rapports immédiats. Ils aiment à acheter bon marché. Ils ont la passion de TÉgalité.

Comment donc font-ils une politique économique contraire à leurs intérêts, à leurs opinions et à leurs aspirations? Sinon parce qu'ils sont imbus de préjugés, résultant de leur ignorance de la science économique et habilement exploités par ceux qui ont intérêt à les entretenir.

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