AUX RADICAUX-SOCIALISTES
I. Les socialistes et M. Floquet. ~ M. Millerand contre M. Floquet pour M. Longuet. — IL Le groupe radical socialiste. — in. M. Peytral et MM. Viviani et Pelletan. — IV. M. Henri Brisson. — Un avertissement. — .Obligations présidentielles de M. Brisson. — Mesures contre MM. Jaurès, Sembati Rouanet. — Informations de la Petite République, — L'arbitre malgré lui. — « Trahison envers les ouvriers, » — M. Gérault-Richard. -- « Vieux Coquin. » — La leçon que donnent les socialistes. — V. A une invitation de M. Bourgeois, refus. — Nous ne te connaissons pas. — VI. « Vendus à la haute banque. »> — VII. Une coupure difficile. — M. Pierre Lefèvre. — Lucien- Victor Menier et la réunion du Tivoli-Vauxhall. — Picau et Charles Bos. — Petite République contre Rappel, — « Alliance quand même aux socialistes révolutionnaires. » — Où est la coupure? -* VIIL Le cas de M. Degouy. — La logique de M. Clemenceau. — M. Degouy reçoit la récompense qu'il n'attendait pas. — Ecrasement des radicaux et des radicaux-socialistes par les socialistes. — Division indissoluble. — Complices et dupes à perpétuité.
Les socialistes et M. Floquet.
Ce n'était pas assez que M. Faberot eût battu M. Floquet aux élections du 20 août. Les socialistes conti-
nuërent à Tattaquer et à le combattre pour Tempêcher d'entrer au Sénat et y faire envoyer M. Longuet, ancien directeur du Journal officiel de la Commune, beaufrère de Pablo Lafargue.
M. Millerand est allé en personne combattre M. Floquet. M. Floquet ne pouvait convenir aux bons socialistes. C'est en vain qu'il a fondé la Bourse du travail : ceux à qui elle a tant servi* ne lui en savent aucun gré. C'est en vain qu'il a signé le manifeste du 7 juillet contre sa fermeture. Les socialistes trouvaient qu'il n'avait fait que son devoir, et que, par conséquent, ils n'avaient pas à lui en tenir compte.
C'est M. Longuet, gendre de Cari Marx, bien imprégné des doctrines d'outre-Rhin, que les électeurs sénatoriaux de la Seine devaient envoyer au Sénat, selon M. Millerand et ses amis les socialistes.
C'est de cette manière que les socialistes ont traité, aux dernières élections, et continueront de traiter, partout où ils le pourront, les radicaux.
Leur ai-je assez répété, à ceux qui faisaient des amabilités aux socialistes, qui, à force de courbettes devant eux, essayaient de se faire patronner par eux ou au m )ins d'obtenir leur neutralité, que cette tactique, humiliante, sans dignité et sans franchise, ne leur servirait à rien ; que les socialistes useraient d'eux quand ils le jugeraient utile et les rejetteraient partout où ils se sentiraient les plus forts !
Le groupe radical-socialiste.
Au milieu de 1894, un groupe annonça son existence dans les termes suivants :
Un comité central craction républicaine, sous le patro-
lage de MM. Floquet, Brisson, Lockroy, Léon Bourgeois ît Gerville-Réache, vient de se constituer.
Son siège social est à Paris, 62, rue Tiquetonne.
Son but est de grouper, en une fédération, tous les Comités et toutes les associations ' progressistes, radicales et radicales-socialistes. Son programme, tout de réformes, est en opposition directe avec la politique des ralliés et celle du collectivisme doctrinaire.
Dans cette note, le nom de M. Goblet ne figurait pas. L'avait-on trouvé compromettant? Mais il fut mis en tête de la circulaire datée du l®"" juillet et qui ne fut livrée à la publicité qu'au mois de novembre.
Si les rédacteurs de la circulaire de ce « comité central d'action républicaine » dénonçaient « la politique rétrograde », ils ne disaient pas la politique progressiste qu'ils entendaient suivre. Ils ne disaient même pas si elle consistait dans l'impôt progressif; c'était probable : mais Tépithète de « progressiste », qui dérive de progrès, n'a aucune analogie avec l'adjectif « progressif», qui dérivent de progression.
Ces pauvres patrons et promoteurs du « comité d'action républicaine » peuvent occuper un centre : mais jusqu'où s'étendra leur rayonnement?
M. Vaillant leur signifia, dans la Petite République, que si « le groupe socialiste » comprend « le socialisme le plus modéré », il comprend aussi « le communisme révolutionnaire ». M. Goblet le savait lorsque, dans son manifeste du 20 novembre 1892, il appelait à lui les hommes « ayant les théories les plus hardies ».
Les socialistes montrèrent, du reste, le cas qu'ils font de ces radicaux-socialistes qui essaient de flirter avec eux : M. Brisson, ayant eu le malheur de prononcer on discours en faveur de l'expédition de Mada-
gascar, la Petite République le traita l'habiludc de traiter les simples républicains.
Les socialiites.
On lit dans la Petite République :
Ou a lu plus haut les résultats de t'éleclion de Marseille.
C'est l'écrasement de l'opportunisme. C'est l'écrasemeni de M. Peylral — dont le sieur Cbanot est le protégé et le porte-queue.
Comme nos amis Viviani et Pelletan, qui sont allés soutenir le citoyen Carnaud, le disaient, ce sera l'écrasement de la réaction ministérielle.
Le citoyen Carnaud prendra la place du siear Peytral. C'est donc un siège gagné par les socialistes — car la victoire est assurée au second tour. Que nos amis continuent la lutte. Les appuis ne leur manqueront pas- Voilà comment M. Peytral est récompensé des coacesaions qu'il avait faites aux socialistes.
M. Henri Briason et les socialiiteB.
Dans le Siècle du 14 janvier 1895, nous disiina :
Quand M. Henri Brisaon devint le candidat des socialisLea à la présidence de la Chambre, le Siècle avertit te jandidat et ses électeurs de ce qui se passerait certaine-
Les députés socialistes, se croyant les maîtres de la place, se livreraient à de telles incartades que le présiilent serait placé dans ralternative suivante : ou de laisser l'anarchie régner en souveraine dans l'Assemblée ou de sévir contre ses alliés.
Le résultat n'a pas tardé à se produire, et, malgré toute la condescendance possible, M. Brisson a été obligé de faire prononcer la censure avec exclusion temporaire <5ontre M. Jaurès le 24 décembre.
Les séances de la Chambre reprennent : le 10 janvier, If. Brisson est obligé de prononcer le rappel à Tordre avec inscription au procès-verbal contre M. Marcel Sembat, et le 12 janvier, il doit de nouveau recourir à la censure, avec exclusion temporaire contre M. Gustave Bouanet.
Si M. Henri Brisson, qui a signé le manifeste du 7 juillet 1893, se livre à un petit examen de conscience, il doit se faire d'amères réflexions.
Quand, du haut de son siège présidentiel, il voit la cohue hurlante et insultante du groupe socialiste, il doit se dire que s'il est difficile de présider avec des gens qui comprennent de cette manière -la discussion parlementaire, il serait encore bien plus impossible de gouverner ivec une majorité dont ils formeraient l'appoint.
Le 12 juillet, M. Henri Brisson fut obligé de sévir contre quelques-uns des députés socialistes. Le lendemain, la Petite République disait de lui :
Les socialistes ont pu, jusqu'à ce jour, supporter en iUence des objurgations incessantes qu'ils n'auraient pas tolérées d'un autre président. Mais la longanimité a des limites.
Nous saurons au besoin revendiquer uotre droit tout entier, si on le foule aux pieds systématiquement.
Cependant les socialistes espéraient encore confisquer M. Brisson le 25 octobre 1894. La manœuvre n'était pas maladroite. M. Brisson, tout en commençant par refuser le rôle d'arbitre que M. Jaurès lui offrait, dans la grève de Carmaux, avait fini par dire qu'il déférerait aux volontés de la Chambre des députés. Les socialistes exultaient.
Mais le samedi suivant M. Brisson avait eu le temps l'envisager l'absurdité et les dangers du rôle que lui
assignaient ses compromettants amis. Il déclara luimême qu'il ne croyait pas que la Chambre pût adopter Tordre du jour Jaurès.
Alors, voici comment, dans la Petite République datée du 28 octobre, un député, M. Gustave Rouanet, traitait M. Brisson :
On allait voter sur la proposition d'arbitrage, assurée de la majorité, quand derrière nous, derrière Jaurès s'est-dressé un ennemi en embuscade, qui nous guettait là depuis trois jours, incertain, hésitant, troublé, cherchant 9G voie, et qui, à la dernière minute, a asséné sur la proposition Jaurès le coup du Télégramme, Tassommade « entre tête et cou », recommandée par le journal de M. Rességuier aux ennemis de Jaurès.
La veille, M. Brisson avait accepté implicitement d'être arbitre, si la Chambre le désignait. ^ Puis, il s'est ravisé, et, pour colorer sa reculade d'un prétexte, sa trahison envers les ouvriers qui s'inclinaient d'avance devant sa décision quelle qu'elle fût, il a fait contre tout arbitrage uue sortie d'autant plus violente et décisive, que la discussion générale étant close, on ne pouvait, à l'heure où son intervention se produisait, rouvrir le débat.
Plus d'arbitrage! a proclamé hier la Chambre... Plus d'arrangement, désormais, dans aucun conflit social; pas même le recours à la Chambre. M. Brisson a adjuré cette dernière de répudier à jamais cette forme pacifique de l'entente, dans laquelle la dignité de tous pouvait encore trouver sa sauvegarde. La Chambre a suivi son président, ou plutôt a reculé avec lui à la conception qu'on se faisait sous le gouvernement de Juillet des rapports entre patrons et ouvriers.
Et c'est le président qui a dicté ce vote"de guerre civile!
Ah I M. Brisson peut être tranquille maintenant; il s*est bien lavé des votes socialistes qui assurèrent sa nomination à la présidence et qu'on lui reprochait quelquefois. Le voilà redevenu ministrable. On l'accepterait dans un futur cabinet Trarieux.
11 est mûr pour succéder à Leygues dans les Jbonues grâces de Cordel.
Ces injures n'empêchèrent point les socialistes de voter de nouveau pour lui en 1896 et en 1897. Mais le 5 juin 1897, M. Gérault- Richard, ayant dans la discussion de l'interpellation sur la grève de la Grand- Combe, adressé à ses collègues cette épithète aussi saugrenue qu'insolente : « Mouchards !» M. Brisson cput devoir lui faire appliquer la censure avec exclusion temporaire. Le lendemain, M. Viviani le traitait, dans la Petite République de « vieux coquin » ; c'était le premier mouvement; il était sincère. Mais à la Chambre, les socialistes, craignant de perdre leur Président, ne revinrent sur l'incident que pour proposer qu'on appliquât la loi Bérenger aux députés frappés de censure et d'exclusion temporaire. Cette mesure a cela de désagréable qu'elle fait perdre, à celui qui en est frappé, un mois d'indemnité parlementaire.
Cette attitude des socialistes à l'égard de M. Brisson montre, une fois de plus, que tout homme d'Etat qui fera des concessions aux socialistes sera récompensé par des outrages : et ce sera justice.
Leurs exigences sont telles, qu'il n'y a pas un des leurs eux-mêmes qui, le jour où il aurait une part de pouvoir, ne fût renié et condamné par eux, s'il ne tolérait pas de leur part une anarchie complète, où il serait englouti.
Le parti ouvrier et M. Léon Bourgeois.
Lorsque, le 12 janvier 1896, M. Léon Bourgeois alla à Lyon, le Peuple^ de Lyon, publia une Déclaration au parti ouvrier commençant par constater qu' « à rinvitation qui lui a été faite de particiçer îvm
banquet Bourgeois, le parti ouvrier a répondu par un refus formel ».
Les socialistes, assuraient M. Bourgeois que son nom même constitue une incompatibilité avec la politique socialiste. Il représente une classe, et les socialistes en représentent une autre. Pas d'accord possible.
Toutefois, « ils se félicitaient d'une nouvelle expérience radicale qu'il importait de laisser s'accomplir». C'était leur manière d'être ministériels.
Mais ils avaient bien soin de déclarer que le ministère Bourgeois ne représentait qu'un « réformisme vague, incohérent, autant qu'impuissant )>.
Ils ajoutaient qu' « un tel réformisme est fatalement stérile puisqu'il ne touche pas au principe du mal social : la propriété capitaliste des moyens de production ».
Il est vrai que le programme Bourgeois procédait à une légère expropriation de cette propriété capitaliste par l'impôt sur les successions et par l'impôt progressif et personnel sur le revenu. Mais c'est là un petit cataplasme incapable de calmer les ardeurs du parti ouvrier. Le ministère Bourgeois devait démontrer qu' « en dehors de la solution révolutionnaire de Tappropriation sociale des moyens de production, il n'y a place que pour des utopies et de^ balivernes », et le conseil local du parti ouvrier « engageait à préparer plus ardemment que jamais les intégrales réalisations ».
Dans le commentaire de cette déclaration, le rédacteur du Peuple insistait, en disant que « M. Bourgeois est, avant tout, pour les socialistes, un ennemi de classe ».
Il ajoutait « que ce gouvernement de la bourgeoisie soit représenté par Pierre ou Paul, Casimir-Perier
OU Waldeck-Rousseau, Floquet ou Bourgeois, est toujours un gouyernement de classe, destiné à lutter plus oo moins vigoureusement contre les serfs de l'usine^ du sol, du sous-sol et de Tatelier ».
Nous devons rendre cette justice aux socialistes : ils ne prennent pas leurs amis par la flatterie, ni en traîtres.
Vendus à la haute banque.
Une des accusations courantes des socialistes est de prétendre que leurs adversaires sont « vendus à la haute banque ». M. Paul Lafargue, dans le Peuple de LyoUy adresse le même reproche au cabinet Bourgeois : '
Les financiers ont accueilli avec joie le ministère radical Bourgeois-Cavaignac-Ricard : ils entrevoient à l'horizon des vaches grasses.
Décidément, les amis des socialistes ont beau promettre d'épurer, ils n'arrivent pas à être purs aux yeux des vrais socialistes. [Siècley 8 novembre 1895.)
Une coupure difficile.
V)us ne connaissez peut-être pas M. Pierre Lefèvre? M. Pierre Lefèvre est le neveu d'Auguste Vacquerie. A la mort de son oncle, il est devenu directeur du Rappel. C'est un homme fort aimable que la politique de son journal a dû bien faire souffrir à certains moments. Cependant, il ne disait rien. Il laissait
Lucien-Victor Meunier annoncer à ses lecteurs qull était malade, épuisé de maux physiques et de souffrances morales, mais qu'il déposait ce qui lui restait lie vie au bas d'une barricade. Ce n'eût été d'une grande utilité pour personne.
M. Pierre Lefèvre, en homme pratique, a dû plaindre son collaborateur d'avoir des idées si macabres. Mais le Rappel a insisté. Ce sont ses collaborateurs qui ont organisé la grande manifestation du 24 avril 1896 an Tivoli-Wauxhall dont les principaux orateurs ont été MM. Jaurès et Vaillant. Toute l'élite socialiste révolutionnaire avait répondu au Rappel. Le président était M. Renou. député socialiste; les assesseurs MM. Turot et Camélinat. On y acclama la révolution sociale. On était môme disposé à la mettre en pratique, si les manifestants n'avaient point trouvé dans la rue de la Douane nu cordon do gardiens de la paix qui les empêchèrent . de l'apporter sur les boulevards dans les plis du drapeau rouge. En fils de Panurge, ils eurent peur des coups. Comme il n'y avait pas de barricades, Lucien- Victor Meunier comprit qu'il n'avait rien à faire et rentra tranquillement se coucher. D'autres, au lieu d'essayer de renverser un omnibus, ce qui eût été classique, montèrent sur l'impériale d'où ils descendirent à la première sommation des gardiens de la paix. Dans les funérailles du ministère Bourgeois, des serments furent échangés : la main dans la main, socialistes et radicaux socialistes marcheraient à l'assaut de la Constitution et de la société bourgeoise.
Le lendemain, le Rappel, avec enthousiasme, rappelait que c'était à lui que revenait l'honneur de cette belle soirée. Il affirmait une fois de plus la politique du ministère Bourgeois qui ne pouvait vivre que par les socialistes de lov\le«^ cowWxxy?..
Seulement survinrent les élections municipales. Il y avait un siège vacant au XIX° arrondissement, quartier d'Amérique, bon quartier révolutionnaire.
— C'est à moi! disait M. Picau. Je suis un vrai socialiste.
— C'est à moi, disait M. Charles Bos, rédacteur du Rappel. N'y ai-je pas droit? N'est-ce pas moi qui ai organisé la grève des omnibus? Et si je n'ai pas organisé d'autres grèves, c'est que j'ai trouvé des ouvriers et des employés récalcitrants.
La Petite République le traite de faux socialiste, de vil opportuniste et de clérical. Le Rappel riposte. M. Charles Bos est élu.
Alors les souvenirs de la réunion de Tivoli-Vauxhall sont effacés; on ne marche plus la main dans la main.
Pelletan, avec son tact habituel, arrive et dit : — Plus que jamais.
Lucien-Victor Meunier prouve qu'il n'y a pas eu de barricades, puisqu'il n'est pas mort, en reniant les socialistes qui, cependant, avaient fait l'éclat de sa réunion du Tivoli-Vauxhall.
Les lecteurs du Rappel ne savent à qui entendre. Avec ou contre les socialistes? Qui a raison, Pelletan 3u Lucien-Victor Meunier? jusqu'à présent, ils s'étaient crus arec les socialistes.
Est-ce que le Happel n'avait pas soutenu et défendu toutes les lois, toutes les mesures réclamées par les socialistes?
Quelle est donc la cause qu'ils ont défendue depuis 1893, -tout au moins qu'il n'ait soutenue et appuyée? où s'est- il donc séparé d'eux un seul moment?
Était-ce durant le ministère Bourgeois? il èl^vV. ministériel comme Jaurès, Gérault-TMcYi^Yà ç^I^qOcl^-
fort. Il traitait le Sénat, comme ils le traitaient. Et sauf dans le quartier d'Amérique, quels sont donc les socialistes que le Rappel n'a pas soutenus? N'avait-il pas les mêmes candidats que la Petite République^
Maintenant, M. Pierre Lefèvre dit : « Il faut parler net. » Il désavoue Pelletan. Il proclame Charles Bos. Il déclare qu'on ne peut pas confondre « les deux programmes, celui des radicaux-socialistes et celui des socialistes révolutionnaires ». M. Lucien-Victor Meunier aurait bien dû faire cette comijpunication an Tivoli-Vauxhall et indiquer la différence existant entre les deux. Quand les socialistes révolutionnaires sauvaient le ministère Bourgeois par leur v)te, il aurait bien dû dire : — Cela ne compte pas !
Aujourd'hui, M. Pierre Lefèvre déclare que « la prétention du parti socialiste d'absorber les radicauxsocialistes ne saurait être admise »; que ne le disait-il plus tôt?
Les radicaux-socialistes n'ont-ils pas justifié cette prétention? en quoi ont-ils différé des socialistes dans leurs votes habituels?
Nous allons bien les voir au conseil municipal de Paris. Le groupe socialiste déclare qu'il a la majorité et il a raison.
Du reste, M. Pierre Lefèvre sent si bien que les radicaux-socialistes se sont placés dans de telles conditions qu'ils ne peuvent pas se dégager des socialistes, qu'il dit : « Nous consentons à avoir, dans certaines conditions, les socialistes révolutionnaires pour alliés. » Mais les socialistes répondront : — « Pardon. N'intervertissons pas les rôles. C'est nous qui consentons à vous avoir pour alliés quand cela nous sera utile. »
Les socialistes auront Iou^ovilts wu^ ^^tvde suçô-
riorité sur les radicaux-socialistes de la nuance de M. Pierre Lefèvre. Ils savent ce qu'ils veulent : ils ont un programme, ils montrent un idéal à leurs dupes. Mais depuis que M. Lucien-Victor Meunier renie sa réunion du Tivoli-Vauxhall, que peut-il montrer? Quel programme a M. Pierre Lefèvre. Il parle, dans sa dernière phrase, de « son amour pour la liberté ». Est-ce que dans les dernières années, le Rappel ne s'est pas associé à toutes les lois oppressives de la liberté du travail? Quand a-t-il, un seul jour, combattu la tyrannie socialiste ? Demain, la loi Bovier-Lapierre serait en discussion, Tappuierait-il ou la repousserait-il? Dans les grèves serait-il avec les partisans ou les adversaires de la liberté? Quel est son opinion sur Timpôt sur le revenu, impôt tyrannique s'il en fut?
Les radicaux-socialistes de la nuance de M. Pierre Lefèvre essaient de se dégager du socialisme, comme M. John Burns en Angleterre. C'est un signe que ces gens avisés ne croient plus que le socialisme est en progrès. Seulement, il faut qu'ils montrent en quoi, au point de vue de la législation courante, de la politique actuelle, il en diffèrent. M. Pierre Lefèvre dit qu'il coupe : mais où et quoi? (Le Siècle, 15 mai 1895.)
Le cas de M. Degouy.
M. Cleriienceau vient de jeter à l'eau M. Degouy avec la désinvolture qui le caractérise. C'était cependant un des derniers fidèles de M. Clemenceau. Il était resté avec lui alors que d'autres, donlilafa\lV^fe\V\y\i^ poUtiquây s'étaient empressés de rabatiàoT\Tie>\.
Mais dans la manière dont il a exécuté M. Degooy, c'est M. Clemenceau qui est logique.
En 1893, pour ne pas remonter à une date trop lointaine, au moment des élections, est-ce que M. Degouy n'avait pas suivi la politique de Tunion socialiste, inventée par xMM. Goblet et Hillerand?
Est-ce qu'il n'avait pas préconisé la subordination dos radicaux aux socialistes?
Ce n'était pas seulement en paroles qu'il affirmait cette politique : c'était dans les faits.
N'était-il pas l'inventeur de la candidature Goblet dans le I" arrondissement?
Ne détruisait-il pas Tancien comité radical pour mettre à sa tête le D' Tourreil, président jusqu'alors da comité du parti ouvrier qui comptait deux cents voix dans le I" arrondissement?
M. Goblet était le candidat de la Petite liépubliqut avec MM. Guesde, Vaillant, Faberot, Groussier, etc. M. Dogouy s'en félicitait. Il trouvait, à ce moment, fort bonne cette politique de confusion. C'était la sienne et il espérait bien en profiter.
Mais b^ voici à son tour qui veut entrer à la Cbambre (b's députés. Alors la question change. Les socialistes lui disent :
— Qui es-tu?
— Un radical-socialist^.
— Ça ne compte pas.
Va d'un revers de main, ils mettent M. Degoay de côté, et ils prennent M. Gabriel Doville.
M. Dejrouy trouvait dure cette situation. Voilà donc la ré('()nip<^ns(^ qu'on donnait au grand électeur de celnqui avait inventé l'union socialiste! Voilà comment on traitait un homme qui avait soutenu toutes les loisocialistes, toute la politique socialiste, mais qui n'avait
TEMOIGNAGES DE RECOxNNAISSANCE 309
pas Voulu aller jusqu'au bout. Qu'importe ! les socia- Ustes ne le ménageaient pas plus qu'ils ne m'auraient ménagé. Ils voulaient faire élire un des leurs. Là était toute la question.
Au premier tour, M. Degouy arrive avec unç minorité qui ne lui laissait aucun espoir. Cependant il s'agissait de savoir s^'il se maintiendrait contre les socialistes en essayant de réunir sur son nom les voix de quelquesuns des autres candidats. Il le voulait. Son comité entendait continuer la lutte. Mais M. Clemenceau, qui était à Rome, lui envoie une dépêche lui disant :
— Non! désistez-vous en faveur du socialiste. Vous ne pourriez passer qu'avec les voix de simples républicains. Ce n'est pas admissible.
Le Degouy de 1893 aurait trouvé que M. Clemenceau avait raison : mais nous sommes en 1896 : l'injonction de M. Clemenceau s'adressait à M. Degouy et non à un autre. M. Degouy l'a trouvée très mauvaise. Cela prouve qu'aujourd'hui il ne voit pas les choses de la même manière qu'il y a trois ans.
Je prédisais alors l'abdication du parti radical et son écrasement par le parti socialiste. M. Degouy a travaillé consciencieusement à faire faire les affaires du parti socialiste par le parti radical. Aujourd'hui, il en est une des victimes. Je ne saurais le plaindre.
Il n'est pas le seul, du reste. Le Journal des Débats constatait hier que sur dix élections qui ont eu lieu depuis la chute du ministère Bourgeois, soit depuis deux mois, des réactionnaires, des modérés, des socialistes, ont été élus, mais on ne compte pas un seul radical plus ou moins socialiste.
Ce résultat était dans la logique des choses. M. Degouy n'est pas content. Mais il n'en continuera pas moins à faire de la politique radicale-socialiste, parce
qu'il ne peut pas faire autre chose. H. Clemenceau avait raison de lui dire qu'il y était rivé, qu'il ne pou- | yait pas s'en dégager. Voilà pourquoi il donnait à H. Degouy le conseil de s'incliner devant les socialistes. C'était M. Clemenceau qui était dans la vérité. Les radicaux socialistes sont liés aux socialistes. Destinés à toujours faire leurs affaires età ne jamais en profiter: ils sont complices et dupes à perpétuité !
(Le 5i^c/e, 2 juillet 1896.)