CHAPITRE II
PILE ET FACE
Le 8 février 1893. — A la suite de M. Goussot. — Rapporteur du budget et ministre. — Devoirs opposés. — Le vote de la vertu. — Orientation à droite. — Pas de prix MontyoD. — Déception. . — L'impôt et la formule socialiste.
Le 8 février 1893, M. Cavaignac profitait d'une interpellation de M. Goussot, le député de la ^e^/eray^ rf<' la Villette, pour prononcer un discours que j'appréciais dans les termes suivants :
Après ce premier spécimen de la vertu, nous en avons eu un second un peu plus qualifié : riionorable M. Cavaignac. 11 s'est livré à certaines considérations générales sur les avantages de la vertu dans la politique.
M. Cavaignac aurait pu trouver, dans son court passage au ministère de la marine, quelque adoucissement à la rigidité de sa doctrine ; car il doit se rappeler que, rapporteur du budget, d'une économie rigide jusqu'à la parcimonie, coupant les liards en quatre sur les crédits demandés par le gouvernement, du jour où il fut ministre, du premier coup, il culbuta l'équilibre du budget par une débauche de dépenses qui ne se soldail pas par moins de 40 millions. A quelqu'un qui lui faisait remarquer ce contraste, il répondit :
c( C'est que j'étais alors membre de la commission du budget : mais maintenant j'ai des devoirs de ministre. •
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11 en résulte que la vertu que M. Cavaignac étalait hier si largement à la tribune n'était qu'une vertu de député, et que rien ne garantit qu'il la censervât, si jamais il redevenait ministre.
Mais les rappels à la vertu de M. Cavaignac ne paraissaient pas complètement désintéressés. Ils avaient une conclusion pratique. Ils impliquaient que les républicains qui ont gouverné jusqu'à présent la France, qui ont fondé la République, qui ont lutté contre les boulangistes et la coalition des droitiers, n'ont pas été suffisamment vertueux. Et alors, l'application était immédiate.
Le discours de M. Cavaignac a recueilli les applaudissements nourris de la droite, des boulangistes et de beaucoup de républicains. Bonapartistes, boulangistes, droitiers de tous genres et bon nombre de républicains ont voté la vertu. Les plus braves des républicains se sont abstenus. En vérité, ce qu'on a voté, c'est la haine contre un certain nombre de républicains et l'avènement au pouvoir d'un nouveau ministère qui chercherait son point d'appui à droite.
M. Cavaignac veut prendre sa revanche de sa courte carrière ministérielle. Comme M. Ricard, lorsqu'il a fait les pouïsuites du Panama, comme M. Brisson, lorsqu'il est devenu président de la commission d'enquête, il se rappelle qne la présidence de la République a été, pour M. Carnot, un prix de vertu. Il le veut ajouter à son droit de naissance, comme représentant, aussi lui, d'une dynastie républicaine. Ce bel étalage de vertu n'est que la détente d'une ambition d'autant plus violente qu'elle est plus concentrée. M. Cavaignac gagne ses lauriers dans les tristesses et les désastres du Panama. Cette politique de la vertu nous apparaît comme une politique de vautour.
M. Cavaignac attendit son prix Montyon. Personne ne pensaà le lui offrir.
Alors, de même que le ministre avait complètement oublié le rapporteur du budget de la veille, M. Cavaignac chercha, dans le groupe radical-socialiste, le point d'appui qu'il n'avait pas trouvé à droite.
Dans sa nouvelle manière, il demanda la réforme de rimpôt. Mais comment?
Il prit la formule des socialistes : impôt personnel et progressif sur le revenu; exemption de revenus audessous d*un certain chiflFre ; progression, livrée aux caprices, aux passions, aux appétits de confiscation des majorités.
Il invoqua comme exemples l'Angleterre, rAllemagne, la Suisse. Mais ces expériences le condamnent. J'en ai montré les désastreux effets dans mon rapport à la commission du budget en 1887.
Ce système est Tengrenage qui aboutit à la confiscation.
A l'aide de moyens d'inquisition, on concentre, snr la tète d'un homme, tous ses revenus, on les exempte jusqu'à un certain chiffre fixé par les caprices d'nne majorité; on établit un taux de progression livré à son arbitraire. Des majorités faibles et ignorantes sont disposées à supprimer les fortunes privées pour augmenter la richesse publique.
M. Cavaignac prétend cependant que c'est pour s'opposer au socialisme, qu'il veut lui donner l'instrument tout-puissant que ses chefs réclament.
J'aimerais encore mieux, de M. Cavaignac, sa politique delà vertu.