‹ La comédie socialisteChapitre 104 sur 199 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Impôt réel et proportionnel ou impôt personnel et progressif. — M. Gayaignac et M. Jaurès. — Pair et compagnon. — Le grand nombre votera l'impôt et le petit nombre le payera. — Œuvre de paix sociale. — Citation falsifiée de Mirabeau. — Dans la lettre et dans T esprit. — L'organisation de la lutte des classes. — Les chefs des barbares. — Le régime censitaire retourné. — Exploitation d'une minorité par la majorité. — M. Doumer n'est qu'un endosseur.

La question fiscale se pose bien, comme je i'ayais indiquée dans mon rapport sur les Questions relatives à l'Impôt sur le revenu^ 1886 (1) ; comme M. Menier Tavail déterminée dans son Impôt sur le capital. La latte est entre ces deux formules :

1® Impôt réel et proportionnel ;

2^ Impôt personnel et progressif.

En faveur de ce dernier impôt, M. Cavaignac et M. Jaurès marchent la main dans la main. M. Jaurès veut rétablir tout de suite. M. Cavaignac, plus prudent, ne propose qu'une expérience limitée, <c qui désintéresse, pour le succès de la réforme, tous les

(\) Un vol. in-18. Guillaumin, édit. Voir aussi Les Principes de 89 et le Socialisme.

contribuables ayant moins de 4,000 francs de revenu, qui touche légèrement ceux qui ont de 4,000 à 10,000 francs, et qui réserve toute sa rigueur pour les contribuables ayant plus de 10,000 francs de revenu. » On no i>eut dire plus naïvement qu'il s'agit d'amorcer le verveux. Une fois que les plus gros y seront entrés, on y f«îra passer les moyens, on ne laissera en dehors que le menu fretin.

M. Cavaignac a insisté ; il y a en Prusse 70,000 contribuables avouant avoir plus de 10,000 francs de revenu. M. Cavaignac suppose qu'il y en a 40,000 à Paris, de 150,000 à 200,000 pour toute la France.

Donc, point besoin de se gêner avec eux, dit M. Cavaignac. On peut leur imposer la déclaration avec le système d'inquisition qu 'elle comporte : et ainsi, il émet, avec sérénité, la théorie la plus cynique de la spoliation.

Il fait marcher les gros bataillons à l'assaut de cette minorité. Pour eux aucune charge, rien que les bénéfices de l'impôt. Il peuvent donc prendre aux autres, en toute sécurité. L'impôt sera vexatoire. Qu'importe? Il n'y aura qu'une minorité à eu pâtir. Elle n'aura pas la force de résister. Donc on peut mépriser ses objections.

M. Cavaignac appelle sa proposition « une œuvre de paix sociale ». Nous l'appelons, nous, une œuvre de guerre sociale. M. Cavaignac a cité Mirabeau s'écriant dans son discours sur la banqueroute : « Il faut le combler, ce gouffre effroyable. Eh bien ! voici la liste des propriétaires fonciers (1) : choisissez parmi les plus riches, afin de sacrifier moins de gens, mais

(1) La citation est altérée : c'est français non pas fonciers "' ie trouve dans le texte.

choisissez, car ne faut-il pas qu'un petit nombre périsse pour sauver la masse du peuple ? » Cette citation a été accueillie par des très bien à gauche ; et M. Cavaignac dit : « Je recommande cette citation à ceux qui veulent vous représenter les révolutionnaires comme des économistes bénins. » Mais M. Cavaignac oubliait ou ignorait que cette adjuration de Mirabeau était une antithèse et que le grand orateur reprenait : « Frappez, immolez ces tristes victimes ! précipitez-les dans Tabîme !... il va se refermer... vous reculez d'horreur?... Hommes inconséquents! hommes pusillanimes ! ne voyez vous donc pas qu'en décrétant la banqueroute, ou ce qui est plus odieux encore, en la rendant inévitable sans la décréter, vous vous souillez d'un acte mille fois plus criminel !... »

Le discours de Mirabeau est un discours en faveur de la banne foi publique, du respect des contrats consentis par l'Etat : il est curieux que M. Cavaignac l'invoque comme un argument en faveur d'une politique de brigandage fiscal ; et les applaudissements qui ont accueilli ce passage, détourné de son véritable sens, auraient suffi à lui montrer à quelles conséquences aboutissait sa thèse, s'il n'eût pas dû les connaître déjà par les programmes socialistes.

M. Cavaignac est un auxiliaire de la lutte des classes: comme instrument d'expropriation, le fisc a toute puissance : M. Cavaignac s'est attaché à montrer que la démocratie pouvait s'en servir sans scrupule ; car si, d'un côté, il y a dix millions d'électeurs, il n'y a de l'autre que 200,000 personnes ayant un revenu supérieur à 10,000 fr.

Alors M. Cavaignac a flatté ce préjugé que ces 200,000 personnes pouvaient supporter à elles seules les trois milliards du budget et même ç\w^, V?ywà\'$» o^^

318 LA COMÉDIE SOGALISTE

les autres n'auraient qu'à prendre dans leur bourse, ouvrant ainsi la Toie toute grande à M. Jaurès qui ajoute : « La démocratie n'est pas un gouTernementà bon marché. »

MM. Cavaignac et Jaurès peuvent se montrer généreux comme le vainqueur chargé de dépouilles opimes. Ce que l'un et l'autre promettent, c'est la inainmise sur quelques-uns au profit de leurs amis. Cavaignac et Jaurès sont des chefs de Huns et de Vandales : peuvent déchaîner des appétits, ils seront forts pour détruire; mais le lendemain? après?

Comme toutes les guerres, la guerre sociale a une effroyable puissance de destruction; mais elle ne saurait être productive de richesses.

Cette conception barbare de l'impôt, voilà ce que présente M. Cavaignac comme une œuvre républicaine et démocratique, aux applaudissements des socialistes, et en méritant les remerciements et les congratulations de Jaurès.

En Angleterre, comme dans les communes françaises,-comme en 1789, les hommes qui réclamaient des droits déclaraient hautement qu'ils étaient prêts à assumer les charges. Ils ne marchandaient point leur argent: et sous la République actuelle, est-ce que ceux qui ont contribué à la fonder l'ont représentée comme un régime qui devait exempter les individus de toutes charges? Loin de là. Le service militaire obligatoire pour tous a été un des points de notre programme.

MM. Cavaignac et Jaurès changent tout cela. Ils partagent la nation en deux catégories : ceux qui payeront et ceux qui recevront : et ils donnent tous les droits à ces derniers tandis qu'ils les enlèvent aux autres. C'est le régime censitaire retourné. Dans la concep-

tion socialiste, c'est Texploitation d'une minorité de compatriotes par la majorité.

. Quand H. Doamer deyint ministre des finances, il endossa tout simplement le système de M. Cavaignac.

Page 1