UNE VISION DE L'AVENIR
I. M. Léon Bourgeois à Troyes. — \^^ acte : le banquet. — Accusation contre le ministère Méline. — Le 16 mai! — Comme M. Jaurès.
IL Ceux qui n'avaient pas banqueté. — M. Berteaux. — Médiateur. — Accusations contre le ministère Bourgeois. — « Capitulé devant le trône et l'autel. » — « II" nous faut du pain. » — La Carmagnole! — M. Léon Bourgeois huél
III. Symbole de la politique de M. Bourgeois. — L'avenir socialiste en raccourci.
Au banquet offert le 28 février 1897 sous la présidence du maire de Troyes à M. Léon Bourgeois. M. Mesureur commença par porter un toast « à la politique d'ensemble des partis avancés ». Et M. Léon Bourgeois, oubliant que le 7 février il avait essayé de se dégager des socialistes qui l'avaient ardemment soutenu pendant son ministère, prononça un discours par lequel il tendait à prouver que, parmi les avancés, il était des plus avancés.
Dans son désir de projection en avant, il a poussé au noir la situation actuelle. Comment peut-il croire que nous soyons actuellemeul da^us uue situation ana-
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logue à celle du 16 mai? S'il ne peut le croire, alors pourquoi le dit-il? et si véritablement il le croit, je ne reconnais plus le Bourgeois à Tesprit fin et nuancé d'autrefois. Il descend au niveau des socialistes.
Ce n'est pas, dans ce cas, la peine de les renier : et tout son discours est plein de l'esprit socialiste. Quand il dit : « Si la République ne donne pas de réformes sociales, ce n'est pas la peine d'avoir fait la République », il parle comme M. Jaurès.
M. Bourgeois aurait pu penser que les socialistes étaient satisfaits, et, en effet, au banquet, on ne mentionne pas d'interruptions.
Mais il y avait ensuite une conférence, et la majorité se composait de ceux qui n'avaient pas été invités au banquet : toujours des privilégiés d'un côté et des deshérités de l'autre. M. Bourgeois a pu faire par lui-même l'expérience de la lutte des classes ; — de celle qui s'était assise au banquet et de celle qui n'y était pas allée.
La première était satisfaite d'elle-même, de ce qu'elle iavait mangé, de ce qu'elle avait dit, de ce qu'elle avait promis, des critiques qu'elle avait adressées aux autres.
La seconde entendait demander compte à M. Bourgeois de cç qu'il avait fait dans le passé.
Le premier orateur est M. Berteaux, le riche agent de change. Celui-ci non seulement s'était assis au banquet, mais il ne pouvait pas dire comme Gilbert :
Au banquet de la vie infortuné convive. Car grâce au monopole dont il a sa çarl,cÇi\.^%^\iV ^^
.r>8 LA COMÉDIE SOCIALISTE
rhan^'e peut parler de Timpôt sur le reveau en hommfl qui a le moyt*ii de jeter du lest pour élever sou balloo politique.
La réunion de Troyes montra une méfiance justifiée à l'éganl de Tami de H. Doumer. Il fut accueilli par du tapage, et. après lui, deux membres du parti ouvrier, MM. Victor et Logeron, qui avaient été nommte assesseurs, dénoncèrent u Tattitude incapable et impuissante des radicaux et Tinanité de leur progranune, auquel ils opposèrent le programme sociaHste collectiviste >f.
M. Bourgeois s'était étendu au banquet sur le péril clérical et monarchique : et il entend un orateur loi reprocher « d'avoir capitulé devant le trône et Tautel ». Celait le châtiment.
On se moqua de son impôt sur le revenu ; ce qu'il fîiiit. c'est la journée de huit heures et un minimum de salaire! M. Bourgeois s'entend dire: « En votre qualité «l'ancien préfet de police, vous voulez arrêter le }»rogrès, vous n'y parviendrez pas. »
M. Bourgeois veut parler. Il veut atténuer les paroles qu'il avait proironcées contre le collectivisme. Il est accueilli par des huées. Une partie de l'assistance se met à chanter : <( Il nous faut du pain! », et la Carmagnole. Les radicaux se retirent sous les huées. Le public se sépare en chantant Vlniernaiionale^ et aux cris de : Vive le parti ouvrier! vive la sociale!
La J^f.'iiic /ié/>yOlif/ve donne pour titre à son compte rendu : J/. Làon Hoargeois Inié.
M. Léon Bourgeois, qui a l'esprit [philosophique, a u considérer celte réuuiow d<i Tvo^Çi^ ç-ç^mme le sym-
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bole de sa politique. Pendant qu'on lui reprochait d'avoir capitulé devant le trône et Tautel, il devait se rappeler que c'était le langage môme qu'il avait tenu, deux heures plus tôt, au banquet, contre M. Méline. Pendant qu'on chantait : Il nous faut du pain ! il devait^ se dire que c'était à ce cri que devait aboutir la conception de TBtat fournisseur [de richesse et de bonheur, qu'il avait développée. Pendant qu'on lui criait : Vive le Parti ouvrier ! il devait songer que là devait aboutir la lutte des classes, dont son projet d'impôt sur le revenu est une expression aussi dangereuse que perfide.
' Il devait faire aussi cette amère réflexion que si sa politique triomphait jamais en France, elle conduirait la nation à un état dont cette réunion était Tirnage.
Elle préparerait le triomphe des socialistes qui jetteraient bas M. Bourgeois et ses amis, en les traitant en ennemis. Ils déclareraient insuffisant le régime fiscal et « social » qu'elle aurait établi, si spoliateur et si tjrannique qu'il pût être, et ils se jetteraient dans la Révolution sociale, au chant de la Carmagnole collectiviste. M. Bourgeois a pu voir en raccourci l'avenir qu'il préparait à la France.