CHAPITRE XV
Les socialistes ont pu se convaiDcre que H. Léon Bourgeois n'ayait pas de rancune ; la Petite République le traitait de Ift manière suivante dans son numéro do 2 novembre 1894 :
M. Bourgeois, lui, joint Thypoerisie à la bassesse.
Cet bomme qui se pose en chef du parti radical, qui se donne des airs de républicain incorruptible, que ses amis nous représentent comme devant servir de rempart aux libertés menacées, qui vise la succession du ministère actuel, en comptant sur Tappui du parti socialiste, cet bomme-là, il faut le crier bien haut, est un traître.
Yoilà ce que M. Bourgeois récoltait de ses amabilités envers les socialistes.
H. Léon Bourgeois est devenu le ministre de la courte échelle du socialisme. Pendant son ministère, les socialistes « se sont usé les paumes » à Tapplaudir et ils Font soutenu avec une énergie qui montre combien ils en appréciaient le concours. Hais, lui en ontils quelque gratitude? témoignent-ils quelque sympathie à son égard? sont-ils au moins polis dans ses irapports avec lui?
Je ne citerai que deux échantillons de \a i^^on ^o^
rrl LA «IfiMKDlK SOCIALISTE
ils ont apiink'iê W discours qu'il prononça au mois de janvier 1897 au banquet do la gauche déinocratiqae «lu Sénat.
M. Al«»xan<lre Zevaês, dans la Petite République ^à\i^ au nom H«»s guesdistos.
Il ne resle plus à M. Li'on Bourgeois que les banquettes du centre.
C*est là qu'il doit aller ; c'est là qu'il doit finir — politicien vide, incapable, impuissant, sans conceptions politiques solides ni force de volonté.
C'est av(îc les bommes du centre qu'il peut gouverner d('^sorinais.
Il est mùr pour jouer les Méline dans les ministères Ribot.
Et il n'avait point le droit, l'autre jour, de critiquer son copain — et ancien complice — Doumer,-lors de la nomination de ce dernier comme vice-roi d'Indo-Chine.
Ils sont (lignes l'un de l'autre.
Comme tous les deux sont dignes d'Yves Guyot.
C«i dernier Irait a dii paraître dur à M. Léon Bourgeois. Co n'était vraiment pas la peine d'avoir fait tant d'avanc^'s et do concessions aux socialistes pour élre mis au niveau de l'autour de la Tyrannie sodalistr.
Il a (In lui paraître d'autant plus dur que, d'après M. Janr(»s, le parallt^lo me serait même avantageux. J'aurais le mérite do la franchise.
Il paraît (|ii(' si, dv bonne foi, nous cherchons la jusiice nous fntf^ndons briser les volonl(?s humaines, courber It^s esju'its et les volontés, et installer une tyrannie laïque (Yvi»s (iiiyol dit nettement tyrannie socialiste) analogue à la tyrannie religieuse.
M. Jaurès continue en rejetant avec dédain « les \ocossions de forme, eV \e?> \\vvïç^wVvv>vvs> Q\!^t.oires »>.
Mais au fond, il accuse M. Léon Bourgeois d'avoir formulé avec moins de franchise la même accusation que moi contre le parti socialiste.
C'était à prévoir. M. Léon Bourgeois n'est pas seulement Bourgeois de nom. Il l'est de naissance, d'éducation, d'habitudes, de situation sociale. Il voulait bien se servir du socialisme comme instrument politique, et pour l'avoir en mains, faire quelques réquisitoires contre « l'école dure ». Mais tous les jours, on entend des dilettanti qui, à la fin d'un luxueux dîner dans un somptueux salon, font du socialisme philanthropique et nuageux. M. Léon Bourgeois profitait de sa situation de député et d'ancien ministre pour l'introduire dans le monde parlementaire avec plus d'autorité qu'aucun autre, le propager en tous lieux dans ses discours.
Mais M. Léon Bourgeois s'arrête forcément en face des prétentions collectivistes. Il y a une certaine mesure qu'il ne peut franchir. Il veut bien leur livrer des listes de proscription fiscale avec l'impôt sur le revenu; mais il ne veut pas faire lui-même la proscription.
Il recule. Il lâche les socialistes et ceux-ci lui demandent où était le temps où, ministre, il déclarait qu' <i il s'appuyait sur tous les hommes de bonne volonté » et il pratiquait à l'égard des socialistes la politique de la main tendue pour recevoir les bulletins de vote qui l'assuraient de leur confiance.
M. Jaurès rappelle qu'alors M. Bourgeois ne dédaignait pas plus les collectivistes que M. Goblet quand dans son manifeste du 20 novembre 1892, il leur faisait appel pour fonder l'union socialiste.
Aujourd'hui, M. Jaurès reproche à M. Léon Bourgeois d'avoir représenté « le socialisme comme cons-
tituant le péril de gauche ». Que ne s'en apercevaii-il quand il était au pouvoir!
M. Léon Bourgeois prétendait représenter Tesprit Yoltairien, alors qu il représente exactement le contraire. M. Jaurès lui reproche avec raison « la sorte d'enthousiasme mystique » avec lequel il a annoncé de « grandes transformations sociales ». Et c'est chose admirable que d'entendre ce faiseur de métaphores fléclaror à M. Léon Bourgeois « que les effusions sentimentales et les images poétiques ne suffisent pas I résoudre le problème ».
Il demande à M. Bourgeois de les abandonner, de « définir sa propre conception, de préciser sa politique »'j de dire quelle est « sa solution du problème social et s'il en a une ».
Je n'ai cessé de le dire personnellement à M. Léon Bourgeois, je n'ai cessé de l'écrire, M. Léon Bourgeois s'est engagé dans une politique sans issue. Toute concession au parti socialiste en appelle une autre.
Le jour où il a essayé de s'en dégager un peu, le parti socialiste l'attaqua comme un traître. L'attaque s'est produite du côté des guesdistes et du côté des socialistes parlementaires. M. Jaurès s'écrie : « Noos n'avons pas le droit de laisser ignorer au prolétariat socialiste l'exclusion dont il est frappé par le chef radical. »
C'est un échange d'exclusions. Les radicaux qui se disaient socialistes, qui essayaient de se faire accepter par les socialistes, seront obligés de prendre parti. Avec Bourgeois ou avec Jaurès? Entre les deux, il faot opter. M. Jaurès les met en demeure : « Avant les élections générales, il faut que toute obscurité et toute équivoque soient dissipées. »
Ce n'est point noua qvxV ^oxvs^ws» désapprouver ces
paroles : mais si « toute obscurité et toute équivoque , sont dissipées », 11 ne restera rien au parti radical, plus ou moins socialiste; mais restera-t-il davantage au parti socialiste?
CBAPITRE XYl