‹ La comédie socialisteChapitre 24 sur 199 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Le jubilé de la Personal Rights association (1). — Où est Te'xcès d^individualisme? — La formule de Goumay : laissez faire! laissez passer I — Caractère de la politique individualiste. — L'idéal socialiste. — Karl Marx: idéal de conquête. — Qu'est-ce que la « Société »? — Oppression de Findividu par les majojités. — Le socialisme bénin et dangereux. <

Après le titre d'Economiste, il n'en est pas de plus mal porté que celui d'individualiste, que quantité de gens traduisent par égoïste.

Tous les jours vous pouvez entendre dans des discours, lire dans des thèses, des articles et deb livres,.

(1) Le vendredi 26 juin, la Personal Bights association, fondée le 14 mars 187i, a célébré son vingt-cinquième anniversaire, au restaurant Holborn à Londres. C'était ce^que iei Anglais appellent une « conversazione » : on fait de la musique, on fait des discours, on sert des rafraîchissements. -C'est très cordial. On a chanté et joué du Gounod, du Hœndel, du Wleniawski, du Mascheroni. Le président a commencé par une adresse, puis M. Yves Guyot a parlé de l'individualisme et du socialisme en France ; M. C. H. Hopwood, recorder de Liverpool et ancien membre de la Chambre des communes, de la vaccination obligatoire; sir Roland K. Wilson, baronnet, de l'administration de la justice; M. Alfred Milnes, du libre échsiDge et M. J. H. Levy, le secrétaire général de l'Association en a retracé Fhistoire.

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que la civilisation actuelle u souffre d'un excès d'individualisme ».

J'ai indiqué le caractère de l'individualisme dans les termes suivants, le 26 juin 1896, lors de la célébration du vingt-cinquième anniversaire de la Personal Rights association^ à Londres :

Vous célébrez aujourd'hui le 25® anniversaire de la fondation de la Personal Rights association. Ses fondateurs avaient compris qu'alors même que tous les progrès de la science, de l'industrie, des connaissances économiques, augmenteraient la puissance de l'individu, il y aurait toujours à lutter pour s'affranchir des vieilles organisations oppressives et pour empêcher des hommes, dont beaucoup sont d'autant plus rétrogrades qu'ils se prétendent plus avancés, de faire revivre, sous prétexte de progrès, des organisations sociales qui ne sont qu'un retour au type des ancêtres.

Malheureusement, en France, nous n'avons aucune association faisant œuvre semblable à la vôtre. Il y a une dizaine d'années, quelques amis et moi, nous avons essayé d'en fonder une, sur le modèle et avec le titre de la vôtre. Nous sommes restés si isolés que l'association est morte de langueur. Et c'est en France que les droits individuels auraient besoin d'avoir de vigoureux défenseurs.

Cependant, des orateurs répètent, des publicistes écrivent qu'il est urgent de réagir contre l'individualisme, et ils affirment que la France souffre tout particulièrement des maux causés par son excès.

ICn France? vraiment? l'individualisme a commis des excès? lesquels? qu'on les montre! Mais avant les excès de l'individualisme, il faudrait y montrer la prépondéraijce de l'individualisme.

Or, qu*est-re que l'individualisme? sinon l'application de la formule de Gournay et des physiocrates : Laissez faire! laissez passer! C'est elle que les hommes de 1789 ont traduite dans la Déclaration des droits de l'homme; Ils ont proclamé pour chacun le droit de manifester sa foi religieuse et ses pensées, d'aller,, de venir, de tra-

vàiller. Mais la Constitution de 1791, aussi bien que celles qui Tont suivie, a oublié de donner à l'individu un moyen de faire respecter ces droits contre les gouvernements ou les législations qui les violeraient.

Aucun ne s'est fait scrupule d'y porter atteinte. .

De plus, par suite des nécessités de notre sécurité extérieure, nous avons un système militaire qui, à coup sûr, n'est point propre à développer Tindividualisme. Nul ne peut considérer que l'inscription maritime, qui date de Colbert, est un système individualiste. Est-ce notre administration centralisée qui serait coupable d'excès d'individualisme? est-ce que notre instruction, universitaire avec son examen uniforme, son organisa-^ tion mandarinesque, est une institution individualiste? est-ce que notre systèm^ protectionniste, dont nous ne nous sommes jamais complètement affranchis, est un système individualiste? est-ce que nos conceptions politiques qui font partir toute initiative de l'État sont des conceptions individualistes?

Non, bien loin, en France, de pécher par excès d'indi- Tidualisme, nous nous débattons au milieu des traditions qu'a laissées l'ancien régime dans nos institutions, et nous ne pouvons parvenir à nous dégager des préjugés de nos aïeux qui s'imaginaient que le roi pouvait à son gré faire le bonheur et la fortune de ses sujets, et guérir les écrouelles.

Ce que nous ne demandons plus au roi, nous le demandons au président de la République, aux ministres, au Parlement, à l'État, et les hommes qui reprochent à la France son excès d'individualisme ont pour politique de conquérir le pouvoir, afin d'opprimer leurs adversaires et de distribuer des privilèges et des faveurs àjleurs partisans.

La politique individualiste, au contraire, n'a qu'un objet : — assurer la liberté du milieu où chacun peut agir : respecter la liberté de discussion des contrats privés et n'intervenir que pour en garantir l'exécution, si l'un des contractants tente de se soustraire à l'exécUî» tion de ses engagements.

La conception socialiste est toute autre : et Marx Ta dégagée avec une netteté qui fait la force de propagande

en môme temps que la faiblesse intellectuelle et morale du parti socialisle. Il prend pour point de départ Torganisation des salariés en parti distinct comme si, dans chaque nation, leurs intérêts étaient opposés à ceux de tous les autres individus : il leur montre comme but la conquête des pouvoirs politiques, pour assurer « la dictature du prolétariat »; il leur dit que le chef d'industrie ne s'enrichit que de leur surtravail et il leur fait réclamer, comme satisfaction immédiate, Tintervention deJFÉtat pour fixer un maximum d'heures de travail; illeur promet, dans Tavenir, l'expropriation de la société capitaliste ù leur profit; et ses disciples, logi ques,f préconisent, pour hâter la révolution sociale, « les moyens que la science met à la disposition de ceux qui ont quelque chose à détruire. » ^

Qu'est-ce que cet idéal socialiste? C'est un idéal de guerre, de pillage et de conquête.

Ce docteur du prétendu socialisme scientifique n'a fait que la théorie de l'invasion des barbares ; Marx est un Attila. S'il y a des socialistes illogiques qui n'ont point un pareil idéal de haines et de rapines, ils n'en sont pas moins régressifs : car toul socialiste veut supprimer toute décision personnelle chez l'individu. Il imagine une société organisée à l'exemple des sociétés animales, fourmis ou abeilles. Il espère nous ramener aux commu* nautés de villages indiens dans lesquelles l'individu est si peu développé qu'il n'obéit qu'à la tradition et à la coutume. Le socialiste dit et répète que la Société — par un grand S — régira la production et la répartition des produits et des services. Mais qu'est-ce que la Société? Nation, État? quoi donc! des hommes, des gouvernants, des administrateurs, un césar, un basileus, un khalife, concentrant tous les pouvoirs dans ses mains! sinon, un comité, expression d'un parti, parvenu au pouvoir par la force des à-coups électoraux? D'où cette conséquence : c'est que les gens qui attribuent tous les maux à la concurrence économique y substituent la concurrence politique la plus acharnée et, par la force des choses, aboutissent aussi bien à la servitude politique qu'à la servitude économique.

J'ai dénoncé, il y a déjà plusieurs années, la tyrannie

socialiste dans un livre que mon ami M. J. H. Levy a bien voulu faire connaître au public anglais. Tous les jours, dans chaque pays, elle s'affirme de nouveau : syndicats oppressifs qui prétendent enlever à l'individu le droit de contracter personnellement le droit de travailler, où, quand, comment et à quel taux il veut ; qui demandent au législateur d'intervenir à tout moment pour établir le délit du travail, et nous ramener au temps des règlements d'Élisabett.

Si un individu venait dire à un autre :.tu ne travailleras que selon mon plaisir; si tu vas à ton atelier trop tôt, je t'arrête; si tu restes à ton métier trop tard, à mon gré, je te supprime la lumière et le feu, cet individu commettrait un délit.

Mais parce qu'ils sont cent, parce qu'ils sont mille, parce qu'ils sont dix mille, ont-ils donc le droit de commettre cet acte d'oppression à l'égard d'un individu? et parce qu'ils parviennent à avoir une majorité dans un parlement, cette oppression sera-t-elle moindre, quand on lui aura donné le nom de loi et que, pour l'assurer, o"n emploiera la force publique et une part de l'impôt prélevé sur ceux-là mêmes contre qui elle s'exerce?

A cette tyrannie socialiste, nous devons opposer la propriété que chacun de nous a de ses facultés, de ses forces, de ses actes.

LsiPersonal Rights association a. été instituée pour la défendre, et les faits prouvent malheureusement que cette défense est plus que jamais nécessaire en France, non seulement contre les socialistes purs, mais contre les radicaux socialistes, les socialistes philanthropes, les socialistes chrétiens, une foule de gens animés des meilleures intentions et aboutissant aux pires résultats, sans parler des protectionnistes qui répudient le socialisme et en font sans le savoir. C'est à qui proposera, demandera, soutiendra quelque petite loi bénigne, bénigne pour faire^le bien de pauvres gens, sans s'inquiéter de ce qu'elle coûtera, et si elle ne viole point quelque principe essentiel ; et il faut ajouter aux naïfs tous ceux qui, par ambition ou faiblesse, conforment leur conduite à cette phrase^de M. Cavaignac : — Il faut ouvrir la porte aux socialistes, de peur qu*ils ne l'enfoncent.

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