CHAPITRE III
I. Le droit et la force. — II. Le nombre. — IIL Comptons. — Le nombre des propriétaires en France. — Tout le monde est propriétaire foncier. — IV. Le nombre des patrons et le nombre des ouvriers. — Proportion des salariants et salariés : 9 sur 10. — Résultats du dénombrement de 1891, — V. L'organisation. — Impuissance électorale des Trade unions. — Les syndicats en France. — Les syndicats de la Bourse du travail. — Le nombre des membres des syndicats ouvriers. — Sont-ils tous socialistes?
Les socialistes vous le disent nettement : « Droit? justice ? égalité des citoyens devant la loi? liberté? des mots dont nous ne sommes plus dupes ; de vieilles guitares qu'il ne faut plus essayer de nous faire racler. Il n'y a de vrai que la force, le droit ne vient que de la foçce ; nos maîtres allemands nous l'ont appris. Ce que nous voulons, c'est la conquête du pouvoir politique, afin d'en user comme il nous conviendra pour notre avantage et celui de nos amis et, pour y arriver, nous nous servirons de tous les moyens, comme nous l'avons proclamé depuis longtemps, le vote, la grève, la force » ; et les Nombreux socialistes qui, avant de
partager la propriété, partagent Thorreur de Panurge pour les coups à recevoir, les quêteurs de mandats rémunérateurs, affirment déjà leur mainmise sur la France en disant :
— Nous sommes le nombre, et le poids de nos légions suffira pour briser la société.
Cette affirmation audacieuse trouble certaines gens dont les convictions ne résistent pas à des arguments de ce genre, et qui, dans leur hâte de « sauve-qui-peut », seraient tout prêts à dire : <( S'il sont le nombre, il faut se mettre de leur côté. »
Des poltrons de ce genre, des ambitieux timides, le nez au flair du succès, des candidats à la recherche d'un siège, des malins en quête de hasards, subissent l'attraction de la masse, tandis que d'autres, épouvantés, lèvent les bras au ciel et seraient prêts à s'écrier qu'il faut'se résigner à cette nouvelle invasion des barbares qui va tout ravager et détruire.
D'après l'administration des contributions directes, il y a en France 8,454,000 propriétaires de propriétés non bâties et 6,595,000 propriétaires de propriétés bâties.
Admettons que les seconds se confondent avec les premiers et ne tenons compte que de ceux-ci.
Derrière les propriétaires déclarés, il faut voir les propriétaires latents.
Pour obtenir l'assiette contributive, on compte 5 personnes en Hollande, 4,70 en Angleterre, et, en France, où les familles sont moins nombreuses, 4.
Si on fait ce calcul pour les 8,454,000 propriétaires de propriétés non bâties en France, on obtient
33,816,000 propriétaires sur 38,133,000 Français, o\x 89 p. 100. Or, Tobservation concorde à peu près avee ce chiffre. L'adhiinistration des contributions directescompte par 1,000 feux, c'est-à-dire par 1,000 ménages, 849 propriétaires, ou 85 p. 100.
Oiî peut donc dire qu'en France on peut considérer comme propriétaires de la propriété non bâtie plus de 8 habitants sur 10 (1).
Ce sont donc les intéressés à la propriété individuelle qui représentent le nombre, à coup sûr, et les collectivistes n'ont pas encore indiqué le moyen qu'ils emploieront pour confisquer leurs propriétés par persuasion.
Alors les collectivistes, qui. battus sur un terrain j s'empressent immédiatement d'en changer, parlent « des masses prolétariennes » de l'industrie. Ils les placent d'un côté, dans Tombre, profondes, innombrables ; d'un autre côté, ils montrent une petite poignée de patrons; l'antithèse continue ; d'un côté, les masses travaillent, peinent, geignent, vivent dans le noir de la misère ; de l'autre, une petite poignée d'exploiteurs s'engraissent de leurs sueurs, jouissent,, s'amusent et amassent des trésors sans peine: et, alors, qu'aitendez-vous, prolétaires? vous êtes le nom* bre, vous êtes la force, et il suffit d'une poussée pour que vous écrasiez vos tyrans sous votre seul poids.
La trame, sur laquelle les socialistes essaient de^ broder ce tableau, n'existe pas.
(1) Voir pour plus de détails : La Propriété ^ par Yves Guyot- Rélutàtion de Paul Lafargue.
En France, il n'y a pas de masses profondes de prolétaires, placées en bas de réchelle, et quelques riches patrons, en haut : les salariants et salariés sont dans la proportion de 9 sur 10.
Si on ajoute que parmi les salariés beaucoup d'employés se considèrent comme des « bourgeois », que parmi les ouvriers beaucoup sont des candidats « bourgeois », on peut dire que le nombre des « bourgeois » est plus grand que celui des non-bourgeois.
Mais ne nous livrons pas à des hypothèses qui pourraient prêter matière à discussion. Bornons-nous aux chiffres que donnent les Résultats statistiques du dénombrement de 1891 que la direction de TOffice du travail et de la statistique a publiés en 1894.
Sur les 38,133,000 personnes relevées par le recensement, il faut en déduire 1,304,000 qui échappent à tout classement pour la population professionnelle : enfants en nourrice, internes, personnel hospitalisé, vagabonds, saltimbanques, filles publiques.
Reste donc une population professionnelle de 36,829,000 personnes qui se répartit en deux catégories : la population active et la population inactive.
On comprend dans la première les personnes qui exercent la profession indiquée et, dans la seconde, celles qui, soit comme membres de la famille, soit comme domestiques personnels, trouvent leurs res- ^urces dans le travail des premières,
Voici comment se répartit la population active :
Agriculture,
Patrons 3.1)70.000
Employés 75.000
Ouvriers 2.800.000
i'o/ai . . . 6.^;i^.00Q
Industrie,
Patrons. 1.021.000
Employés 207.000
Ouvriers . 3.319.000
Total . . . 4.547.000
Transports.
Patrons 62 000
Employés 438.000
Ouvriers 245.000 ^
Total . . . 445.000
Commerce,
Patrons. . 879.000
Employés 378.000
Ouvriers ^80.000
Total . . . 1.737.000
Professions libérales.
Patrons 420.000
Employés 78.000
Ouvriers (concierges, garçons de bureaux, etc.). . 29.000
Total . . . .527.000
Il faut ajouter à cette population 1,075,000 personnes vivant exclusivement de leurs revenus ; je ne parle pas ici de la force publique dont l'effectif représente 561,000 hommes ; les officiers doivent être classés aux patrons et, actuellement, avec le régime obligatoire pour tous, les patrons et ouvriers soldats sont dans la même proportion que dans la vie civile.
Le document compte aussi 202,000 employés de l'Etat comme patrons; 7,000 comme employés, 30,000 comme ouvriers.
Laissant de côté la force publique, voici le chiffre auquel nous arrivons :
Patrons 7.232.000
Ouvriers 6.995.000
Différence. . . 237:000
Le nombre des ouvriers est donc inférieur au nombre des patrons.
Si on ajoute les 886,000 employés aux 6.995,000 ouvriers, on trouve :
Patrons 7.232.000
Ouvriers et employés . . . 7.881.000
Différence. . . 649.000
Sur un total de 15,113,000, la proportion des ouvriers et employés est de 52 p. 100. On peut donc dire qu'il y a presque égalité.
Le nombre des patrons est de plus de 92 p. 100 du nombre des employés et ouvriers. En un mol, il y a plus de 9 patrons pour 10 personnes classées parmi les employés ou les ouvriers.
Dans l'industrie agricole, qui emploie plus de la moitié de la population active de la France, le nombre des patrons est de 55 p. 100, celui des salariés de 45 p. 100; dans l'industrie, de 22.5 p. 100 contre 77 5 : il y a donc moins dé 5 ouvriers pour un patron. Dans le commerce, il y a égalité.
Où sont les masses profondes prolétariennes et la poignée de patrons? Parmi ceux qui sontplacés comme employés et ouvriers, combien ne seront pas patrons demain ?
Chaque fois qu'on approche de près les assertions des socialistes, on voit qu'elles n'ont d'autre fondement que leur imagÎDation. Des gens quilra\\,eti\,^\^ç. un pareil mépris la réalité des choses çrfesôtiVe>^ ^^
doivent pas inspirer grand crédit pour la solidité de leurs promesses futures.
— Mais il y a Torganisation ! disent les socialistes, ils comptent comme leur appartenant tous les ouvriers engagés dans les syndicats.
Les trade-unions anglaises sont plus sérieusement organisées que nos syndicats. En 1892, dans le congrès de Belfast, elles avaient adhéré au collectivisme. Quelle serait leur influence dans les élections?
Au mois d'avril 1894, M. Frederick Wicks montra, dans une étude très serrée, publiée par la Nineteenth Cenlury^ « l'insignifiance de la puissance électorale des trade-unions ».
Dans le Royaume-Uni, le total des hommes au-dessus de vingt ans était de 9,786,000 d'après le recensement de 1891 ; le nombre des électeurs, de 6,158,000 en janvier 1892, et celui des votants, de 4,752,000^ soit 48,5 p. 100 des hommes adultes.
Si l'activité politique des membres des trade-unions doit pousser leurs membres à voter, on peut calculer que beaucoup ne sont pas électeurs, les femmes par exemple ; que les secrétaires des trade-unions ont une tendance à exagérer le nombre de leurs membres et, par conséquent, on peut prendre une proportion de votants égale à celle de la généralité des hommes adultes. Or, les vingt grandes trade-unions ^ représentant tout l'élément actif du parti ouvrier, comprenaient 554,000 membres en 1891, 552,000 en 1892.
Prenant le chiffre le plus élevé, nous arrivons à 268,834 votants, ou 5 1/2 p. 100 de l'ensemble des votants du Royaume-Uni.
Mais, sur ces vingt unions, prenons la plus importante au point de vue politique, la plus concentrée dans certains districts : celle des mineurs. Elle compte 219,000 membres sur 488,000 adultes occupés, soit 44,9 p. 100. Avec la proportion de 48,5 p. 100, il y aurait 105,000 votants; toutefois l'auteur estime qu'il faut encore déduire de ces chiffres 2/5 pour les mineurs qui sont dispersés en dehors des vingt grandes trade-unions : il réduit donc le nombre de leurs votants à 66,000, soit 1,4 p. 100 de l'entière force électorale du Royaume-Uni.
Faisant un travail analogue pour d'autres tradeunions, il en arrive à cette conclusion que les tradeunionistes prenant part au vote ne représentaient pas 4 p. 100 du total des votants.
Les élections qui eurent lieu un an après la publication de ce travail en confirmèrent les conclusions; les représentants du Labour party furent atteints. Gomme nous l'avons vu, sur onze, sept furent éliminés; M. John Burns fut réélu à grand'peine.
En France, beaucoup de syndicats ne sont que des syndicats nominaux, dans lesquels il y a un état-major et personne derrière.
D'après un travail publié dans le Siècle du 12 novembre 1892 par M. Léon Ducret, établi sur les chiffres donnés par V Annuaire du Ministère du Commerce^ il y aurait eu, à la Bourse du travail de Paris, 172 syndicats représentant 58,000 adhérents; mais le nombre des membres payant leur cotisation n'aurait pas dépassé 5 à 6,000.
Ayant relevé, à la Bourse du travail, les chiffres de 19 syndicats, M. G. Hartmann a trouvé 1,740 adhérents pour des professions représentant 40,570 ouvriers, soit 4,29 p. 100.
D'après les chiffres du dernier Annuaire des Syndicats du Ministère du Commerce, les syndicats ouvriers compteraient au 1" juillet 1896, 422,000 membres, chiffre qui représente à peu près 1 p. 100 de la population ouvrière de la France, non compris les agriculteurs; et les ouvriers syndiqués ne sont pas tous forcément des adeptes dévoués du socialisme.
En y comprenant ces voix, les socialistes comptaient dans toute la France un total de 600,000 voix aux élections de 1893. Ils en comptent maintenant 1 ,400,000 parce qu'ils additionnent les voix des diverses élections. Un électeur qui a voté pour un député, puis pour un conseiller municipal, compte pour deux. Soit, ne marchandons pas. Mais dans ce nombre, combien de sincères socialistes acceptant la révolution sociale avec ses conséquences, la confiscation du sol, du sous-sol, et de toutes les propriétés en général, nommées et non dénommées ; le travail militarisé ; le salaire réparti d'autorité, comme le sou de poche du fantassin?
Au fond, le parti ouvrier organisé représente en France, une force encore plus insignifiante qu'en Angleterre. MM. Jaurès, Jules Guesde, Millerand, Goblet et autres se servent admirablement du succès de surprise qu'ils ont obtenu pour attirer les badauds et les timides autour d'eux. Cette armée dont ils menacent la « société capitaliste » n'est qu'une illusion. Leurs bataillons ne sont que des foules sans cohésion, prêtes à se disperser à la première alerte. S'ils n'ont d'autre droit que la puissance du nombre, ils doivent être modestes.