‹ La comédie socialisteChapitre 36 sur 199 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Destruction de la propriété individuelle. — Expropriation sans indemnité. — Singulière conception du vol. — Contradiction dans les ternies. — M. Benoit Malon. — Le propriétaire récalcitrant. — Difficulté électorale. — Opportunisme collectiviste.* — Séduire le petit propriétaire. — . Morale des sociallstes-coUectivistes-révolutionnaires.

Il n'y a pas d'équivoque dans ce programme : il n'y reste nulle place à la propriété individuelle.

MM. Jules Guesde et Paul Lafargue, dans leur brochure intitulée :Le Programme du parti ouvrier (1890), confirment :

" La classe productive, sans distinction de sexe ni de race, ne sera libre, c'est-à-dire maîtresse d*elle-même et de tout ce qui existe et est né de ses œuvres, que lorsqu'elle aura détruit l'appropriation individuelle des moyens de production et lui aura substitué Tappropriation collectiviste ou sociale.

Et M. Jules Guesde reprenait dans son discours à la Chambre des députés (20 novembre 1894) :

Il faut lui substituer le collectivisme social, la propriété collective de toute la société, de toute l'humanité.

Quant aux moyens paur arriver à ce communisme.

les socialistes et les communistes yarient selon le public auquel ils s'adressent.

Dans une brochure intitulée : Collectivisme et Révo^ lutioriy M. Guesde disait :

L'expropriation avec une indemnité est donc une chimère autant, sinon plus, que le rachat. Et quelque regret qu'on puisse en éprouver, quelque pénible que paraisse aux natures pacifiques ce troisième et dernier moyen, nous n'avons plus devant nous que la reprise violente sur quelques-uns de ce qui appartient à tous, disons le mot : la Révolution.

Il ajoutait :

Des capitaux qu'il s'agit de reprendre, quelques-uns, comme la terre, ne sont pas de création humaine ; ils sont antérieurs à l'homme, pour lequel ils sont une condition sine qua non d'existence. Ils ne sauraient, par suite, appartenir aux uns à l'exclusion des autres, sans que les autres soient volés. Et faire rendre gorge à des voleurs^ les obliger^ à restituer, a toujours et partout été considéré, je ne dis pas comme un droit, mais comme un devoir, le plus sacré des devoirs.

Cette logomachie est extraordinaire, quand on se donne la peine de l'analyser; mais les collectivistes et socialistes ont bénéficié du dédain dans lequel on les a tenus.

Si le vol est un crime, comment M. Jules Guesde et ses amis présentent-ils comme vertueuse Texpropriation violente qu'ils réclament? Cette « expropriation sans indemnité » s'est appelée vol jusqu'à présent.

D'après M. Guesde, est-ce que le vol ne serait une action blâmable que lorsqu'il est commis isolément? Le vol serait-il une action vertueuse s'il est opéré collectivement?

Comment concilier les termes de cette prédication qui, à la fois, condamne et prêche le vol?

Quand un petit roi africain part en guerre pour piller une tribu voisine, réduire ses sujets en esclavage et les vendre après, il avoue hautement son motif. Il essaye de faire une bonne affaire, à ses risques et périls.

M. Guesde et ses amis ont la même politique; ils veulent prendre les biens des autres. Ce qu'ils en feront après, ils refusent de le dire. Mais on le comprend. Leur politique est celle du petit roi africain, avec cette différence que ce sont leurs compatriotes qu'ils veulent dépouiller. Mais alors pourquoi des prétextes? et « si c'est un devoir de faire rendre gorge aux voleurs », qu'ils prennent garde : car ils seront obligés de rendre gorge à leur tour.

M. Jules Guesde et ses amis comptent sur Tintelligence de leurs disciples pour comprendre cette doctrine simpliste :

— Ceux qui possèdent plus que nous sont les voleurs, nous sommes les volés : tout est mal. Demain, nous serons les voleurs et eux les volés : tout sera bien.

Cependant, comme les petits propriétaires se montraient peu enthousiastes de cette expropriation sans indemnité, M. Jules Guesde et ses amis ont changé d'attitude à leur égard. Ils ont considéré que leurs principes devaient fléchir devant cette force électorale, et alors au lieu de traiter ce propriétaire [de voleur, M. Jules Guesde a employé'pour lui les termes suivants dans le Programme agricole du parti ouvrier de 1893 :

Travailleurs des campagnes, parce que] les socialistes du parti ouvrier entendent restituer à la nation ouvrière es, chemins de fer, usines, accaparés par les oisifs de finance, on vous dit que nous voulons enlever au petit Uvateur ce qu'il possède. Les] gens qui débitent ces

mensonges sont les mêmes qui, pendant qu'ils vous excitent contre vos frères, les travailleurs des villes, vous volent vos économies.

Cette nouvelle attitude des collectivistes révolutionnaires comme M. Jules Guesde, prouve que, conséquents avec eux-mêmes, ils subordonnent leurs principes à la tactique.

Si M. Jules Guesde eût été franc, il eût dit :

— Parfaitement! j'ai eu deux langages, parce que chacun de ces langages pouvait me servir selon les circonstances. Dans l'un, je parlais aux ouvriers des villes; dans l'autre, aux paysans. J'adaptais mon instrument au but que je voulais atteindre. Mon but est la conquête violente ou pacifique du pouvoir politique et économique au profit exclusif de mes amis et de moi; j'emploie les moyens qui peuvent m'aider.

M. Guesde et ses amis ont rejeté bien "haut, ouvertement et systématiquement, les vieux scrupules qui retenaient, au moins en apparence, les socialistes de 1848. Ils n'ont quelque déférence que pour Blanquî qui personnifie la conspiration et l'appel à la force. Ils ont déclaré que la révolution à laquelle ils travaillent ne peut pas être pacifique, et l'état de guerre n'autorise-t-il pas toutes les ruses, toutes les manœuvres, tous les guet-apens, tous les déguisements, toutes les surprises, tous les pièges?

Pour juger la morale des socialistes-collectivistesrévolutionnaires, il ne faut jamais oublier qu'ils se considèrent comme des assiégeants de tout ce qui n'est pas à eux. Ils ont la morale des gens qui montent à l'assaut et se préparent au pillage. Leur demander des raisonnements qui se tiennent, quelque respect pour les faits, les idées, quelque franchise dans leur politique, c'est de la naïveté.

Au congrès de Lille, tenu au mois de septembre 1896, M. Liebknecht et autres socialistes allemands, MM. Jules Guesde, Lafargue, et les autres meneurs du congrès ont fait yoter la résolution suivante ;

Le congrès, considérant que, si elle est aussi fatale que la concentration industrielle et commerciale, la concentration terrienne n'a pas, à l'heure présente, atteint le même degré dans les divers pays d'Europe, donne mandat aux délégués du parti d'affirmer au congrès international de Londres la nécessité de laisser au parti socialiste dans chaque pays la liberté de sa politique vis-à-vis des populations agricoles.

Qu'est-ce que cela? C'est la dislocation du parti socialiste : car il n'a pas de raison d'exister, s'il ne maintient pas son programme de « la nationalisation de tous les moyens de production, d'échange et de répartition ».

Page 1