‹ La comédie socialisteChapitre 46 sur 199 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Une idée de M. Contant. — Le droit au travail. — M. Jaurès plagiaire de Babœuf et de Louis Blanc. — Le testament de l'industriel français. — Le de cujus a résisté. — M. Bourgeois plagiaire de Billault. — M. RoUinat et la défense sociale enfantine.

La proposition de M. Coûtant tendant à faire voter quatre millions de crédits supplémentaires pour venir en aide «aux victimes du chômage », comme compensation au crédit de quatre millions demandé par le gouvernement pour les frais de réception du tsar, m'a fait relire la discussion du droit au travail de 1848.

J'y ai retrouvé les vieux préjugés de ma connaissance, que les socialistes d'aujourd'hui présentent comme des vérités nouvelles; et les socialistes de 1848, eux-mêmes, s'inspiraient de Babœuf quand ils ne remontaient pas jusqu'à Platon.

De qui est cette citation ?

Établir par des « lois un ordre public dans lequel les propriétaires, tout en gardant provisoirement leurs biens, ne trouveraient plus ni abondance, ni plaisir, ni considération; où forcés de dépenser la plus grande paiTVve ^^

leurs revenus en frais de culture et en impôts, accablés sous le poids de l'impôt progressif, éloignés des affaires, privés de toute influence, ne formant plus dans l'État qu'une classe suspecte d'étrangers, ils seraient forcés d'émigrer en abandonnant leurs biens ou réduits à sceller de leur propre adhésion l'établissement de la communauté universelle.

C'est le programme même de M. Jaurès, que M. Barthou citait dans son discours d'Oloron et dont M. Doumer s'est chargé de commencer l'exécution avec M. Bourgeois.

Or ces lignes sont de Babœuf. M. Jaurès n'en est que le plagiaire.

Louis Blanc avait cru en 1848 que ce suicide des industriels était déjà chose effectuée, et il faut bien dire qu'il n'avait rien négligé au Luxembourg pour le provoquer

Il écrivait, en septembre 1848 : .

J'ai entre les mains une collection de lettres qui me furent adressées par divers chefs d'industrie. Je publierai ces lettres, testament de mort de l'industrie fondée sur la concurrence. Rien de plus décisif. Les uns offrent en pur don leurs établissements qu'ils se déclarent incapables de maintenir; les autres, mettant à la disposition du gouvernement, édifices, matières premières et machines, ne demandant en échange qu'une rémunération convenable comme chefs d'ateliers; tous invoquent] à grands cris l'intervention tutélairede l'État dans l'industrie qu'ils montrent perdue, si l'État ne se hâte d'accourir. La révolution de Février n'a pas produit la crise industrielle, elle n'a fait que la déclarer.

Le moment demandé et prédit par Babœuf et M. Jaurès était donc arrivé en 1848, d'après M. Louis Blanc : cependant le testament de l'industriel français n'a point été mis à exécution. Le de cujus non seulement est toujours vivant, mais il a grandi dans des propor-

lions que nul n'aurait osé entrevoir à cette époque ; et aujourd'hui, malgré M. Jaurès, M. Rességuier n'a point abandonné la verrerie de Carmaux.

Maintenant voici le langage d'un orateur qui soutenait aussi, lui, la nécessité d'inscrire le droit au travail dans la Constitution. Il se défend d'être un socialiste révolutionnaire. Après avoir flétri dédaigneusement ceux qui repoussaient ce premier droit, il dit :

A côté de cette école, il y en a une autre : c'est celle qui sait tenir compte, grand compte du besoin de chaque jour, des prétentions de chaque jour, celle qui n'a pas peur des nouveautés, qui les voit dans leur réalité pratique, prête à les admettre dans ce qu'elles ont d^ possible.

Celle-là, quand elle voit un droit qui tend à se formuler, Taccueille, Taide à se formuler et à se régler, et ne le laisse pas devenir un instrument d'erreur ou de troubles dans les mains des utopistes ou des factieux.

Quand un besoin se produit, elle s'empresse d'y pourvoir.

On croirait entendre M. Léon Bourgeois.

Et l'orateur continue :

En face de ces misères, de ces dangers, n'est-il donc pour la société aucun devoir, aucune dette? N'a-t-elle qu'à se croiser les bras et à laisser souffrir? Quant à moi, je n'admets pas pour la société une telle indifférence, une telle inertie, je la comprends plus provovanle et plus active; c'est à la fois son honneur, sa difficulté, et c'est bien certainement sa detle.

C'est la théorie de la main tendue.

Je détache de la suite du discours les phrases suivantes que chacun reconnaîtra pour les avoir trouvées, rajeunies, dans les discours de M. Léon Bourgeois.

La nature est indifférente, la société ne doit pas Têtre,

La République n'a encore pu faire sentir aux populations les bienfaits de son avènement.

Il y avait, citoyens, sous l'ancien régime, un proverbe qui disait : « Noblesse oblige; » moi je vous dirai : « Révolution oblige. »

A mon sens, le pendule de la civilisation qui oscille d& l'un à l'autre principe, suivant les besoins du moment, mais qui s'en va marquant un progrès de plus, après avoir fortement incliné vers la liberté absolue de l'individualisme, revient vers l'action gouvernementale, et l'appelle non pas à l'absolutisme, non pas à l'envahissement entier, mais à une intervention efficace, à des précautions et à une prévoyance qu'invoquent bien des misères et vers lesquelles, en leur nom, je l'appelle aujourd'hui.

Prétendre que la civilisation a dit son dernier mot, que les maux enfantés par la concurrence sont le nec plu^ ultra de l'organisation industrielle ; que, dans cette machine si compliquée du travail national, il n'y a plus rien à faire, soit directement par des institutions spéciales, soit indirectement par des traités, des primes, des encouragements, c'est nier d'une manière par trop absolue la puissance de la société et la loi [inébranlable de la perfectibilité humaine.

Quand à moi, je ne suis ni veux être d'une telle (?cole.

Quel est ce précurseur de M. Léon Bourgeois? — C'est M. Billault.

En 1852, l'empereur le nommait président du Corps législatif : M. Billault ne demandait plus Tinserip- * tion du droit au travail dans la Constitution de 1852. En 1854, il devenait ministre de Tintérieur, puis jusqu'à sa mort, en 1863, ministre sans portefeuille.

M. Billault était un habile homme, s'il ne fut jamais un homme d'Etat. Il se contenta du droit au travail que liji donna Napoléon III et ne le réclama plus pour les autres.

Enfin, un député de l'Indre, M. Rollinat, cherchait une transaction. Il disait :

Lorsqu'une question se présente devant vous dans des circonstances pareilles, en présence d'une société aussi profondément remuée, aussi travaillée, aussi bouleversée dans ses entrailles; en présence de tant de plaies saignantes, de tant de désastres, de tant de misères, de tant de raines, lorsque nous voyons cette question du travail se dresser éternellement devant nous comme le problème inévitable de la situation, pouvons-nous dire, nous, les représentants du peuple qui souffre : « Il n'y a rien à faire!

Celui-là, c'est le précurseur de la légion d'hommes qui s'imagUient que le meilleur moyen de combattre le socialisme, c'est de ruser avec lui en lui donnant des apparences de concessions. « Il faut faire quelque chose! » et M. Rollinat demande, avec une énergie convaincue, qu'on maintienne dans la Constitution le fameux article 7 dans lequel elle trace ses devoirs au citoyen : et parmi ces devoirs se trouve le travail ! Il combine cet article aVec l'article 13 qui déclare que de 5oncôté la société doit assistance.

Et quand le peuple aura lu les articles 7 et 13 de la Constitution, le premier lui imposant le devoir de travailler et le second lui donnant droit à l'assistance, « le peuple qui est juste, le peuple qui est intelligent, le peuple qui est patient, le peuple qui est héroïque, le peuple qui sait souffrir, le peuple qui sait mourir quand il le faut, acceptera, sans murmure, tous les jours de misère qui pourront se présenter. '»

Une telle foi dans la vertu de ces formules est d'une naïveté grotesque chez un homme politique. Seulement M. Rollinat a de nombreux descendants. Nous voyons dans les académies, dans l'Université, dans les salons, dans les sociétés philanthropiques, une foule d'komm^^^

no LA COMÉDIE SOCIALISTE

la plupart remplis de bonnes intentions, qui s'ima* ginent assurer la sécurité des propriétaires et la paix sociale par des boniments de ce genre.

Les socialistes actuels ne font plus du droit au travail leur cheval de bataille. Mais cette discussion n'en est pas moins de Tactualité. On y trouve toutes les formes de socialisme, le socialisme révolutionnaire et déclamatoire de Jaurès dans Louis Blanc et Félix Pyat; le socialisme politique de M. Léon Bourgeois dans Billault. Il faut y ajouter la défense, sociale enfantine de M. RoUinat avec la formule : « On ne peut pas dire : il n'y a rien à faire ! »

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