CHAPITRE III
Les socialistes veulent avoir le cadavre à Paris. — Henri Rochefort et Benoit Malon. — Caractère de sa polémique. •=- Matérialiste mystique et bouddhiste ésotérique. — Un des importateurs du socialisme germanique. — Parti de classe. — Louis Blanc classé avec M. de Belcastel dans
' l'union bourgeoise. — Répudiation de la Révolution française. — La liberté et la concurrence dénoncées comme le mal. — « Plus grossit le capital social, moins il y a de travail. » — Appel final à la force. — Son rôle de pontife du socialisme. — Mépris de M. G. Deville pour lui.
M. Benoît Malon est mort au mois de novembre 1893. Le malheureux avait subi, quelques mois auparavant, à Cannes, une opération dans le genre de celle de l'empereur Frédéric. Il ne respirait plus que par une canule. Il eût désiré mourir tranquillement sur les bords de la Méditerranée ; mais les socialistes n'entendaient pas qu'il s'éteignît dans le silence. Ils voulaient avoir le cadavre à Paris, et ils firent revenir le moribond, quoiqu'on leur fît observer que le voyage risquait d'avancer sa fin.
Benoît Malon était plus considéré qu'aimé dans son parti. Il avait été rédacteur de V Intransigeant ^ lors de sa fondation, parce que M. Henri Rodieiotl ç.Q\i^ aérait qu'il était bon qu'il se présentât eu çwYAVc. ^n^^
un ancien membre de la Commune et un théoricien du socialisme. Au fond, il le tenait en profond dédain. Tous les jours, dans Y Intransigeant^ on lui fit la part plus petite sous tous les rapports. On le considérait <;omme un bonze encombrant et raseur. On le repoussa peu à peu jusqu'à la porte.
J'ai eu des amis qui étaient liés avec M. Benoit Malon. Ils estimaient son caractère et avaient beaaconp de considération pour lui. Ne Tayant connu que par ses écrits et ses actes publics, je n'ai reçu de lui que des attaques assez nombreuses, en ma qualité de « vil économiste ». J'ai retrouvé dans sa polémique des insinuations malveillantes, le mépris le plus complet des faits, une certaine subtilité d'ergoteur scolastique, tous les procédés de sacristie, que les socialistes ont empruntés aux cléricaux, dont ils ne sont pas aussi séparés que certains voudraient le faire croire.
Quoique M. Benoît Malon se déclarât matérialiste, il était un mystique qui fréquentait volontiers avec certains religieux de confessions diverses et qui s'était même un peu engagé dans le bouddhisme ésotérique. Dépourvu de tout esprit de méthode scientifique, rien ne pouvait l'empêcher de se perdre dans ces rêveries.
Aux socialistes, il a rendu deux services. Il a contribué, par ses traductions allemandes, à propager les idées germaniques parmi eux; il a fait une théorie plus ou moins vague des principes socialistes et il a indiqué la politique que devait suivre le « parti ouvrier ».
Il considérait que « le développement de la civilisation s'est poursuivi à travers une série ininterrompue de luttes des classes ». Par conséquent, selon la for-
ule de V Internationale^ les travailleurs doivent s'afanchir par eux-mêmes. Le quatrième Etat doit
prendre le pouvoir. Le parti ouvrier doit repousser les radicaux socialistes comme tous les autres bourgeois.
Il considérait que l'union bourgeoise s'était étendue, en 1871, « de M. de Belcastel à M. Louis Blanc ».
Il rendait à la Révolution française la justice qu'elle n'avait jamais été socialiste : « Sur le terrain économique, les Danton, les Marat, les Chaumette, les Barrière et les autres chefs de la Montagne étaient aussi conservateurs, économiquement parlant, que les Vergniaud, les Pétion, et autres chefs de la Gironde. » Loin de se réclamer de la Révolution française, des principes qu'elles a dégagés, M. Benoît Malon la répudiait.
Pour lui, « la classe bourgeoise représentait la liberté et la concurrence; le socialisme, la solidarité humaine. » La liberté et la concurrence étaient le mal ; le socialisme, le bien I
Il appuyait cette thèse sur quelques faits aussi mal observés que mal rapportés. Il procédait sans hésitalion à l'aide d'affirmations démenties par toutes les réalités, comme celles-ci : « Plus grossit le capital social, moins il y a de travail. — Tous les économistes ont reconnu la loi d'airain des salaires. »
Ce mystique traça toutefois, d'une manière nette, le programme du parti ouvrier dans son livre : le Nouveau Parti^ paru en 1881. Il demanda la réduction de la journée à huit heures avec fixation d'un minimum légal de salaires; le retour des mines, banques, à l'État; un impôt progressif sur les revenus au-dessus de 3,000 francs et un certain nombre de mesures législatives proposées dans ces dernières années.
Il terminait en disant :
Ou nous obtiendrons ces réformes, ou nous ne les -obtiendrons pas. Si nous les obtenons, nous serons
maîtres de la situation; nous pourrons, pacifiquement alors, mettre la main à la transformation économique, et le but sera atteint sans effusion de sang. Si,. au contraire, on nous la refuse, notre mécontentement sera partagé par tous ceux qui ont espéré avec nous. La classe ouvrière, indignée de Tinanité de ses eflorts et de Faccroissement de ses souffrances qui en sera résulté, ne prendra plus conseil que de son énergie, et comme les chrétiens, après trois siècles de persécution, elle livrera, elle aussi, avec le même succès, sa bataille du pont de Milvius.
Ne réussissant pas, il préconisait la force comme moyen de persuasion. Il n'y avait point répugné en 1871 et il s'honorait d'avoir été membre de la Commune.
Il est vrai que, depuis, il s'était gardé de toutes les offres de candidature qu'on avait pu lui faire. Il considérait avec beaucoup de finesse que s'il entrait au Parlement, il perdrait quelque chose de son caractère de pontife du socialisme. Il préféra rester dans l'ombre de la chapelle d'où il rendait ses oracles et d'où il dirigeait, de loin et de haut, des hommes, d'autant plus difficiles à conduire, qu'ils se croient appelés à conduire le monde en méprisant les plus élémentaires règles de conduite.
M. Gabriel Deville, le docteur actuel du socialisme français, lui a fait l'oraison funèbre suivante : « Malon a toujours voulu éternuer plus haut que son nez. Il a confectionné un socialisme bon tout au plus pour les francs-maçons et les jésuites (1). »
(1) Principes socialistes.