CHAPITRE IV
I. Jules Guesde à Montpellier. — Mathieu Basile. — « La ligue du Midi. ») — Héros dans l'Hérault. — Soutient candidature de Gambetta. — Toujours héros à distance. — Ses faiblesses bourgeoises. — Un mot personnel. — Un autographe de Jules Guesde. — - « Je n'oublierai jamais. » — Correspondant bourgeois d'un journal bourgeois. — Jules Guesde peint par QoYis Hugues.
II. InYiasion germanique marxiste. — Jules Guesde en est « la gueule ». — Contre les broussistes et les allemanistes. — Le conseil national du parti ouvrier. — Comité de façade. — Le comité de la famille Roussel.
III. Mépris de l'action électorale. -— Avant l'élection de 1893. ~ Depuis. — Apologie de l'action électorale. — L'action politique substituée à l'action économique. — Un opportuniste socialiste.
J'ai entrevu Jules Guesde en 1869. J'étais rédacteur en chef de V Indépendant du Midi, k Nîmes. Eugène Véron, rédacteur en chef d'un journal à Montpellier, avait amené avec lui de Paris un grand jeune h)mme maigre, aux longs cheveux plats, qui étonnait les Hontpelliérains en se promenant tête nue au soleil. C'était Jules Guesde. De son vrai nom, il s'appelait
Mathieu Basile. Je comprends d'autant plus qu'il l'ait changé que son caractère y semble adapté. Je sus plus tard qu'il avait été employé au bureau de la presse au ministère de l'intérieur.
Il faisait de la politique bourgeoise en ce moment. Quand Eugène Véron quitta Montpellier, il fonda les Droits de V homme. Ce titre, emprunté à la Révolution de 1789, n'avait rien de socialiste; car les socialistes préfèrent de beaucoup la féodalité (l).^uandj« revins à Paris, au commencement de 1870, ce journal me demanda de lui envoyer une lettre par semaine. Je sus que, pendant la guerre, Jules Guesde était resté à Montpellier, s'était activement occupé de la Ligue du Midi et avait encouragé avec ardeur les autres à aller se battre, sans avoir pensé un seul moment à y aller lui-môme. Il était héros, mais dans l'Hérault (2).
(1) V. Yves Guyot. Réfutation de M. Paul Lafargue.
(2) M. Guesde a extrait des correspondances que je lui ai envoyées à ce moment quelques phrases tendant à insinuer que j'étais alors un ardeut communard. Je faisais partie de la Ligue des droits de Paris, fondée par Floquêt, Lockroy, Desonnaz, des industriels et des négociants de Paris. Nous avons dit, dans nos manifes^tes, un certain nombre de sottises, je le reconnais, et j'ai pu en répéter qu'elquesunes. Cependant M. Thiers eut le bon esprit de ne pas nous en vouloir. 11 nous accorda l'armistice de Neuilly. Nous étions appelés traîtres tous les jours par la Commune et menacés d'être traités en otages. Les troupes entrèrent dans Paris le dimanche soir, 21 mai. Le lendemain matin, quelques-uns d'entre nous purent se réunir au siège de la Ligue, 3, rue Béranger. A nos risques et périls, nous avons contribué à sauver de l'incendie le Conservatoire des arts et métiers, le Temple, l'Imprimerie nationale, les Archives, Notre-Dame. Deux d'entre nous, MM. Bonvalet et Mooduit, arrivèrent à THÔtel de Ville, porteurs de l'ordre de ne pas y mettre le feu, au moment où l'incendie éclatait. Nous retardâmes de douze heures l'incendie du Grenier d'abondance. Voici comment nous pûmes obtenir ces résultats. Des membres du Comité central, épouvantés des incendies allumés dans la nuit du 23
La guerre finie, il soutint, dans ce département, la candidature de Gambetta. C'était patriotique et bourgeois. Quand la Commune survint, il resta à Montpellier, d'où il prodigua, paraît-il, les exhortations belliqueuses aux Parisiens, en ayant soin de se tenir à huit cents kilomètres du théâtre de la lutte.
Cependant, au congrès de Saint-Étienne, en 1881,
^ au 24, vinrent nous demander, au point du jour, de nous mettre encore en rapport avec M. Thiers. Nous répondîmes que nous voulions bien essayer, mais à la condition que de nouveaux incendies^ n'éclateraient pas derrière nous. Nous leur demandâmes de donner des ordres pour suspendre les incendies. Us les écrivirent, mais ils n'osèrent pas les porter de peur d'être considérés comme traîtres et exécutés par leurs hommes. Ils nous les remirent avec leurs cartes de membres du Comité central et nous nous répartîmes les tâches. Nous y eussions laissé notre vie sans résultat si nous n'avions pa^ eu le concours d'un bataillon de fédérés qui était installé à la mairie du 11I« arrondissement et qu'on appelait le « bataillon des artistes », parce qu'il était composé des figurants et des choristes des théâtres du boulevard du Crime. Il représenta, à ce moment, l'ordre et la vertu. Il nous fournit des détachements pour nous accompagner et des postes pour préserver les édifices. Par trois fois, nous reçûmes des sommations pour nous rendre à la mairie du Xle arrondissement d'où nous ne serions pas revenus. Ce furent les hommes de ce bataillon qui nous sauvegardèrent et une fois nous délivrèrent des vengeurs de Flourens qui, sans plus de façon, voulaient nous fusilier dans la cour de la maison de la rue Béranger.
Le jeudi, l'après-midi, les troupes nous dégagèrent et nous poussâmes un soupir de soulagement. Malheureusement, la répression immédiate fut épouvantable. Je protestai dans une lettre. M. Jules Guesde a prétendu prouver par là mon adhésion à la Commune, sans réfléchir que ceux qui avaient pris part au mouvement insurrectionnel, n'avaient à ce moment qu'une seule préoccupation : c'était de se cacher et de nepas attirer l'aitention sur eux. Frédéric Passy a publié alors une protestation semblable dans le Journal des Economistes, ce qui prouve que les économistes gardèrent à ce moment assez de sang-froid pour réclamer, au nom de l'humanité, en faveur de ceux qui, au nom du socialisme, venaient de lui prodiguer de si épouvantables outrages.
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on lui a reproché « c('avoir jadis blâmé Texécution des otages », rendu hommage à « nos braves soldats qui peuvent se battre, mais n'assassinent pas », et « regretté ie généreux Chaudey, cœur plein de bonté et républicain » (1). C'étaient là des faiblesses, qui probablement furent rachetées par quelque autre chose : car, poursuivi pour délit de presse, il jugea prudent de ne pas attendre sa comparution devant les tribunaux et de passer à l'étranger. Toutefois, à cette époque, ce n'était point aux socialistes, c'était à des républicains qu'il se recommandait, comme le prouve la lettre suivante :
Lugano, 18 septembre Mon cher Guyot,
Je vous remercie de votre aimable petit mot, qui me trouve de nouveau au lit; et je crois, comme vous, que, pour réussir, il faudrait m'adresser à quelques-uns particulièrement, et non à tous. Mais cette série de demandes, à vous parler franchement, est au-dessus de mon courage.
Il m'est déjà assez pénible d'être obligé d'accepter le prêt en question, sans encore avoir à le solliciter, et à le solliciter individuellement, presque de porte en porte.
Il y aurait cependant peut-être un moyen de tout arranger : ce serait que votre amitié consentît à prendre rinitialive de cette pénible correspondance, et que vous écriviez (sic) en votre nom aux quelques amis suivants, leur disant ma situation, mes projets et le genre de service que j'accepterais avec reconnaissance.
Dans l'Hérault, sont sûrs ou à peu près :
Vernhes, conseiller général de Béziers; Perréal, conseiller général de Béziers ; Gallier, conseiller général de Montpellier; Valentin, conseiller général de Saint-Ghinian; Clément, conseiller général de Frontignan ; Arrazat, député de Lodève.
(1) Léon de Seilhac. Le Monde socialiste^ p. 4.
Dans le Gard :
Perrier, conseiller général ; Delon, conseiller d'arrondissement; Gazot, député.
Je n'ignore pas l'étendue de la corvée que j'impose à votre dévouement. Aussi ne vous en voudrais-je nullement de me refuser. Dans le cas contraire, après vous avoir remercié, je vous prierai de faire vite. Il faudrait que la réponse de nos amis du Midi et le montant de leur <:omplaisance vous fussent envoyés d'ici au 30, afin que je puisse les recevoir à Bruxelles le !«' ou le 2 ocfobre.
Je vous serre la main, et vous prie de me croire tout à