CHAPITRE VIII
Ses projets parlementaires. — La conquête de la France. — « Le parti des pouvoirs publics déjà socialisé ». — Traduction : pas d'imprudence! — Audace en paroles. — « La dynamite déshonorée. » — « L'anarchie d'en haut et l'anarchie d'en bas. » — « Le fusil libérateur. » — Les ciseaux de Dalila. — Révolutionnaire arrivé. — Chambré.
Dès son entrée au Palais-Bourbon, il racontait volontiers à la rédaction du Figaro ses projets d'une naï- Teté outrecuidante.
D'abord, un congrès national ouvrier se réunirait à la fin de septembre à Paris.
Il saisirait la Chambre de propositions de loi, ayant pour objet Textension des délégués mineurs à d'autres industries; la suppression des amendes patronales; la réduction de la journée à huit heures.
Il s'occuperait aussi des petits employés : mais sur ce point, M. Jules Guesde était moins net.
Pour conquérir les instituteurs, il demanderait une augmentation de leurs traitements.
Aux petits propriétaires, il offrirait la suppression de l'impôt foncier. Il essaierait de créer, entre les producteurs agricoles ruraux et les consommateurs
urbains, des intermédiaires gratuits qui pourraient être les municipalités socialistes de plus en plus nombreuses dans les grandes villes.
Comme moyens d'action, si la Chambre refusait une de ces propositions, M. Jules Guesde et ses amis se transporteraient dans les milieux directement intéressés et ils diraient :
— Nous vous faisons juges entre la Chambre et la fraction du parti ouvrier.
Et M. Jules Guesde ajoutait :
— On verra bien si dans quatre ans, avec un pareil système, nous ne sommes pas les maîtres de la France !
Cependant il avait fait peu de chose jusqu'au l^^mai 1894. A la veille de ce jour solennel, il eut une nouvelle entrevue avec un rédacteur du Figaro^ dans laquelle il annonçait qu'il allait déposer des propositions de loi portant : électorat pour les soldats; — « si la Chambre refuse, l'armée verra que c'est le parti socialiste qui a voulu lui rendre son droit^"^».
Il ajoutait :
Dès la rentrée des Chambres, je déposerai une proposition pour laquelle je demanderai l'urgence, tendant à interdire aux employeurs collectifs ou individuels de faire travailler plus de huit heures par jour dans les usines, manufactures, mines et chantiers.
— Mais c'est la question des huit heures, cela ?
— Oui, mais je vous objecterai qu'elle n'a jamais été présentée sous cette forme. Si la Chambre ne vote pas cette loi, le pays est là pour juger.
La manifestation du 1®'' mai, l'affirmation de notre solidarité nationale. Ce qui distinguera cette manifestation des précédentes, c'est que le groupe socialiste de la Chambre, se considérant comme le parti des pouvoirs publiée déjà socialisé, recevra lui-même les délégués et revendications de la France ouvrière. Ces délégations,.
pour la première fois depuis des années, ne se rendront donc pas à la Chambre.
En résumé, plus que jamais, nous avons confiance dans notre succès final. En 1898 les élections donneront la majorité au parti socialiste, vous verrez.
M. Jules Guesde est un habile homme pour escamoter les difficultés et faire prendre la prudence pour de l'habileté. Une promenade à la Chambre n'étant pas pratique, parce que le gouvernement l'arrêterait en route, « ce sera le parti des pouvoirs publics déjà socialisé » (??) qui recevra les délégations. Où?
En bon français, cela voulait dire qu'on se réunirait tranquillement à la Maison du Peuple, à la salle Favié ou à la mairie de Roubaix; qu'on y ferait des discours; qu'on y échangerait des anathèmes contre la bourgeoisie capitaliste ; qu'on y affirmerait le triomphe du parti socialiste aux prochaines élections, et qu'on serait à la fois crâne et prudent.
Interrogé sur cette attitude, le l®"* mai, à la salle du Château-d'Eau, M. Jules Guesde regagnait toute son audace en paroles et s'écriait :
— Je reste au Parlement le socialiste révolutionnaire que je suis depuis vingt-cinq ans. Je suis entré à la Chambre pour vous y introduire, avec la Révolution,pardessus les artichauts de M. Madier de Montjau, au prochain 24 février ou au prochain 4 Septembre.
Seulement il attend avec patience, au Palais-Bonrbon , le prochain 24 février et le prochain 4 septembre, bien décidé à ne faire, pour les hâter, que le minimum qui lui est imposé par l'obligation de soigner sa popularité.
Au moment des exploits de Ravachol, de Henry et de Vaillant, M. Jules Guesde et le conseil tv^llow^ ^w parti collectiviste se sentirent un peu gèufes. k^^^^V^V
tentât contre la Compagnie de Carmaux qui eut pour résultat l'explosion de la rue des Bons-Enfants, ils firent un manifeste qui commençait par cette phrase :
Pour la cinquième fois, depuis deux ans, La dynamite a été déshonorée dans une explosion privée.
Le douzième congrès national du parti ouvrier tenu à Nantes, au mois de septembre 1894, reprenait une phrase de Liebknecht sur « l'anarchie d'en haut et l'anarchie d'en bas. » Le congrès déclarait qu'il se composait « d'adversaires acharnés des anarchistes d'en bas », toutefois, il protesta contre l'expulsion des « camarades Plékhanof, Vera Zassoulitch, Sélitrenuy, Margoulis et tant d'autres... », qui ont prouvé, dans le passé, leur aptitude à la propagande par le fait.
Puis il déclarait que « le parti ouvrier saurait faire justice des anarchistes d'en haut, qui, après avoir étranglé les droits imprescriptibles de presse et de réunion, supprimé le jury et la publicité de la justice... »
Le parti ouvrier, en distinguant entre les « anarchistes d'en bas et les anarchistes d'en haut », faisait de l'aristocratie. Que devient le principe d'égalité? Le parti ouvrier mettait dédaigneusement en bas les dévoués et héroïques citoyens qui lancent des bombes, allument des incendies, donnent des coups de couteau et des coups de poignard, se font pendre en Amérique et en Angleterre, garrotter en Espagne et guillotiner en France. Cette manière de les traiter prouve que les guesdistes, soit sincèrement, soit hypocritement, sacrifient aux préjugés bourgeois. Par quelle aberration désignent-ils comme « anarchistes
(1) V. le Siècle du 28 juillet iS94.
d'en bas » des hommes qui sacrifient la vie des autres et quelquefois la leur pour faire régner Tâge d'or sur la terre?
Quand, avec son ami M. Lafargue, le 3 juin 1886, dans la réunion du Château-d'Eau, M.Jules Guesde 'dénonçiait nominativement certaines personnes, dont Léon Say, célébrait l'assassinat de M. Watrin, dans la grève de Decazeville, en appelait au fusil libérateur, il ne dédaignait pas alors « les anarchistes d'en bas ».
Cet aristocrate, dans les moments dangereux, dissimule, dans son magasin d'accessoires, « le fusil libérateur ». Il l'en retire quand il a besoin d'affirmer qu'il est toujours partisan de l'action révolutionnaire. Il l'agite alors avec de grands gestes et des yeux furibonds, mais il sait bien qu'il n'est pas et ne sera jamais chargé, du moins par lui.
M. Jules Guesde est toujours l'homme prudent qui reste à Montpellier pendant la guerre et la Commune, pour lancer ses foudres de guerre. Il tient en réserve son courage pour rofi*rir généreusement aux autres.
La politique de M. Jules Guesde a toujours été en partie double.
M. Jules Guesde a beau agiter sa chevelure. Les ciseaux de Dalila y ont passé. Il n'attendait que le moment de se laisser tondre ; et maintenant il ne demande qu'à filer de longs jours aux pieds de la statue de Casimir Perier, le grand-père, dans la salle Casimir-Perier, du Palais-Bourbon ; et s'il y crie : «Je suis révolutionnaire ! » il serait désolé que le bourgeois naïf le prît au sérieux. Il cligne de l'œil pour l'assurer que, ce qu'il en fait et en dit, c'est pour le prolétaire naïf à qui il faut continuer de faire jurer, sut Y¥»\^ti%)\^ ^^ Karl MarXf la guerre de classes et Vexçto^mVvCiW ^^
la société capitaliste. Ce qui arrivera on n'en sait rien. L'important, c'est pour Jules Guesde et ses amis de conquérir l'apparence du pouvoir politique. Du moment qu'ils l'ont assez pour avoir les bénéfices de l'opposition, sans avoir les responsabilités du gouvernement, la révolution est faite. Ils sont toujours révolutionnaires , mais révolutionnaires arrivés : que veulent donc les allemanistes? des empêcheurs de s'asseoir en rond sous la coupole de la salle des séances ; des aventuriers qui veulent faire courir des aventures aux Tévolutionnaires tranquilles. Ah! non, Jules ^Guesde ne l'entend pas ainsi. Crier : « Vive la Révolution sociale! » tant qu'on voudra. Il est prêt: il est prêt à donner l'envolée à toutes les paroles révolutionnaires. Mais quant aux actes, Jules Guesde se récuse.
Nous ne saurions trop le féliciter de cette sagesse ; mais les purs socialistes, les vrais socialistes qui, d'après les enseignements de toute l'école socialiste marxiste, savent que « les moyens pacifiques » seront impuissants pour la confiscation de toutes les propriétés privées, le mettent à l'index et crient sa haute trahison ; et ils n'ont pas tort de considérer qu'il est chambré depuis qu'il esta la Chambre.