‹ La comédie socialisteChapitre 57 sur 199 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Maladie opportune. — La décision du congrès de Lille. — Contradiction. — Comment concilier la propriété paysanne et l'abolition du salariat? -— Exemple. — Et la vente et l'achat ? — Les paysans doivent se méfier. — Où est le vrai programme? — M. Jules Guesde trompe quelqu'un. — Qui?

Au lendemain du Congrès de Lille, tenu au mois de juillet 1896, le citoyen Jean Ferré lui adressa la lettre suivante :

4 août 189G.

Citoyen,

Je n*aî pas pu te voir après que tu as fait voter au Congrès de Lille la résolution « donnant mandat aux délégués du parti ouvrier révolutionnaire d'affirmer au congrès international de Londres la nécessité de laisser au parti socialiste, dans chaque pays, la liberté de sa politique vis-à-vis des populations agricoles ». Tu as disparu. Tu étais malade, as-tu fait dire, pour te dérober aux manifestations municipales que tu avais provoquées en l'honneur de Liebknecht et de Bebel. Ce n'est pas de ta faute. On n'est pas responsable de son tempérament. Ce que j'ai à te reçroct^eic ^^\.\i\^\3L plus gnve. J'aurais voulu te demaudet, ç^t\^\iV V V^

personne, ce que signifie cette attitude. Ne pouvant courir après toi, je t'écris. Je sais que tu ne me répondras pas; mais je veux te dire ce que je pense.

Voyons : que disais-tu au congrès du Havre de 1880, qu'est-ce que tu as toujours dit pendant tout le temps que tu faisais appel aux ouvriers de la grande industrie pour former le parti socialiste? Tes déclarations sont là. Toi et tes amis, vous avez toujours affirmé que l'émancipation du prolétaire ne pouvait se faire que « par l'appropriation collective du sol, du sous-sol. et de tous les moyens de production ». Tu nous as toujours montré l'abolition du salariat comme le seul moyen d'affranchissement pour nous de la tyrannie capitaliste, et tu nous as dit avec raison qu'elle ne pouvait être que le résultat de la suppression de toute propriété individuelle. Tu nous as démontré que la petite propriété était en dehors du progrès, qu'elle était forcément condamnée à disparaître, et tu ne te contentais même pas de la municipalisation de la propriété, tu la trouvais insuffisante : tu voulais la nationalisation, ou mieux la socialisation de toute propriété.

Est-ce vrai, cela? Est-ce que je n'emploie pas, en ce moment, les propres expressions de ton programme? Tu vois que je le connais, et j'ai de bonnes raisons pour cela ; car c'est par lui que tu m'as converti au socialisme révolutionnaire; tu démontrais alors, ainsi que ton disciple Gabriel Deville, que Benoît Malon, ton précurseur, et que Marx, ton maître, l'impuissance des moyens pacifiques pour faire triompher l'avènement du vrai socialisme.

Je t'ai admiré alors; j'ai cru à ta parole, je me suis enrôlé sous ton drapeau rouge; j'ai eu foi dans l'avènement du monde socialiste que tu nous promettais; mais comment pourrais-je y croire dteotm^^^ ^Uoi le

premier tu nous prouves maintenant que tu n'y crois plus?

L'appropriation collective du sol, du sous-sol et de tous les moyens de production disparaît de ton programme. Tandis que jadis, dans la société collectiviste,, il ne restait nulle part place pour la propriété individuelle, comment se fait-il qu'aujourd'hui tu répètes, sur tous les tons, que toi et les tiens, vous êtes les défenseurs de la petite propriété individuelle, de ce que vous appelez la propriété paysanne? Est-ce que,, par hasard, vous la considérez comme compatible avec la suppressioa du salariat? Oh ! je sais que vous dites qu'il ne s'agit que de la propriété cultivée par son propriétaire et les membres de sa famille? Où est-elle^ cette propriété-là? Est-ce qu'elle est d'une mesure^ uniforme? Un homme a une propriété; ses enfants sont en bas âge ; il est obligé de prendre des ouvriers pour la cultiver; ses enfants grandissent, il peut la cultiver avec eux sans prendre d'ouvriers; ses enfants se dispersent; les fils vont au service militaire et s'établissent, les filles se marient : il est obligé de reprendre des ouvriers. A quel moment ce propriétaire est-il plus riche? A quel moment lui reconnaissez-vous le droit à la propriété paysanne? Comment pouvez-vous lui interdire de payer des salaires? Comment conciliezvous la petite propriété individuelle et la suppressioD du salariat ?

Est-ce que tout le système collectiviste n'est pas basé sur la suppression de l'échange et de la concurrence économique? Est-ce qu'il n'a pas pour but d'abroger la loi de l'offre et de la demande? Est-ce qu'il ne doit pas substituer à la production individuelle la production sociale ? Est-ce qu'aux ventes et atti^l^ *\\ tl^ ^^\V pas substituer la répartition sociale?

Et Texistence de la petite propriété paysanne n'estelle pas fondée tout entière sur la vente et Tachât, l'offre et la demande des propriétés et de leurs produits? Le petit propriétaire achète aux uns des souliers, des vêtements, des instruments de travail; il vend aux autres du vin, du lait, du beurre, des légumes, de la volaille, des porcs, etc. Si vous ne socialisez pas sa propriété, vous n'avez pas détruit l'organisation économique actuelle. Toi, citoyen Jules Guesde, tu n'as été quelque chose, tu n'es député aujourd'hui que parce que tu avais juré sa destruction.

Pour acquérir notre confiance, tu nous avais donc trompés? Aujourd'hui, tu te crois tellement sûr de l'avoir conquise à tout jamais que tu nous trahis sans vergogne. Tu nous abandonnes, nous, les ouvriers de la première heure, pour essayer de conquérir les paysans, parce qu'ils sont les plus nombreux et que tu ne retiens de ton programme que la conquête du pouvoir pour toi.

Mais si tu nous a trompés pour nous séduire, n'ontils pas le droit de se demander si tu ne les trompes pas également pour les séduire?

Tous nous avons le droit de te demander quel est ton vrai programme? Est-ce l'ancien, celui qui était fait pour les ouvriers de la grande industrie? Est-ce le nouveau, celui qui est fait pour les petits propriétaires?

Ils sont incompatibles. Si l'ancien est celui du vrai socialisme, ton nouveau programme n'est qu'une hypocrisie à laquelle les petits propriétaires ruraux seraient trop naïfs de se laisser prendre. Si c'est le nouveau qui est le vrai, alors nous, les socialistes du Congrès du Havre, nous n'avons plus de raison d'être avec toi. Tu as abandonné le coUecUVisme. Tw ^^ (iQwyerti au

maintien de la propriété individuelle, et par conséquent du salariat. Au lieu d'ôtre l'ouvrier des ouvriers de la République sociale, toi, citoyen Jules Guesde, tu n'es qu'un vulgaire bourgeois qui sacrifies doctrines, principes, tout ce qui faisait ta force, au racolage de voix électorales dans la campagne.

Dans tous les cas, il y a quelqu'un que tu trompes : ou bien c'est moi, le vrai socialiste; ou c'est le petit propriétaire, dont tu sollicites l'appui. Il y a un de nous deux qui a le droit de t' appeler farceur, à moins que nous n'y ayons tous les deux un droit égal.

Voilà, citoyen Jules Guesde, ce qiie j'avais à te dire. Je ne compte pas sur une réponse de toi. Elle serait trop embarrassante.

Jean Ferré.

Page 1