‹ La comédie socialisteChapitre 59 sur 199 · LES VARIATIONS DE JAURES · texte numérisé non relu

LES VARIATIONS DE JAURES

voir dans une démocratie. Quand il n'y a pas de pouvoir fort, les assemblées s'agitent et n'agissent pas. La liberté est nécessaire : sans elle, il n'y aurait ni France, ni démocratie. Mais tout affaiblissement du pouvoir est un affaiblissement du peuple. » (2 décembre 1888.)

C'est la théorie de Jules Ferry et de M. Casimir-Perier. Et M. Jaurès continue en ces termes :

« L^opportunisme a la conception du gouvernement, etj seuly il a le sentiment des nécessités d'un pouvoir fort dans une démocratie libre. »

On ne saurait être plus explicite. Cette façon d'opposer les opportunistes aux radicaux montre de quel côté vont les préférences de M. Jaurès : elles vont aux opportunistes « qui travaillent non pas à agiter les formules démocratiques trouvées depuis longtemps, mais à chercher des moyens pratiques de prompte réalisation, qui ont voté la loi de laïcité, la loi militaire et ont fait bon accueil aux revendications ouvrières. » (2 juillet 1887.)

Voilà ce que pensait M. Jaurès de ce même parti progressiste qu'aujourd'hui, avec ses collègues socialistes, il voudrait exclure de la République.

Il y a dans le programme des républicains sans épithèle une question essentielle : le Sénat. La plupart des radicaux et, à plus forte raison tous les socialistes, ^ont partisans d'une Chambre unique. M. Jaurès a été absolument partisan du Sénat :

« Le Sénat, écrivait-il le 6 mai 1888, nous rend un double service' très grand. // donne à la Chambre le temps de la réflexion et prévient les entraînements législatifs. Il donne aussi au pays le temps de la réflexion, et une surprise d'une heure, un affolement passager ne peuvent plus précipiter dans la servitude toute une série de réformes. »

Enfin, voici, pour terminer, l'opinion de M. Jaurès sur Jules Ferry. C'est un très éloquent plaidoyer en faveur de l'éminent homme d'Etat : « Je considère comme peu glorieux pour le parti républicain, ayant recouru à Ja politique de M. Ferry, d'éprouver ensuite une sorte d'embarras à parler de M. Ferry et à lui rendre justice.

« Son seul tort a été de vouloir fortement ce que les autres ne voulaieut qu'à demi. Il y avait un moment où

tout le monde en France'était engoué d'expansion coloniale: il a pris la Tunisie et le Tonkin. On parlait vaguement de châtier le cléricalisme : il a fait l'article 7 et les décrets. On commençait à s'inquiéter à demi-mot de la popularité du général Boulanger : il le dénonce comme un Saint-Arnaud de café-condert et il organise, sans être au pouvoir, le plan de campagne que le pouvoir a appliqué. Tous les médiocres qui ont suivi passivement sa politique sont acclamés, et il est humiliant de voir que la démocratie est complaisante pour les hommes de second ou de troisième ordre et impitoyable pour ceux qui ont quelque grandeur. »

Nous arrêtons là nos citations; nous pourrions les commenter longuement, nous laissons ce soin à nos lecteurs. Nous pourrions analyser les causes de révolution politique de M. Jaurès. Ce serait une étude psychologique — ou mieux pathologique — fort intéressante. Ce sera pour un autre jour.

Mais il nous est permis de conclure à l'existence d'un M. Jean Jaurès opportuniste. Vous ne vous attendiez pas à celle-là, citoyens de la Petite République?

M. Jaurié Callau oublie qu'au moment où tous les républicains sincères, où certains des socialistes même du parti possibiliste, s'unissaient pour sauver la France du retour à la dictature, M. Jaurès, qui voulait maintenir pour lui toutes les portes ouvertes, votait contre les poursuites du général Boulanger.

Nous ne croyons pas que ces souvenirs embarrassent beaucoup un homme qui, comme M. Jaurès, presque au même moment, tient des langages opposés, selon qu'il parle aux ouvriers des villes ou qu'il s'adresse aux populations rurales; qui affirme aux ouvriers de Carmaux que la verrerie sera établie dans cette ville, alors que le terrain est acheté à Albi depuis deux jours; qui est, à la fois, partisan de la propriété individuelle et du collectivisme, et qui juxtapose les contradiclîons avec le plus parfait mépris \)our l'intelli-

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gence de ceux à qui il s'adresse. Mais il n'est peut-être pas inutile de montrer la solidité des convictions, la fermeté des principes, Tunité de doctrines des meneurs du socialisme. C'est là une besogne que nous dédaignons trop.

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