‹ La comédie socialisteChapitre 58 sur 199 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LES VARIATIONS DE «lAURÈS

Son portipait. — Subtilités classiques. — M. Jaurès modéré. Ses votes de 1886, 1887, 1888, 1889. — Ses jugements sur les socialistes. — Contre les radicaux. — Eloge de l'opportunisme. — Apologie du Sénat. — Eloge de Jules Ferry. — M. Jaurès vote contre les poursuites contre Boulanger.

En 1885, on vit arriver à la Chambre un petit homme, une épaule plus haute que l'autre, mal nettoyé, la chevelure et la barbe d'un jaune aussi peu défini que le pelage du cheval de d'Artagnan, clopinant, inquiet, furetant partout, fouinant dans tous les groupes, l'œil quêteur, se fermant devant tout regard direct par un tic convulsif : on sut qu'il s'appelait Jaurès.

Devant les électeurs, il avait bénéficié de sa parenté avec l'amiral qui s'était distingué dans la défense nationale. A la Chambre, il profitait aussi du prestige de ce nom, même au point de vue de sa validation; car, professeur, il n'était pas dans les conditions prévues par l'article 9 de la loi du 30 novembre 1875.

L'étude de la philosophie classique, fille directe de la scolastique du moyen âge, permet beaucoup de subtilités intellectuelles et morales.

LES VARIATIOiNS DE JAURÈS 145

M. Jaurès cherchait à se faufiler dans le chemin du succès; mais où était ce chemin? Il le cherchait de son œil clignotant.

Un de nos confrères, M. Jaurié Callau, dans la 7Vibune du Sud-Ouest^ s'est donné la peine de noter les phases de sa politique. Je reproduis cet article parce que M. Jaurès est un cas curieux au point de vue psychologique.

Par les votes de M. Jaurès et les articles qu'il écrit à la Dépêche depuis 1886, et qui sont comme les commentaires de ces votes, il est aisé de voir que le député de Garmaux, de 1885 à 1889, a constamment marché avec les républicains modérés. Nous prenons au hasard quelques-uns de ces votes :

Année 4887. — IT janvier : M. Jaurès vote les fonds secrets et s'oppose à toute réduction. 29 janvier : M. Jaurès vote le budget des cultes, repoussé par Pelletan, Bur- (Jeau, etc. — Georges Périn propose l'impôt sur le revenu : M. Jaurès vote contre. — Labordère dépose une proposition tendant à faire élire les sénateurs au suffrage universel :, M. Jaurès vote toujours contre (2 juillet).

Année 4888, — M. Jaurès vote contre l'amnistie proposée par Basly (13 janvier), approuve le budget du Tonkin (13 . février), les fonds secrets (23 février), le budget des cultes (17 mars), etc.

Enfin, en i889, sur ces mêmes questions politiques, très importantes, M. Jaurès vote, non avecles socialistes, non pas même avec les radicaux, mais avec les républicains les plus modérés.

Examinons maintenant les commentaires de ces votes, c'est-à-dire les^ articles de M. Jaurès. Jusqu'en 1889, il n'est pas question de socialisme ou de collectivisme. Au contraire, M. Jaurès parle sévèrement des députés du groupe socialiste : « Plus d'une fois, dit-il, les députés ouvriers qui arrivent au Parlement s'embourgeoisent vite, au mauvais sens du mot; ils perdent leur sève et leur énergie première, et il ne leur reste plus qu'une sorte de sentimentalité de tribune. » (Dépéc/ie dw VI wa-

vembre 1887.) M. Jaurès se moque de cette sentimentalité :

« Prononce-t-on une parole en vogue, parle-t-on sans rien définir de la sociale! on est parfait... pour un quart d'heure? » (14 octobre 1888.) Ces lignes sont-elles d'un socialiste?

Les radicaux sont tout particulièrement maltraités par M. Jaurès. Le 2 juillet 1887, M. Labordère avait déposé une proposition tendant à faire nommer les sénateurs au suffrage universel. A cette occasion, M. Jaurès reproche à Textrême gauche de chercher à désunir le parti républicain. Il déclare que a les radicaux ont voulu déconsidérer quand môme la majorité républicaine, que leur dessein est d'imposer aux députés tous les articles du programme radical, .et que la motion Labordère est une de ces sommations arrogantes d'où sortira l'irrémédiable division. »

D'ailleurs, M. Jaurès revient là-dessus fort souvent. Il reproche aux radicaux « les excès de combativité », leur « polémique d'épigrammes », et leur « emploi trop fréquent des vagues formules démocratiques ».

Les défauts du parti radical n'ont jamais été mieux définis que dans les lignes qui suivent : »

« Les radicaux n'ont qu'une demi-instruction dans l'ordre historique, politique, économique, social et moral, en un mot, dans l'ordre vivant et humain. Ils savent un peu ce qu'est l'organisation si compliquée de la société actuelle, mais ils ne le saveyit qu'un peu, et sHmaginent volontiers le savoir heaucmip. Do là, bien souvent, dans les problèmes les plus difficiles, des solutions sommaires, tranchantes, hautaines; de là aussi les méfiances subites et injustes à Tégard de ceux qui hésitent et qui cbfTchent. Ils s'abandonnent aux exagérations et aux violences faciles pour conserver à tant prix la popularité une fois acquise; ils font de la politique à coups de poing et c'est à qui frappera le plus fort. » (14 octobre 1888.) Il n'y a là rien à reprendre, aucun trait à retoucher. M. Paul Deschanel ne dirait ni autrement, ni mieux. Ce tableau est complété par l'observation suivante qui est aussi très juste :

« Les radicaux n'ont pas compris la nécessité d'un pou-

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