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LES CORPORATIONS DU MOYEN AGE ET LES SOCIALISTES ACTUELS

« Communard. » — Contre Louis Blanc. — L'émancipation des prolétaires par la science. — Les corporations du moyen âge. — Oppression. — Préjugés quelles représentent. — Une survivance. — Augmenter la production en diminuant l'effort humain. — Le moyen pour le but. — Protection de l'exploitation du travail de l'apprenti et de l'ouvrier. — Aspirations régressives.

Quelques socialistes essaient à mon égard la plaisanterie qu'ils font à M. Méline. -Ils me traitent de « communard », mais mon cas serait bien extraordinaire : membre de la Ligue des droits de Paris (1), j'ai été menacé plusieurs fois d'être fusillé par les gens de la Commune, et jamais je n'ai été poursuivi par le gouvernement de M. Thiers.

En 1872, dans le /?arffcaZ, j'ai soutenu la liberté économique sous toutes ses formes, et combattu le socialisme de Louis Blanc, dans deux articles des.25 et 29 avril 1872, dont j'ai reproduit les principaux passages dans l'introduction de la Tyrannie socialisle (p. vi).

La même année, j'entrepris, avec Sigismond Lacroix, imbu alors des idées d'Acollas sur « l'autono-

(1) Voir : Histoire de la Ligue des droits de Paris, par André Lefèvre (le savant linguiste et non pas le conseiller municipal de Paris actuel).

mie de Tindividu », ce qui est une conception antisocialiste, une Histoire des prolétaires ^ pleine d'ardentes sympathies pour eux.

Dans les dernières lignes de notre préface, nous disions que le but de ces études était de suivre les efforts faits par les prolétaires pour

... arriver à conquérir cette liberté du travail reconnue par la Déclaration des droits de l'homme mais qui, dans notre organisation sociale, est restée à l'état de vœu au lieu de devenir une réalité.

C'est à la science et à l'intelligence qu'appartient le dernier mot ; c'est par l'observation des rapports naturels et artificiels du travail et du capital ; c'est par des expériences constantes prudemment tentées, sagement conduites, continuées avec persévérance, que se constituera, d'une manière normale, la société industrielle. Bacon a dit : « On ne triomphe de la nature qu'en obéissant à ses lois. » C'est en séparant les lois de la science sociale des préjugés qui l'obscurcissent que le travailleur arrivera à la plénitude de son droit.

Je n'ai pas changé de méthode. Je considère toujours que c'est par l'étude et l'observation des lois de la science sociale que l'humanité doit réaliser des progrès.

Voici ce que je disais, en ce livre, de la conception du travail que se faisaient les corporations du moyen âge. La page est bonne à lire, pour ceux qui ont une tendance à se laisser séduire par des sophismes socialistes en faveur de l'intervention de TÉtat ou de syndicats tyranniques dans le contrat de travail :

Les statuts des corporations ne pouvaient laisser l'homme libre de travailler ou de se reposer à ses heures et à ses jours. Ils frappaient d'amende le travail de nuit à la seule exception du menuisier qui, à ces heures indues, avait le droit de fabriquer des cercueils.

Les jours de fêtes et les dimanches étaient des jours

de repos absolu. Toutefois, les boulangers qui n'avaient, pas écoulé leur marchandise le samedi au marché du gros pain, pouvaient vendre le dimanche au parvis Notre- Dame. Les pâtissiers ont cependant le droit de cuire les jours de fête, quoi qu'ils soient les grands agents d'un des sept péchés capitaux.

Cette restriction apportée aux heures etau temps du travail reposait sur un préjugé économique que nous voyons encore se manifester quelquefois; il consiste à dire :

— Il ne faut pas travailler, parce que si un ouvrier, si un maître d'atelier produisent trop, ils diminuent la part d'ouvrage des autres.

Eh bien! s'il en est ainsi, si parce qu'un homme, en produisant davantage, appauvrit les autres hommes, il faut briser toutes les machines, biffer toutes les découvertes qui, en abrégeant le temps, en mettant à la portée de l'homme la force des ageuts tels que la poudre, la vapeur, l'électricité, diminuent ses efforts et augmentent sa production; il faut briser le marteau, le ciseau, la charrue, que dis-je? le bâton le plus simple est le premier des outils. Ce n'est pas encore assez ! Il faut que l'homme reste couché toute la journée et ne fasse un usage de ses bras, de son intelligence que restreint à ses plus simples besoins.

A ces conditions, il ne travaillera pas trop, il ne produira pas trop, il ne fera pas concurrence à ses camarades, il n'accaparera point à son profit la part de chacun.

C'est là où nous ramène logiquement cette théorie, et quand nous y serons revenus nous serons dans la situation agréable des hommes primitifs, des naturels de la Terre de Feu. Encore ceux-ci se servent-ils de barques. Il faut détruire ces barques.

Nous ne croyons pas que nul parmi nous ait cet idéal : le bonheur de « l'état de nature » est trop bien connu maintenant pour que quelqu'un soit tenté de l'essayer; et alors si nous ne consentons pas à remonter vers nos pères les singes, nous devons retourner la thèse et dire : « Loin de craindre jamais l'excès de la production, il ne faut pas cesser de l'augmenter. »

Et il faut admettre cela, ou bien revenir à « l'état de nature » et déclarer que le progrès est le mal, que* le mieux est le mal : il n'y a pas de milieu.

Car, qu'est-ce que le progrès? qu'est-ce que la scieaice ? C'est rutilisatîoQ de plus en plus grande de la matière à nos besoins.

Est-ce que la machine a un autre but ? Un jour, bous prenons la vapeur, nous renfermons dans un cylia^fcrc, nous la faisons agir sur un piston et nous faisons de oeMe force un instrument souple, docile et puissant.

Mais il n'y a pas seulement les forces extérieux«£, dÎKtinctes de Thomme ! il a lui-même des forces iatérienres, inhérentes à lui-même, inséparables de lui : des musckes^ des nerfs, un cerveau. C'est à l'aide de ces trois aïeuls qu'il travaille, invente, produit, en un mot; et à lejtr égard, il se trouve dans la position du propriétaire d^ne machine : ils existent par rapporta lui, comme le reste de la matière. Plus il travaille, plus il augmente ieur production, plus il augmente l'utilisation de la matière à son profit; s'il double l'utilisation de ses forces, il double son capital -force. Si tous nous pouvions travailler isan s une seconde de repos, nous doublerions le capital temps, et si en doublant, triplant, quadruplant notre capit»d, nous parvenons à doubler, tripler, quadrupler notre ipt oduction, nous en arriverons à ce résultat : aug»efulier d'autant notre puissance et diminuer nos efforts.

En réalité, l'homme n'a pas fait autre chose : reconnaissant que sa force a des limites, il lui ajouts l'enitid.

Le temps et l'espace sont implacables : il les a raccourcis, il les a réduits du dixième, du centième, tén millième, en domestiquant le cheval, le chameau, on prenant une planche et en la jetant sur la mer; auJotU' d'hui, enfin, en posant un rail ou un fil électrique è, ti avers le globe.

C'est là le grand caractère de l'invention : augmentier indéfiniment la production en diminuant l'effort humais.

Or, la théorie économique du moyen âge croyait que c'était l'effort, le « travail humain )> qui enrichissait, et non le résultat qui s'appelle : production. Elle prenaiitrle moyen pour le but. Si elle eût été logique, elle eût bmsé le métier de ses drapiers, les aiguilles de ses brodeuses : fabriquer du drap sans métier et broder sans aiguille aèt été, à coup sûr, beaucoup plus long et eût mulbipHë de travail, par conséquent, la richesse.

Mais, se dégageant de l'absurdité par rinconséquence, elle faisait de la production, comme M. Jourdain faisait de la prose, en croyant ne faire que du travail.

Seulement, elle avait soin de limiter, de parquer, . d'émonder, d'emboîter dans le moule le plus étroit possible cette production. Défense de l'augmenter en augmentant le temps du travail, défense de Taugmenter aussi en perfectionnant Toutil : défense d'inventer.

Malheur à celui qui eût voulu perfectionner un .procédé, un outil! Il était coupable, frappé de lourdes amendes, chassé de la corporation. Le progrès était un crime.

Logiquement, le règlement eût dû ajouter : la production est un crime égal, et supprimer la production, et. supprimer, par conséquent, le métier qu'il était censé protéger.

En réalité, que protégeait-il? L'exploitation du travail de l'apprenti et de l'ouvrier parle maître, et l'apprenti et l'ouvrier, se voyant ainsi exploités, étaient les premiers à demander l'aggravation de cette exploitation par la limitation du travail. Ne pouvant observer les phénomènes complexes de la production, ils voyaient simplement que leur travail tournait au profit du maître, et alors, ils diminuaient l'exploitation dont ils étaient victimes en diminuant leur travail ; ils essayaient d'obtenir la liberté négative de ne pas faire ce qu'ils n'auraient pu faire qu'à sou avantage et sans profit pour eux.

Qui protègent-ils encore? le maître fainéant, inintelligent, sans initiative, au profit de l'homme actif et laborieux. Défense à celui-ci de produire plus que l'autre. C'était une prime donnée à l'apathie. Le maître qui avait pu acheter une portion de l'industrie, s'y établir, en expulser tous les autres, s'était taillé un revenu certain : il était le rentier obligatoire d'une part du travail.

Cette organisation était logique : la corporation avait pour but d'accaparer à son profit une part du travail. Par une conséquence forcée, les maîtres, les puissants de la corporation prenaient à leur profit la plus large part possible; c'était d'un bout à l'autre l'application de ce principe : — le travail n'est pas un droit, c'est un privilège appartenant au plus fort.

Voilà en quels termes je défendais, en 1872, il y a vingt-cinq ans, la liberté du travail contre les chômages, le repos obligatoire, les limitations d'heures, les règlements prohibitifs et le monopole des corporations du moyen âge. Ces opinions que je développais avec cette ardeur, ce sont toujours les miennes et j'éprouve aujourd'hui pour elles une passion d'autant plus forte qu'elles sont plus méconnues et plus combattues. C'est un spectacle navrant que de voir certains ouvriers se figurer qu'ils marchent en avant quand ils ont les yeux fixés sur un idéal du moyen âge; qu'ils sont « avancés », alors qu'ils sont aussi rétrogrades que le moine qui voudrait nous ramener au bon temps de l'Inquisition; qu'ils veulent vivre en hommes libres, alors qu'ils demandent la reconstitution du servage de l'homme sous la tyrannie de la corporation; qui, dans leur aberration, au moment où ils évoquent à grands cris toutes sortes de droits, veulent supprimer pour l'homme le droit de vivre en travaillant; qui sont dans un tel aveuglement qu'ils appellent leurs ennemis ceux qui leur signalent les contradictions où ils tombent, les déceptions qu'ils se préparent et les cataclysmes dans lesquels ils précipiteraient eux et leurs compatriotes, s'ils pouvaient entraîner la foule dans leur démence où se mêlent, d'une manière si caractéristique, le délire de la persécution et le délire persécuteur.

J'aurais voulu pouvoir terminer cet ouvrage qui fut suspendu au 24 mai 1873. Je n'ai pas trouvé d'éditeur. Tous m'ont répondu : — Le titre empêchera « les bourgeois » de l'acheter, et son caractère le fera repousser par le public à qui il pourrait être utile.

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