‹ La comédie socialisteChapitre 86 sur 199 · I. Où y a-t-il égalité · texte numérisé non relu

I. Où y a-t-il égalité

II. M. GérauU-Bichard et le Chambard. — Un veinard. — Député. — Et Turot? — Dédaigné par Ménilmontaot. ^- La Carmagnole. — Injustices de la fée socialiste.

III. Les correspondants « socialisaient ». — Mise en pratique de l'expropriation capitaliste.

Egalité absolue! voilà un des points du programme idéal socialiste. En'pratique, ils ne le respectent guère. Jaurès ne se considère point comme l'égal des grévistes de Carmaux, et les administrateurs de la Verrerie ouvrière pensent qu'ils sont très supérieurs aux simples ouvriers, comme on Ta vu par l'expulsion des quatre verriers qui s'étaient permis de critiquer le règlement.

Mais, môme entre les socialistes bourgeois qui se déclarent Jes ouvriers des ouvriers, est-ce qu'il y a égalité? Y a-t-il égalité entre Jaurès et tel rédacteur de la Petite République ? Est-ce que le directeur de la Dépêche traite ses typographes comme ses égaux et, en attendant la socialisation des instruments de pro-

duction, pense-t-il à socialiser le capital et les bénéfices de son journal?

Il est vrai que, peut-être, le jour où il aurait eu recours à cette ingénieuse combinaison, les bénéfices disparaîtraient et le capital social se réduirait à zéro.

Mais les socialistes v méttraient-ils la meilleure volonté possible qu'il y a une égalité qu'ils ne pouN raient pas établir : c'est Tégalité de la chance.

Parmi les socialistes, il y en a que la chance favorise et d'autres que la chance fuit. Elle ne donne point également ses faveurs à M. Gérault-Richard et à M. Henri Turot.

M. Gérault-Richard fonde le Chambard, annonçant, dans des dessins qui avaient l'air d'avoir été trempés dans un ruisseau d'abattoir, le grand chambardement général. Il insulte la famille de Casimir-Perier. On le poursuit. Il est condamné à un an de prison : le Chambard disparaît.

Mais la chance veillait. A peine le martyr était-il entré à Sainte-Pélagie, que M. Hovelacqué, gravement atteint par la maladie, donna sa démission. Sa circonscription électorale convenait tout à fait à M. Gérault- Richard. Sur huit habitants, il y en a un inscrit au bureau de bienfaisance dans le XIIP arrondissement. Si on déduit les marchands, les petits bourgeois, les employés, les industriels, et si on se rappelle qu'il y a à peu près un électeur sur quatre habitants, on voit que c'est là le centre d'une population qui ne vit pas s(Milcment de son travail, mais a tous les défauts qui résultent de l'habitude de la charité publique.

Ces électeurs s'empressent do nommer celui qui

avait insulté Casimir-Perier. Ils le nomment parce <ju'on leur avait dit que Casimir-Perier était riche. Ils le nomment parce que Casimir-Perier était président ^e la République, et qu'ils considéraient comme une bonne plaisanterie de voter pour celui qui avait essayé de le déshonorer.

M. Gérault-Richard entre à la Chambre, tandis que Gasimir-Perier quitte l'Elysée. La chance en fait presque un personnage historique et elle l'installe doucement sur les banquettes du Palais-Bourbon.

Mais la chance regarde-t-elle du môme œil le collaborateur de M. Gérault-Richard, qui s'appelle M. Henri Turot? Lui, il a fait des sacrifices de toutes sortes pour le socialisme. Il a payé de sa bourse, comme le rappelait dernièrement M. Vaillant aux électeurs de Ménilmontant, si bien qu'à l'heure actuelle, lui, né riche, n'est plus qu'un simple prolétaire. Il a payé de sa personne, chaque iois que les intérêts du socialisme l'ont exigé. Les électeurs de Ménilmontant ont préféré à cet homme, qui avait donné tant de gages de son socialisme, le candidat de M. Rocheforl. Ce pauvre M. Henri Turot n'a récolté que 600 voix.

Il avait fondé un journal : la Carmagnole. Il voulait propager la révolution sociale par la chanson. En vain, M. Jaurès est monté sur une table à Albi et a entonné lui-même la Carmagnole.

Il n'y a pas eu d'écho. La Carmagnole avait beau répéter et imprimer :

Ça ira, ça ira !

ça n'allait pas, ça n'est pas allé du tout, et dans une note mélancolique, M. Henri Turot annonça un jour que \dL Carmagnole cessait de paraître.

Voilà M. Henri Turot sans argent, sans journal, sans

siège de député, tandis qu'il voit des camarades qui n'ont ni son dévouement, ni son talent, ni son ardeur, ni la foi socialiste qu'il a prouvée par ses sacrifices, jouir de tous les avantages que donnent l'argent et le pouvoir.

La fée socialiste n'aime pas l'égalité. Pleine de tendresse pour Jaurès, Millerand, Gérault-Richard, Chauvin, Faberot et tant d'autres, elle s'est toujours montrée* une marâtre pour M. Henri Turot. C'est le sacrifié du socialisme. C'est sur lui que tombent toutes les mauvaises besognes et tous les déboires. Mélancoliquement, il doit penser que, dans le socialisme môme, il n'y a pas égalité de la chance.

Ces tristes aventures ne devraient-elles point lui donner quelque doute sur le bonheur idyllique de la société qui naîtra de la révolution sociale? Ah! malheur! il y en aura toujours qui auront de la veine et d'autres qui n'en auront pas! M. Henri Turot n'est pas veinard, M. Gérault-Richard l'est. Le Ckambard a enlevé celui-ci dans une apothéose. La Carmagnole laisse M. Henri Turot faire un cavalier seul et mélancolique.

Et à quoi attribue-t-il cet abandon? « Il était impossible, disait la Petite République, à' ohienir de Messieurs les correspondants la rentrée des fonds. » Le lendemain la Petite République a atténué en mettant de « la plupart des correspondants ». Et pourquoi donc? Que faisaient ces correspondants? Ils socialisaient. Les journaux socialistes qu'ils vendent leur enseignent tous les matins le mépris de la distinction du tien et du mien. Ils appliquent les théories qu'ils sont char-

de vendre et de répandre. M. Henrj Turot doit être de cette influence pratique de la politique socia-. !. Ça ira! ça ira! vers l'expropriation universelle, i ne fait pas marcher la Carmagnole. C'est la seule lolation que lui laisse la fée du socialisme qui Ta ours traité personnellement si mal.

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