‹ La comédie socialisteChapitre 96 sur 199 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

M. Millerand à Lyon. — M. Goblet. — « Si hardies que paraissent leurs théories. » — « Les excellentes choses » de MM. Jules Guesde, Allemane et Gamelinat. — M. Fournière : Menaces belliqueuses. — M. Goblet et la Petite République. — La marche parallèle. — M. Millerand et le marquis de Mores.

— Programme de VUnio?i socialiste. — Vague et faux. — Anciens boulangistes. — M. Millerand devint leur Laguerre.

— La revision. — Suppression du Sénat. — Journaux adhérents. — « LYime et le cœur de la France. » — « Le 89 socialiste. » — Triomphe à Paris de la coalition boulangeo-socialiste. — Combien l'union socialiste compte-t-elle de députés?

Dans les premiers jours de novembre 1892, M. Millerand fit à Lyon une conférence dans laquelle il prit pour mot d'ordre : « Vive le parti républicain socialiste! » La réunion alla plus loin que lui, car elle s'est séparée aux cris de : « Vive la Révolution, sociale I Vive Baudin! » et au chant de la Carmagnole!

M. Millerand dit, dans son discours, que « le socialisme avait besoin de recruter des hommes instruits et compétents ^>, et il s'offrait, et il offrait M. Goblet, et après quelque résistance, ils furent acceptés.

Af. Goblet écrivait, dans la Petite Ré^publique : « Nous

nous sommes proposé, pour principale tâche dans ce journal, de préparer l'entente nécessaire entre les républicains progressistes et radicaux, comme on voudra les appeler, peu importe,- et les socialistes. » Et il ajoutait : « Ce terrain d'entente, il n'est pas difficile de le trouver. »

Le 20 novembre 1892, deux mois après la mort du général Boulanger, M. Goblet faisait appel au « concours de tous les socialistes, si hardies que paraissent leurs théories ».

Non seulement la Petite République admettait la hardiesse des théories, mais encore de leur mise en pratique.

Au mois de décembre 1892, V Union socialiste fondait la Ligue d'action révolutionnaire; et le moniteur de cette Ligue était le journal de M. Goblet.

MM. Camélinat, Allemane, Jules Guesde, au mois de décembre 1892, faisaient à la Maison du peuple Tap)logie des journées de juin et de la Commune. La Petite République reproduisait leurs discours en déclarant « qu'ils avaient dit d'excellentes choses ».

Elle ajoutait que M. Jules Guesde avait prononcé « le plus important discours de la soirée ».

Or, dans ce discours, M. Guesde avait déclaré qu'il « fallait faire un seul corps d'armée, non seulement pour faire l'assaut du conseil municipal, celui de la Chambre, mais encore pour tenter un coup de force que demain vos ennemis peuvent rendre nécessaire ».

Au bout de vingt-quatre heures de réflexion, le journal de M. Goblet trouva cependant que cet allié était peut-être un peu compromettant. Alors, il prétendit que si M. Jules Guesde avait prononcé cette phrase, on l'avait mal comprise.

Tous les hommes de bonne foi qui ont assisté l'autre

soir à cette réunion déclarent qu'à aucun moment, on n'a pu croire qu*il fût question d'organiser une descente dans la rue.

Le 16 janvier, M. Fourïiière écrivait, toujours dans ia Petite République.

Cependant les forces socialistes ne se sont poiot réunies pour le plaisir de se tàter mutuellement les biceps. Ce n*est pas non plus pour occuper les longues soirées d'hiver que les militants se forment en sections dans tous les arrondissements de Paris et de la banlieue... Nous organisons les cadres de l'armée populaire...

Le 27 mai 1893, la Petite République contenait une note ainsi conçue :

La Petite République française n'espère « rien », ne « compte » sur rien qui ne soit inspiré et espéré par M. Goblet.

A propos des troubles du quartier latin et dé la fermeture de la Bourse du travail, la Petite République publia un article insurrectionnel de M. Viviani qui n'émut M. Goblet que quand il fut cité au Sénat, et un autre article de M. Fournière intitulé : Assassins ! Assassins !

Le manifesta « des Elus de Paris » du 7 juillet parut tout d'abord dans son journal.

Socialistes, boulangistes et radicaux unis les uns aux autres recommençaient « la marche parallèle » avec les antisémites. M. Millerand et le marquis de Mores étaient alliés. Ils tenaient, à peu de chose près, en janvier 1893, le même langage à Tivoli-Wauxhall. Ils essayaient de flatter les appétits rapaces et ils présentaient comme idéal, aux auditeurs à qui ils s'adressaient, non pas la fraternité, mais la haine de ceux qu'ils désignaient sous le nom de bourgeois.

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M. Millerand donnait alors ce programme à TUnion socialiste.

Tous ceux qui acceptent sincèrement le programme du parti républicain socialiste; tous ceux qui répudient avec ULTxe égale netteté l'idée plébiscitaire et Tidée cléricale — socialisme chrétien ou socialisme césarien — ont le droit de se réclamer publiquement de son drapeau.

« Programme des républicains socialistes ? » mais quel était-il? Il lançait des imprécations contre la bourgeoisie, contre le capital, contre le Panama: mais les réformes qu'il réclamait, il se gardait bien de les préciser? on a toujours ignoré « le programme des républicains socialistes ».

« Tous ceux qui répudient l'idée plébiscitaire », ▼raiment?Mais MM. Laisant, Turigny, Jourde, Laporte, Ernest Roche, ces anciens boulangistes, les députés qui avaient signé avec M. Millerand le manifeste de l'Union socialiste; qui, avec lui, avaient organisé la réunion du Tivoli-Wauxhall, répudiaient-ils donc « l'idée plébiscitaire »?

Avaient-ils dit quelque part qu'ils se repentaient d'avoir voulu livrer la France au général Boulanger? — Non. — Ils étaient toujours boulangistes. Ils refaisaient de la politique boulangiste sans le général ; et M. Millerand devint leur Laguerre.

- Le premier article du programme était la revision de la Constitution, avec la suppression du Sénat comme conséquence.

Mais d'après l'article 8 de la Constitution, le consentement préalable des deux Chambres est nécessaire pour la réunion du Congrès à Versailles. Si, comme il est certain, le Sénat refusait, que ferait un gouvernement constitué avec des membres de l'Union socialiste? Ferait-il abdiquer « la volonté du suffrage uni-

vorsol » (levant la résistance d'une « assemblée qui nVst pas élue par le pays », comme le disait le manifeste de l'extrême gauche? Il ne le saurait. Mais alors, il briserait la Constitution de vive force. Ce serait un coup d'État.

Le premier point politique du programme socialiste ne peut être réalisé par le jeu régulier de nos institutions.

La Petite République française^ V Intransigeant^ le Parti ouvrier, le Parti socialiste, la Question sociak (dé Paris), la Kevue socialiste, le 5ocia/is/e et quelques journaux inconnus des départements publièrent un manifeste qui comprenait cette phrase à la Joseph Prudhomme :

La Constitution de demain doit contenir l'àme et le cœur (le la Franco.

Comment lui faire u contenir l'àme et le cœur de la France »?

Une Assemblée constituante est seule capable de ce miracle. Mais une As'semblée constituante n'est pas prévue par la Constitution.

c( Comment rimpos(^r? » demande le manifeste.

D'abord u en repoussant tout candidat qui ne l'accepterait pas en termes formels ».

Puis, il faut a une agitation » continue, d'abord par « un vaste mouvement de pétitionnement », et ensuite par le « référendum ».

Mais le référendum ne fait pas partie des moyens de revision prévus par la Constitution.

« Le gouvernement s'y opposera », disaient-ils. Si le gouvernement et le Sénat s'y opposaient, comment feraient-ils donc?

« Ce sera notre 89 socialiste », concluent-ils.

Ainsi, de toutes les réformes qui doivent faire le bonheur des travailleurs, il n'en restait que ceci : une agitation continue, le référendum malgré le gouvernement et la Constitution.

n n'était pas surprenant de yoït' V Intransigeant associé à cette campagne de MM. Millerand et Goblel. C'était la campagne même du boulangisme.

L'Appel aux électeurs, du reste, était muet sur le caractère de cette revision. En dehors de la question de la suppression du Sénat, on n'a janiais su ni en quoi elle devait consister, ni au profit de qui elle aurait pu se faire.

Ce « 89 socialiste » représentait tout simplement une agitation politique qui servait à dissimuler Tabsence de tout programme sincère de réformes sociales.

Les boulangistes triomphèrent à Paris aux élections de 1893. Dès le premier tour de scrutin, sur onze députés sortants réélus du département de la Seine, six appartenaient à la liste de Y Intransigeant : MM. Millerand, Hovelacque, Paulin Méry, Ernest Roche, Pierre Richard.

M. Rochefort pouvait être fier. Si Boulanger était mort, le boulangisme n'était pas mort. Uni avec le socialisme, il faisait réélire M. Castelin dans l'Aisne, donnait la majorité à M. Jourde à Bordeaux. M. Picon devait se faire d'amères réflexions sur la protection de M. Goblet, qui a surtout profité à son concurrent.

Les socialistes sont vraiment bien venus à se présenter comme les défenseurs de la République quand je vois, au bas de leur appel au pays, le 26 juin 1894. le nom d'hommes qui ont conspiré avec Boulanger, aux frais de la duchesse d'Uzès, pour la ruine de la République, comme Gousset, Jourde, Paulin Méry, Pierre Richard, Ernest Roche, Turigny; et vraiment

la République pourrait compter sur un ferme défenseur en M. Millerand qui, le 4 avril 1889, attaquait la ilenande en autorisation de poursuites contre Boulanger !

C'est contre eux que nous, républicains de gouver- j nement, nous avons défendu la République et que nous continuerons à la défendre.

Au lendemain de Télection, les socialistes annoncèrent 67 sièges conquis, sans compter M. Goblet. Puis ils ne parlèrent plus que de 56. Six mois plus tard, nous les trouvons au nombre de 45 : à d'autres moments, au nombre de 60. Ces divers chiffres indiquent les variations de l'union socialiste. Elle a des hauts et des bas.

Les allemanistes ont toujours fait bande à part. M. Faberot, député du dixième arrondissement, disait k Tivoli-Vauxhall le lendemain de l'élection :

Nous sommes septdépulés qui, maintenant, représentons véritablement à la Chambre le parti des travailleurs, et nous n'avons pas l'intention de faire alliance avec les autres socialistes. Notre groupe doit demeurer fermé.

Ces vrais députés des travailleurs dont parle Faberot étaient les députés du groupe allemaniste; MM. Faberot, Groussier, Avez, Chauvin, Pierre Vaux. Coûtant et Toussaint.

On sait qu'il y aeu des défections dans le groupe.

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