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DANCOURT

Pendant les vingt-cinq à trente dernières années du règne de Louis le Grand, le théâtre comique s'émancipe d'une manière qui forme un étrange contraste avec lavènement de M^" de Maintenon. Non que la comédie eût jamais été un modèle de convenance et de retenue : Molière lui-même avait eu ses hardiesses en tous genres. Mais Regnard, par la licence de la comédie itaUenne, s'acheminait aux licences des Folies amoureuses et du Légataire universel^ ei même avant lui, Baron donnait aujThéàtre français V Homme à bonnes fortunes, Dancourt le Chevalier à la mode et beaucoup d'autres pièces d'un ton non moins vif, peignant avec une égale crudité des personnages et des mœurs qui semblaient exclus de la scène depuis qu'elle s'était entièrement affranchie des tréteaux, et que ni Molière ni ses contemporains n'eussent osé aborder de front.

C'est un symptôme significatif que Tapparition au théâtre de ce trio : Regnard, Baron, Dancourt, en face de Boursault, de Brueys et Palaprat. Dancourt surtout est, à sa date, un phénomène singulièrement caractéristique. Il nous ouvre sur les coulisses et les dessous des mœurs officielles, sur le fond réel plus ou moins caché par la beauté du décor et la solennité des apparences, une multitude d'échappées. Il y a là comme un avant-goût de la Régence : èi vingt-cinq ans de distance, on sent, à travers les premières pièces de Dancourt, circuler le soufQe qui l'annonce. Et notez bien que Dancourt n'est ni un simple comédien, ni un simple auteur. Il est de famille noble, reçu et traité avec une bienveillance extrême par Louis XIV, à qui il va lire parfois ses ouvrages dans son cabinet. S'il est étonnant qu il les ait écrits, il l'est plus encore qu'ils aient été joués avec l'approbation du roi. Rappelons du moins que Louis XIV vieilli n'allait plus au théâtre et ne faisait plus venir la comédie chez lui : s'il a entendu Dancourt, il ne fa jamais vu représenter.

Avant d'écrire le Chevalier à la mode, Dancourt avait débuté par deux petites comédies où il est déjà tout entier. Il produira des œuvres beaucoup plus importantes sans doute, et d'un talent supérieur, mais toujours de la même famille. Le Notaire obligeant ou les Fonds perdus et la Désolation des Joueuses sont des cro-

quis vivement enlevés, d'un comique facile et superficiel, d'un style plein de verdeur et d'une leste allure. On y sent le tour d'esprit du vaudevilliste et son adresse à tirer parti de l'actualité.

Le Chevalier à la mode est du 24 octobre 1687 : il faut noter cette date. Baron avait donné son Homme à bonnes fortunes au mois de janvier de Tannée précédente ; mais si Moncade est le frère aîné du chevalier de Ville- Fontaine, Baron n'avait pas trouvé M™» Patin. M™* Patin, veuve d'un partisan qui lui a laissé deux millions, c'est M. Jourdain changé de sexe, et avec des traits particuliers qui lui constituent une physionomie personnelle. Comme M. Jourdain, elle ne veut connaître que des gentilshommes ; le reste de la terre n'existe pas à ses yeux. Elle brûle de devenir elle-même femme de qualité. En vain Lisette lui représente qu'« on achète facilement de la qualité avec de l'argent », tandis que « la naissance ne donne pas toujours du bien » ; elle aimerait mieux « être la marquise la plus endettée de toute la cour que de demeurer veuve du plus riche financier de France». Aussi repousse-t-elle avec dédain M. Migaud, pour réserver toute sa faveur au chevalier, qui n'a pas un sou, il est vrai, mais qui a un titre, et qui est en outre le plus joli homme du monde, avec cette bonne grâce et ces façons obligeantes que donne le commerce de la cour. C'est là un des travers auxquels Dancourt revient le plus volontiers, presque toujours chez les femmes. On peut rapprocher des scènes de M"!" Patin celles de la Fête de village^ où la greffière annonce à la procureuse, qui en blêmit de rage, et à

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Télue, qui en crève de dépit, qu'elle va devenir comtesse, et où la procureuse se raccommode avec elle, après avoir déterminé son mari à vendre sa charge pour acheter une baronnie.

Dès la première scène, la vieille folle se révèle à nous tout entière lorsqu'elle entre comme un tourbillon, suffoquant d'indignation et de colère du taisez-vous^ Jjourgeoise^ que lui a lancé du fond de son vieux carrosse, attelé de deux chevaux étiques, une gueuse de marquise, en forçant le riche équipage de la veuve de ^reculer devant le sien. xV côté d'elle, le chevalier qui a donné son nom à la pièce est peint de couleurs plus .vives encore. C'est, comme dit Lisette, le plus impudent petit scélérat, un être dépourvu de tout scrupule, .de tout sens moral, au fond un abominable drôle sous des formes séduisantes : « Il a ordinairement cinq ou six commerces avec autant de belles. Il leur promet tour à tour de les épouser, suivant qu'il a plus ou moins affaire d'argent. L'une a soin de son équipage; l'autre lui fournit de quoi jouer; celle-ci arrête- les parties de son tailleur; celle-là paie ses meubles et son appartement, et toutes ces maîtresses sont comme autant de fermes qui lui font un gros revenu ». Bref, c'est l'homme qui se ,fait entretenir par les femmes, en les charmant toutes, en promettant à toutes et en les trompant toutes. Ce type de roué reparaît souvent dans le théâtre de Dancourt, mais nulle part il n'est peint en pied comme ici. Son valet Crispin, plein de souplesse et de ressources, rusé comme un singe, vicieux jusqu'aux moelles, vit aveclui sur le pied d'une sorte de camaraderie éhontée,

se sachant indispensable et se sentant de la même famille, moralement son égal.

Il dépasse vraiment les bornes, ce joli coquin de chevalier, et l'effronterie de sa bassesse va si loin qu'elle n'a plus rien de plaisant. Mais elle fournit matière à d'excellentes scènes de comédie. On rit d'abord et Ton finit par avoir pitié de la pauvre M""^ Patin, toujours victime de sa faiblesse amoureuse pour ce méchant petit homme, ce fourbe, ce cruel, ce monstre, toujours dupée et toujours désarmée par lui, tout en gardant des soupçons et en devinant bien qu'il la trompe encore au moment où il se justifie. Dans sa folie, elle devient intéressante à force de tendresse sincère, elle l'aime vraiment, comme elle peut et comme elle sait aimer : « Je serai bien aise, chevalier, de vous .confondre à force de tendresse. Je veux vous croire aveuglément; je m'abandonne à votre bonne foi. Si vous êtes assez perfide pour en abuser, vous en serez d'autant plus coupable ». Cela est presque touchant. Ils sont rares et ils sont courts les passages de ce théâtre où l'on peut noter ainsi un mot de sentiment vrai.

Mais, enfin, il n'y a plus moyen pour le chevalier de se tirer d'affaire lorsqu'il se trouve pris entre la tante et la nièce, à qui il fait également la cour. 11 pirouette sur son talon rouge avec une désinvolture impudente : « Eh ! que diantre voulez-vous que je vous dise, mesdames ? Quand je me donnerais .à tous les diables, pourrais-je vous persuader que ce que vous voyez n'est pas?... Une faut point vous brouiller pour une baga-

telle, et s'il est vrai que vous m'aimiez autant qu'il m'est donné de le croire, que celle qui a le plus d'envie de me le persuader fasse un effort sur elle-même et me cède à l'autre ! » Naturellement, aucune n'y veut entendre : « Je t'aime à la fureur, scélérat, réplique M™e Patin, mais j'aimerais mieux que ma nièce fût morte que dé la voir jamais à toi. »

Le Chevalier à la mode obtint un succès prodigieux et légitime. L'esprit y pétille ; la verve y étincelle; les scènes de comédie ingénieuses et piquantes y abondent. Peut-être est-ce la mieux construite et la mieux intriguée de tout son théâtre. L'exposition est l'une des plus piquantes et des plus mouvementées qu'il y ait à la scène, et le contraste avec son beau-frère, M. Serrefort, et avec l'honnête M. Migaud, fait mieux ressortir encore l'extravagance pétulante de M°** Patin. Le dialogue n'a pas un mot de trop. Démasqué une première fois, d'une façon qui semble définitive, à la fin du troisième acte, le chevalier se tire si adroitement de ce mauvais pas que l'action se renoue et foui-nit encore une course de deux actes, très bien remphe. Depuis la mort de Molière, on n'avait pas vu au théâtre un ouvrage qui rappelât mieux, tout en restant loin de ce modèle unique, sa vérité, son naturel, son art de faire sortir du jeu des caractères le développement de l'intrigue, au lieu de la fonder sur des incidents arbitraires, des quiproquos et des combinaisons romanesques.

Mais Dancourt ne refit plus de Chevalier à la mode^ ou il le refit vingt fois en le morcelant. D'abord il

retombe dans les bagatelles amusantes qui étaient le pain quotidien de son théâtre, La Femme d'intrigues (169^), son premier grand ouvrage après le Chevalier , n'est qu'une pièce à tiroirs, un long défilé de fantoches et de fripons chez une espèce de marchande à la toilette qui fait commerce de tout, négociatrice de mariages, appareilleuse, entrepreneuse d'affaires louches et malpropres. Tous ces gens-là nous soulèveraient le cœur si Dancourt leur en laissait le temps ; mais il passe si vite, et nous étourdit tellement de son caquet affilé, que c'est à peine si nous pouvons souffler et dire : Fi I Le mouvement de la pièce va jusqu'à l'agitation. Si médiocre qu'elle soit, elle n'en a pas moins quelquesuns de ces traits de vrai comique qui ne manquent jamais chez Dancourt. Parmi les personnages épisodiques, il y a un cocher, philosophe cynique, qui figure à diverses reprises dans la galerie de notre auteur : « Ah ! que tu sens le vin I lui dit le marquis. — C'est que j'en ai bu », répond le cocher avec un flegme digne de Diogène (i).

Les Bourgeoises à la mode suivirent la Femme d'in^ trigues dans la même année. C'est encore un peu le sujet du Chevalier à la mode, mais traité à un point de vue différent, en reléguant le chevalier au second plan et en reportant le principal intérêt sur M°^e Patin, et sur M™o Patin multipliée à plusieurs exemplaires. Les Bour-

(1) On retrouve textuellement la même remarque et la même réponse dans V Opérateur Barri/ (se. xii), et aussi quelque chose de semblable dans le prologue des Trois cousines. Dancourt ne se faisait pas faute de se répéter.

geoises à la mode ont sans doute des prétentions aristocratiques, mais ce sont surtout des extravagantes, joueuses, dépensières, coureuses, se concertant pour duper et ruiner chacune le mari de l'autre, comme si c'était là pour elles ce qui caractérise la femme de qualité. Cette fois le chevalier est de contrebande; il s'appelle en réalité Jeannot, et il est le fils de M™^ Amelin; mais, après l'avoir démasqué et traité en petit garçon, sa mère annonce qu'elle lui achète une charge de vingt mille écus : dès lors la fâcheuse découverte > est considérée comme non avenue, et M*"® Simon ne demande pas mieux que de lui voir épouser sa fille. Voilà un consentement que n'aurait jamais donné M^^ Patin, et c'est par là que les deux types diffèrent. De toutes les Lisette de Dancourt, fines mouches qui en remontreraient à la Toinette de Molière, la plus dé- Jurée, la plus coquine et aussi la plus spirituelle est celle des Bourgeoises à la mode. Elle a tant d'esprit qu'elle en a trop, car son esprit est celui de Dancourt. « Brusquerons-nous la bourse de ces messieurs, demande Frontin, ou si nous la viderons tout doucement ? » L'avis de ces dames est de brusquer, car elles ont besoin d'argent comptant, et Lisette, que Frontin interroge à son tour, répond dans le même sens, mais en gardant sa supériorité : « J'opine du bonnet ; il faut les expédier dans la règle des vingt-quatre heures » (1). Le mot est joli, mais c'est un mot

, (1) « Je baise les mains à M^^ Bsrtrand, dit Lolive dans le lilonlin de Javelle, ('omment se porte-t-elle ? — Fort bien, si

d'auteur. Dancourt ne recule jamais devant un de ces traits piquants, fût-ce aux dépens du naturel et de la vérité : voilà encore un point qui le sépare de Molière. La comédie des Bourgeoises à la mode, dont la matière assez mince est industrieusement mise en œuvre, tient d'ailleurs, par la vivacité du dialogue, le mouvement de rintrigue, la dextérité de la conduite, liue des premières places dans Toeuvre de Dancourt, après le Chevalier à la mode.

Il est impossible de s'arrêter à chacune des petites pièces qui se succèdent parfois de mois en mois sur la scène : improvisations rapides où la verve ne languit jamais, croquis légers, esquisses brillantes, quelquefois purs prétextes à divertissements, mais toujours spirituels. ]S Impromptu de garnison^T^dir exemple, n'est que ce qu'on appellerait aujourd'hui un à-propos, brodé sur le fait du jour, la prise de Namur. Comme l'action se passe en Flandre, la soubrette se nomme Marton, par un rare effort de couleur locale ; mais, comme il était incapable de la couler dans un autre moule que ses Lisette, Dancourt a imaginé, par un artifice aussi simple qu'ingénieux, qu'elle a servi longtemps à Paris. On peut bien penser qu'il n'a point ménagé les traits propres à flatter l'orgueil national. Il y a une scène où le valet Merlin met en déroute, avec une lunette d'approche qui passe pour un pistolet, un officier espagnol, le bravache

vous m'apportez de l'argent. — De l'argent, M"»® Bertrand ! Vous allez d'abord aux invectives. » Tous ces valets ont de l'esprit revendre.

388 LE THEATRE AU XVIl* SIÈCLE

(Ion Julien, descendant des matamores de la vieille, comédie.

Le Moulin de Javelle est certainement, parmi ceî vives ébauches, une des plus libres et des plus crues c'est aussi Tune de celles qui portent le mieux sa m? que, et la scène où M"^" Simonneau, surprise par soi mari en partie fine, prévient les reproches qu'il s'ap5 prête à lui faire par ceux qu'elle lui adresse elle-même] le prend de haut, se récrie et s'indigne, aidée pai tous ceux qui Tentourent, si bien que le pauvre homme, tout en enrageant, se voit réduit au silence, est une vraie scène de comédie, aussi piquante et aussi peu morale en son genre que celle d'Angélique forçant George Dandin à lui demander pardon de son propre méfait. Dans le Moulin de Javelle, Dancourt avait mis au théâtre le cabaret à la mode ; dans les Faux de Bourbon, c'est la petite ville dont les bains, adoptés par Louis XIV et M™** de Montespan, attiraient la société élégante, ce qui lui fournit un cadre à souhait où «e meut tout le personnel des villes d'eaux, depuis le médecin et les malades vrais ou imaginaires, jusqu'aux gens qui suivent la vogue, aux joueurs et aux chevaliers d'industrie ; dans Renaud et Armide, il tire ingénieusement parti de l'opéra de Quinault, dont le succès durait toujours à l'Académie royale de musique ; dans la Loterie, il met en scène le stratagème que venait d'imaginer l'italien Fagnani pour écouler le restant de ses marchandises, et la déception des preneurs de billets ; dans les Curieux de Compiègne, — farce poussée à fond de train, de l'allure la plus vive et du tour

le plus mordant, — le camp que Louis XIV venait de faire établir pour démontrer au duc de Bourgogne les opérations d'une armée en campagne, et où les Parisiens se rendaient en masse, avec plus d'empressement encore qu'aux revues de la plaine des Sablons.

Tantôt c'est une aventure du jour, une historiette joviale ou scandaleuse courant de bouche en bouche et dont on s'amuse, qui lui sert de scénario, comme dans \e Charivari y les Vacances, le Mari retrouvé y le Vert Galant. Tantôt un jeu, comme le Colin-Maillard; un livre qui vient de paraître et qui pique la curiosité, comme le Diable boiteux ; une figure populaire de la rue, comme V Opérateur Barrtj. Le Retour annuel des officiers en quartier d'hiver, impatiemment attendu des coquettes et source continue d'allusions pour la satire ; le Prix de l'Arquebuse y fondé dans la ville de M eaux et qui ne revenait qu'une fois par siècle ; l'Impromptu de Suresnes en 1719, pour fêter l'électeur de Bavière ; les Fêtes nocturnes du CourSy pendant le bel été de 1714; les manèges et les spéculations usuraires des Agioteurs sur les papiers en 1710 ; la Déroute du Pharaon, défendue par ordonnance de police, autant de sujets qu'il emprunte à la gazette courante pour y broder d'ingénieuses et piquantes variations. Faut-il citer encore la Foire de Bezons, la. Foire de Saint-Germain^ les V^rtdanges de Sur-esnes? Il a tout du vaudevilliste : le goût de l'actualité, de la mode du jour, du fait-divers, de Fallusion, du quiproquo, l'amour du couplet, les noms expressifs donnés aux personnages, par un procédé que Molière, d'ailleurs, a quelquefois employé lui-

même, les uns en rapport avec leur physionomie^ les autres avec leur profession ( Grognet, Grimaudin,' Butorville, de la Protase, Tarif, Rapineau, Durillon,^ Bavardin, etc.).

Rien ne lui échappe ; il tire parti de tout; c'est un /ai-^ seur toujours prêt, toujours en fond de gaieté et d'esprit,.; vrai trésor pour le théâtre qu'alimente et soutient trentetrois ans sa verve intarissable ; et la moindre de ses ba-'; gatelles est signée par la mordante vivacité du détail. Au besoin, il reprend de vieilles pièces pour les rajeunir par une parure nouvelle, et après avoir cousu un prologue et des divertissements de sa façon à V Inconnu de Th. Corneille, il en tire le joli vaudeville du Galmit jardinier,'^ Dancourt a, du reste, abordé tous les genres dans la comédie, depuis la farce foraine, la parade telle qu'on, la jouait sur les tréteaux de la place Dauphine, jusqu'à la féerie et la comédie allégorique. Ce fut par ordre du Dauphin, il nous Tapprend lui-même, qu'il] écrivit les Fées ; et il ne fallut rien' moins qu'un tel commandement, auquel on ne résistait pas, pour le lancer dans une entreprise si étrangère à ses habitudes et à la tournure de son talent. On ne retrouve pas moins Dancourt dans quelques scènes et dans deux ou troia personnages imaginés par lui pour jeter quelque gaieté sur cet ouvrage ennuyeux.

Du moins les Fées sont en prose ; mais quel fâcheux démon put le pousser à la grande comédie en vers ? Sans doute il rimait fort agréablement les chansons,' les divertissements, les vaudevilles ajoutés à un très grand nombre de ses pièces. Mais cinq actes c'était

LES SUCCESSEURS DE MOLIÈRE 39i

beaucoup, et, quoiqu'il y ait adopté le vers libre, ses Enfants de Paris se sentent de la gêne qu'il s'est imposée. Dancourt en vers n'est plus Dancourt: son dialogue perd presque toute sa saveur, et il rie rachète pas l'imperfection de la forme par l'originalité des caractères ou l'intérêt de l'intrigue, dont la faiblesse va jusqu'à l'insuffisance. Ce que l'ouvrage a de plus piquant, c'est le titre, qui fait attendre une comédie de mœurs et qui ajoute à la déception du lecteur.

Après cette première tentative, Dancourt put comprendre qu'il s'était fourvoyé. Il resta huit ans sans la renouveler, se bornant, dans l'intervalle, à rimer avec sa prestesse ordinaire des prologues, des divertissements, des intermèdes. Mais, en 1707, la démangeaison le reprit, et il n'y sut pas résister. Il donna la Trahison punie, d'après une œuvre de Fr. de Rojas, déjà traduite en prose par Le Sage. Prise en elle-même, la Trahison punie n'est pas sans mérite. « Si cette pièce i avait paru pour la première fois il y a dix ou douze ans, écrivaient les frères Parfaict en 1748, peut-être qu'elle aurait passé pour bonne, puisque la mode s'est introduite de se passionner pour le larmoyant comique. » Du comique larmoyant chez Dancourt, quellerencontre imprévue ! C'est comme une résurrection de la tragi-comédie, et il semble qu'une ambition lui ait pris tout à coup de rivaliser avec Thomas Corneille. Le personnage principal est une sorte de don Juan, qui non seulement fait la cour à toutes les femmes, moins J)ar penchant amoureux que pour satisfaire sa vanité et semer le trouble partout, mais qui ne recule devant

aucune trahison, aucune scélératesse. A la fin, ce type accompli de corruption et de perversité est victime de ses propres machinations, car il tombe sous les coups <ies assassins apostés par lui contre ses amis. Ce rôle ■est tracé avec fermeté, et celui du valet Fabrice avec esprit. Dancourt se retrouve dans la plaisante querelle •et le non moins plaisant raccommodement de ce Fabrice a,vec la suivante Jacinte. Mais ce n'est pas assez pour 'égayer une pièce d'un fond presque lugubre, et la Trahison punie ne dépassa point sept représentalions.

Sans se décourager, Dancourt donna, l'anne'e suivante, cinq nouveaux actes en vers: Madame Artus. Non seulement la maladie ne cédait pas, mais elle faisait des progrès. Evidemment Dancourt se sentait •supérieur à son œuvre et aussi à sa renommée. On ne le regardait que comme un amuseur sans conséquence ; il voulait se montrer capable de la grande comédie envers, la seule qui comptât sérieusement alors. Cette fois du moins, s'il sortait encore de son genre, il rentrait dans son domaine: la comédie pure. C'est une imitation en vers des Façons du temps, pièce de Saintyon ; mais le personnage principal, celui qui donne son nom à la comédie, Dancourt l'a ajouté de son propre fonds, sans parler d'une prétendue pupille qui ne sert pas à grand'chose et n'ajoute rien à l'intérêt. M™*" Artus est une aventurière qui a abusé de M°^^ Argante par les semblants d'une fausse vertu jusqu'à, s'implanter chez elle, comme Tartuffe chez Orgon. La copie d'après Molière est flagrante, et elle est fort affai-

blie. Comme Tartuffe, M"'*' Artus ne paraît qu'au troisième acte, et Tauteur emploie une partie des premiers actes à préparer son entrée. L'imitation est même soulignée jusque dans certains détails du style :

Voilà, je vous l'avoue, une grande coquine 1

maladresse qui appelle de plus en plus Tattention sur l'extrême infériorité de la copie. L'intrigue de Madame Artus est d'ailleurs invraisemblable et nullement attachante. Je n'y vois guère à noter, comme dans la Trahison punie, qu'un assez grand nombre de vers d'une coupe toute moderne, d'un rythme brisé, contrairement aux habitudes classiques. Mais il se pourrait bien que ces rejets et ces enjambements dont nous avons trouvé d'autres exemples plus notables dans Dufresny vinssent beaucoup moins de l'intention de plier le vers aux libres allures de la conversation, que delà négligence, de la paresse ou de l'inhabileté ; on ne voit pas qu'ils se rattachent à un système général. A partir de 1711 enfin, après un léger relâche, le mal reprend avec une intensité nouvelle. Dancourt donne coup sur coup deux grandes comédies envers. Quand on a surmonté le chagrin de voir l'auteur du Chevalier à la mode s'éloigner de son vrai domaine pour aborder la comédie mythologique, si peu faite, ce semble, pour un réaliste comme lui, on ne tarde pas à s'apercevoir qu'il y a bien de l'esprit et de la verve dans Céphale et Pî-ocris. Il y manie le vers libre avec une aisance incontestable. C'est l'Amphitryon de Dan-

court. Sancho Pança^ où il a utilisé des scènes de la vieille comédie de Guérin du Bouscal, n'est pas mal versifié non plus ; mais Talexandrin, qui y règne à peu près exclusivement, a sous la plume de notre auteur une sécheresse que ne rachète point le brillant de sa prose. Il n'a retrouvé la souplesse facile de C&phale et Procris que dans sa dernière pièce : Idi. Métempsycose des Amours (1717), ouvrage ingénieux et spirituel, sorte d'opérette un peu longue, où Dancourt eût pu tirer un plus grand parti du travestissement de Jupiter en financier.

Mais, encore une fois , quel que puisse être l'agrément de ce genre d'ouvrages, le vrai Dancourt n'est pas là, et ils ne servent guère qu'à prouver la flexibilité et les ressources de son talent. Il était entré à peine dans sa 57^ année, et il devait survivre huit ans encore, mais sa carrière était finie. Non pas qu'il fût précisément épuisé, car il y a toujours du talent, de l'esprit, de la verve dans ses grandes comédies en vers ; mais il y était différent et au-dessous de lui-même, et il avait tiré du genre auquel il doit sa réputation tout ce qu'il pouvait donner. Dans la préface de la Déroute du Pharaon^ il nous apprend que MM. les comédiens du roi négligèrent de jouer cette pièce , quoiqu'ils l'eussent annoncée, aflichée, répétée, et il se plaint aussi du mépris qu'ils ont paru faire de la Métempsycose des Amours. On peut croire a priori que les comédiens avaient surpris tout au moins des symptômes de lassitude dans le public et que leur refroidissement n'était pas un pur caprice. Dancourt s'était toujours

répété; jamais toutefois il n'avait poussé le sansfaçon aussi loin que dans la Déroute du Pharaon^ qui n'est qu'une copie, souvent textuelle, de la Désolation des joueuses : il s'est borné à l'allonger un peu et à changer les noms. Dancourt se flattait sans doute 'qu'on avait oublié sa première pièce, et peut-être ne se trompait-il pas ; mais il n'en fallait pas moins une certaine dose d'effronterie pour donner, sous un autre litre et comme une nouveauté, une de ses pièces antérieures, à peine modifiée ; se plaindre hautement que pareille aventure n'eût pas réussi, et, pour comble, en appeler au public en lui fournissant précisément le moyen de découvrir la fraude.

D'ailleurs Dancourt n'a jamais brillé par la richesse et la variété de l'invention dramatique. La matière de 'ses pièces est habituellement assez frêle, et s'il a beaucoup de mouvement, il a peu d'action. Les mêmes figures passent et repassent sans cesse dans son œuvre, mais leur nombre est considérable: Dancourt a donné droit de cité théâtrale à beaucoup de personnages auxquels on n'avait pas songé avant lui, et lia presque doublé le personnel dé la comédie.

A tout seigneur, tout honneur! Voici d'abord les valets, tous de la race de Scapin, tous ayant le diable au corps, rusés, toués menant Taction, sachant se retourner et ne se laissant jamais prendre sans vert. Ces

marauds traitent leurs maîtres de pair à compagnon et leur parlent d'un ton à se faire jeter par les fenêtres, si l'on n'avait besoin d'eux. Et ce n'est pas seulement avec les jeunes gens qu'ils abusent de leurs services pour pousser la familiarité jusqu'à l'impertinence : « Depuis dix ans que je vous sers, dit Lisette au respectable M. Grognac (1), je ne vous ai jamais vu de bonne humeur, pas même à la mort de madame votre femme... J'avais toujours ouï dire que les plus grands fous avaient quelquefois de bons intervalles. — Ecoutez, ma mie, vous êtes une insolente qui vous ferez chasser. — Ah ! le petit brutal, comme il prend les choses I » 1

Ses jeunes gens, même ceux qui ont droit au titre qu'ils portent, n'ont aucune délicatesse embarrassante. Libertins, joueurs, tricheurs, criblés de dettes, ces jolis petits hommes, sautillants et papillonnants, abusent de leur titre , de leur jargon , de leurs belles manières, de leurs avantages physiques, pour exploiter sans vergogne les évaporées qui les adorent , en leur promettant à toutes le mariage.

Dancourt est bien autrement dur que Molière pour les gens de qualité. Tous, ou peu s'en faut, sont chez lui plus ou moins chevaliers d'industrie , coureurs , besogneux, vivant aux dépens de leurs dupes, et il a sur eux des mots qui emportent le morceau: « Bon ! dit le La Flèche de V Opéra de village, parce qu'il vous fait souper avec lui quelquefois , vous croyez qu'il est de

(1) Renaud et Armide, se. 2.

VOS amis ! Vous connaissez bien peu les gens de qualité : vous les réjouissez, ils vous souffrent dans leurs débauches ; ils vous noieraient le lendemain pour satisfaire leur moindre caprice. »

Les vieilles folles amoureuses , courant après un jeune roué qu'elles se disputent, ont pour pendant, mais plus rare, le vieillard qui veut épouser une toute jeune fille, comme dans la Parisienne, Dancourt a, moins encore que les autres poètes comiques, le respect de rage. Si ses vieilles femmes ne sont point amoureuses pour leur propre compte , il faut voir les jolis conseils qu'elles donnent, même à leurs nièces (1) !

Toutes ses femmes mènent leurs maris par le bout du nez, les méprisent, les bernent, les trompent, s'étudient à les faire enrager. On dirait un concours de mauvais ton et de mauvaises mœurs» Les ménages sont ridéal de la désunion conjugale, de la querelle intestine et de rinfidélité en permanence. Les mieux partagés des maris ne sont que « les premiers domestiques de leurs femmes »* — « Je Taime, moi ! Moi, je Taime !..i Au contraire^ je veux Tépouser (2). » Ce mot de la comtesse de la Grenouillère à sa suivante, qui Taccusait d'aimer son futur, pourrait se présenter comme le résumé des mariages de Dancourt.

La famille est à Tavenant. La scène entre Maugrebleu et son père, M. Grimaudin, dans les Vacances^ est fort édifiante à ce point de vue, et aussi celle

(1) La Gazette, se. 6, Renaud et Ariiilde^ 8C. 9.

(2) Moulin de Javelle, se* 3.

LE THÉÂTRE AU -XVIie SIÈCLE. i2

398 LE THEATRE AU XVll'' SIÈCLE

d'Angélique avec M"'' Jaquinet dans Renaud et Ar- 7)iide :

— « N'est-il pas vrai, ma tante, que mon père est bien injuste ? demande Angélique à M'"'' Jaquinet.

— a Vous ne le trouvez qu'injuste, il est fou, ma nièce. Moquez-vous de lui, je suis de moitié. »

Et ses jeunes filles ! Rien de plus caractéristique dans son théâtre, car ses valets ne sont que l'exagération d'un type courant; mais les jeunes personnes de Dancourt sont bien à lui. Tandis que la veuve, vraie ou fausse, n'a d'autre préoccupation que d'attraper un mari, et toujours un mari de vingt ans, si elle est ellemême surannée, la jeune fille est une délurée qui en sait long et qui court la prétentaine, même et surtout lorsqu'elle feint d'être naïve. L'ingénuité, chez ces fausses innocentes, est une rouerie de plus, un ragoût, un assaisonnement pour les spectateurs blasés, ou^ bien un masque qu'elles dépouillent, le moment venu, en se révélant tout à coup plus fortes que Lisette ellemême. Ces éveillées joignent à la vivacité de leur âge une sécheresse de cœur, une expérience précoce, un sens pratique à étonner un mousquetaire. Et non pas seulement les jeunes filles^ mais les enfants : voyez la Marotte du Moulin de Javelle et la Chonchette de la Foire de Bezons. La Mimi de Renaud et Armide^ à qui Lisette n'a plus rien à apprendre, noff're pas même ce semblant de candeur. Des plus ingénues on peut dire, comme Frosine de Chonchette : « Voilà un enfant qui promet beaucoup ! » ou comme Dami

d'Angélique : « La peste ! quelle innocente (1) I ».

Au fond, les femmes de Dancourt, soubrettes, bourgeoises ou marquises, revendeuses, femmesd'intrigues, mariées, veuves ou vieilles filles, sont toutes la même à différents âges et dans des états divers. C'est toujours la maîtresse femme, fûtée dès l'enfance, pour qui Tamour, la galanterie, le jeu, la toilette, les divertissements sont la grande affaire, qui veut s'amuser, paraître, faire figure , qui court les fêtes, les bals, les cabarets, les promenades où Ton se montre; cerveau vide, tête à révent, cœur à l'épreuve qui ne s'attendrit qu'en vieillissant, tenant tête à son mari, le remettant à sa place, riant de ses remontrances, méprisant la bourgeoisie surtout quand elle en est, faisant la follette et l'enfant en cheveux gris, ne mûrissant jamais et s'amourachant de jeunes drôles qui la grugent.

Dancourt n'a garde d'oublier les financiers et gens d'affaires: en dehors même de la comédie des Agioteurs, qui leur est entièrement consacrée, ils reparaissent souvent dans son théâtre, avec l'assurance épaisse que donne l'argent. Ici, ce sont des usuriers, des fripons, tripoteurs d'affaires véreuses ; là, des sots gonflés de leur importance, se carrant dans leur morgue, persuadés que tout s'achète en y mettant le prix.

Il ménage moins encore les hommes de loi. Tout ce

(1) La Foire de Bezons et la Parisienne. Il y a vingt autres passages semblables à citer et dans les mêmes termes : c( Mort de ma vie, quelle innocente ! — Voilà une petite personne qui ira loin 1 » etc. Reprenant sans cesse le môme caractère. Dancourt devait se répéter aussi dans les mots.

iOO LE THEATRE AU XVUe SIÈCLE

qui porte la robe, du notaire au commissaire, du procureur au greffier, est Tobjet de ses vives épigrammes. Il n'épargne que les hauts personnages desquels il n'eût pas été prudent de se jouer, comme les conseillers et les présidents. Ses robins, toujours ridicules, souvent vicieux, sont invariablement sacrifiés aux militaires. Ses baillis joignent non moins invariablement la suffisance à la sottise, la ruse et la rapacité à fignorance. Celui de la très jolie pièce qui s'appelle le Mari retrouvé, chargé d'informer sur la disparition du meunier Julien, prétend qu'il a été noyé par sa femme, et n'en veut démordre ni devant les témoignages, ni devant le retour du meunier lui-même en chair et en os, parce qu'il a rédigé un procès-verbal en règle qui certifie le fait. Quant à ses procureurs, ils ressemblent à ceux qu'on trouve dans le théâtre italien de Gherardi et au Brigandeau du Mercure galant : « De la conscience à un procureur ! » s'écrie l'un de ses personnages en levant les bras au ciel. Et la Suzon des Agioteurs^ lorsque le procureur Durillon jure son honneur : « Ah ! quelle caution ! Vous me faites trembler. »

Les gens de robe et les gens de finance ne sont pas les seules figures qui, dans son théâtre, viennent compléter la galerie de Molière: il y faut joindre ceux qu'il emprunte à l'armée — soldats ou sergents grivois, lurons, buvant sec, enrôlant des recrues par force ou par fraude, en prenant à leur aise avec le bourgeois ; officiers de mine conquérante, aussi peu scrupuleux sur les moyens de compléter leur compagnie que sur ceux de se divdrtir, très courus des belles qui, pendant;

leur absence, ont dû se rabattre sur la robe et voyant, à chaque quartier d'hiver, s'offrir à eux de toutes paris des bonnes fortunes qu'ils accueillent les bras ouverts, surtout lorsqu'elles peuvent profiter en même temps à leur bourse. En revanche, il nous montre à peine le médecin, qui tient tant de place dans Molière.

Les hommes du peuple sont innombrables et appartiennent aux catégories les plus diverses: paysans, jardiniers, vignerons, commis, gens de métier, jusqu'au juré-crieur des funérailles, tabellions, gros et petits marchands, garçons de cabaret, grisettes, ouvreuses de loges, carillonneurs, magisters, ménétriers, auber- , gistes, cochers, meuniers. On avait remarqué son goût pour les moulins. Une épigramme du temps, qu'il fait citer par le chevalier dans le prologue des Trois cousines ei qu'il 3i. peut-être composée lui-même, conclut par ces vers :

Ce n'est qu'un ignorant ; je le garantis âne, Puisqu'il est toujours au moulin.

Ses cochers sont des drôlesfamiliers que rien n'étonne, ivrognes invétérés, observateurs goguenards, d'une philosophie ironique et facétieuse. La scène de ses pièces se passe souvent à la campagne, mais aux alentours de Paris, ou dans un endroit fréquenté par les Parisiens. Ses paysans, balourds et finauds à la fois, ont doublé les vices des champs par ceux de la ville, dont ils vivent, . et ce sont, pour la plupart, des gaillards fort déniaisés, fivçc Içur jargon rustique où reviennent sans cesse, en

guise de refrain, les morgue^ les tatigué et les palsawr guenne, comme les du diable si... et je me donne à tous les diables^ dans la bouche de ses jeunes gentilshommes et de ceux qui les imitent. Dancourt est trop sceptique, — j'allais dire trop boulevardier, — pour croire aux vertus champêtres.

Suivant la tradition de la comédie, il ne ménage non plus ni les hobereaux, ni les provinciaux. On dirait qu'il a pris à tâche de faire défiler dans sa galerie toutes les figures du temps, toutes les classes: l'abbé aussi bien que le chevalier ; le maître de chant et le maître de danse ; le plaideur à côté de la joueuse ; l'usurier comme l'agioteur ; la servante de campagne, le laquais, le charlatan en face du comédien, et le conseiller, et le commissaire, et vingt autres qu'il y faudrait ajouter, si l'on tenait compte des rôles muets et des divertissements.

En dehors des professions classées, des situations sociales nettement définies, il a aussi tout un monde interlope, équivoque, suspect, qui ne rentre dans aucune des catégories: des intrigants dont le « revenu n*est qu'en fonds d'esprit », des créatures qui ne se bornent pas à se faire une occupation constante de la galanterie, mais ont tout l'air d'en tenir commerce, comme laBeHnde et la Menone du prologue des Trois cousines^ la Cidalise des Fêtes nocturnes du Cours; des joueurs de carrière, habiles à, corriger la fortune, faisant de leur culotte large et des plis de leur ample justaucorps des magasins de cartes apprêtées ; des nobles de billon, marquis à la détrempe, barons postiches, demoiselles de haut lignage reconnues tout à

coup par leur frère laquais ; des comtesses qui sont tilles de quelque blanchisseuse de la Grenouillère, lies chevaliers qui ne sont que des chevaliers d'indus- (lie. Dancourt a mis en scène, avec une prédilection significative, non seulement les bourgeois et bourgeoises rêvant de se faufiler dans Taristocratie, mais les usurpateurs de titres; non seulement les vanités sottes qui veulent s'élever au-dessus de leur état, mais les gentilshommes d'occasion et de contrebande. Il y revient sans cesse, et il est telle petite pièce, comme le Moulin de Javelle^ où il s'en rencontre jusqu'à trois, qu'on reconnaît tous trois au dénouement pour ce qu'ils sont.

Dans la Femme d'intrigues^ tous les personnages sans exception sont des fripons, des escrocs de la pire espèce. Quel monde que cette réunion de fourbes et de drôlesses, d'aventuriers des deux sexes, de tripoteurs brassant ensemble des affaires dont la moindre pourrait les envoyer aux galères et, tout envolant le public, ne négligeant pas de se voler les uns les autres ! Quel riche assortiment de coquins et de coquines ! En quel égoût Dancourt nous force à vivre, sans nous laisser respirer un atome d'air pur! On est asphyxié de pareilles mœurs, de la crudité du langage qui les traduit, de ce naturalisme impudent qui fait de l'esprit et dont le perpétuel badinage est une effronterie de plus.

En le voyant garder toujours ainsi son sang-froid, sa désinvolture et sa belle humeur au milieu de tant de vilenies, qu'il semble nous présenter comme les choses les plus plaisantes du monde, on en vient à

404 LE THÉÂTRE AU XVll« SIÈCLE

se demander s'il en a lui-même une conscience bien nette. Les meilleurs sentiments, quand, par hasard, ses personnages en expriment, se pervertissent dans leur bouche M°*^ Amelin, après avoir reconnu son fils Jeannot dans le faux chevalier des Bourgeoises^ quoique ce soit un « méchant enfant », qui la renie devant le monde, ne peut se tenir d'admirer son air brave et de se mirer en lui : a Qu'il a bonne mine ! Mais est-il possible que j'aie fait ce garçon-là ? » Elle jouit même de ses vices et de sa rouerie : a Le joli garçon ! Il est effronté comme un page... Qu'il entend bien cela !... Comme il les attrape ! »

Pour prendre le cas le plus répulsif et aussi celui ai iquel il revient le plus souvent, c'est-à-dire rexploitatioj d'une passion sénile par un jeune homme qui en tii profit et met en coupe réglée sa gothique amoureus( rien n'indique qu'il y voie le moindre mal, car ilprêti ce rôle non seulement à des personnages méprisables d'autre part, mais au jeune et sympathique officier des Vacances^ lequel épouse l'aimable Angélique dans le moment même où il vient de retrouver la vieille ridicule aux dépens de qui il a vécu l'hiver précédent. C'est bien mieux encore, ou bien pis, pour le Clitandre de Renaud et Armide. Aux reproches que lui adresse Angélique en apprenant que « le joli petit homme » dont M°^® Jaquinet, sa vieille tante, lui a parlé avec les transports les plus extravagants, n'est autre que celui qu'elle aime, il commence une justification que son valet Lolive achève en ces termes : « Oh ! ce n'est point par choix que nous voyons M™* Jaquinet ; c'est par une

nécessité presque indispensable... Nous songeons à notre établissement... Pour vous aimer toute sa vie, il faut vivre. Pour vivre il faut de l'argent. Et comme une espèce de père que nous avons en province ne nous en envoie point et que M"^® Jaquinet a la réputation d'en avoir, que c'est une de ces âmes charitables qui s'intéressent aux petits besoins des jolis enfants de famille, une de ces généreuses personnes que nous nommons, entre nous autres, les Dames de la Providence..enfin. Madame, vous comprenez bien qu'il n'y a point d'amour dans notre fait, et que notre visite et nos intentions ne sont point criminelles. » Clitandre appuie ce plaidoyer ; Lisette trouve que « ces excuses-là ne sont point trop mauvaises », attendu qu' « il n'y a pas de mal de songer au solide » et qu' « il faut vivre, une fois ». Non seulement Angélique n'y contredit pas, mais quand Lolive, pour détourner le mariage dont elle est menacée, renvoie son maître près de la tante, en l'exhortant à « continuer sur le même ton », elle l'assure de sa reconnaissance pour de si bons conseils. Il y a la une véritable lacune du sens moral, et bien plus profonde, bien plus frappante encore que chez Regnard, parce que la gaieté deDancourt, moins étourdissante, moins bon enfant, laisse transparaître une ironie narquoise et sèche, quelque chose comme un coin du rictus voltairien. Il a plongé plus avant dans le xviu^ siècle, non seulement parla date de ses dernières pièces, mais par l'esprit général de son théâtre. Retiré de la scène, Dancourt devait faire pénitence et mourir clans les sentiments de la dévotion la plus sincère. Mais

-106 LE THÉÂTRE AU XVIie SIÈCLE

il avait eu à revenir de loin, et il serait bien difficile de découvrir, dans tout ce qu'il a écrit, le germe le plus léger de sa conversion future. On a voulu voir en son œuvre une peinture de la société et en démontrer la justesse par des rapprochements ingénieux avec les écrits des moralistes contemporains, particulièrement de La Bruyère (i). Assurément les traits d'après nature n'y manquent pas, et sa peinture, moins large, moins humaine que celle de Molière, nous révèle mieux la manière d'être spéciale de son temps. C'est un riche document qu'on peut consulter pour l'histoire des mœurs, avec les précautions convenables. Nous avions à nous placer dans cette étude au point de vue littéraire plutôt qu'historique. Bornons-nous à dire qu'il faut se garder de le prendre au mot, pas plus qu'un Tallemant des Réaux. Là même où sa comédie concorde le plus avec ce que nous savons d'autre part : sur l'amour du jeu, sur l'importance croissante des hommes d'argent, sur la manie gentilhommière et la multiplication des mésalliances, il se laisse emporter par le démon du théâtre et ne craint pas de forcer la note, — bien que sa touche reste toujours légère, — parce qu'il ne se propose nullement de faire œuvre d'historien ni de moraliste, pas même œuvre d'observateur; il ne se propose que d'amuser. Ce n'est pas la société qu'il veut peindre, mais un seul de ses côtés : l'envers de la société officielle, le revers de la médaille. C'est un

(1) Jules Lemaître, le Théâtre après Molière et la comédie de Danoourt, 1 vol. in-8% 1882.

peintre de mœurs, si Ton veut, mais des mauvaises mœurs uniquement. Il n'en reste pas moins cette impression d'ensemble que son œuvre correspond à un déclin et l'annonce.

Le plus simple et le plus sûr est de ne voir en Dancourt qu'un auteur comique, rien de plus. C'est bien quelque chose. Tous ses caractères sont tracés d'un trait net et vif ; ils se dessinent en quelques lignes, sans hésitations, sans nuances. Ses impertinents, ses roués, ses vaniteux, ses égoïstes, ses libertins, ses aigrefins le sont carrément. Ses nigauds dépassent la mesure : il souligne trop leur bêtise, comme pour mieux faire paraître son esprit au travers. Tous aussi se soutiennent jusqu'au bout, et sa main ne mollit pas un moment.

L'action marche d'un pas agile ; il la conduit adroitement, sans prendre grand souci de justifier les entrées ou les sorties des personnages, et les dénoue d'un tour de main. Elle est souvent mince, je fai déjà dit, et quelquefois nulle. On pourrait citer de lui te le bagatelle qui n'a ni intrigue, ni nœud, ni dénouement, mais qui n'en est pas moins un petit tableau plein de mouvement et de vie. Si ce n'est pas toujours neuf, il s'en faut, c'est toujours gai, pétillant de verve, d'un entrain irrésistible, d'un esprit endiablé, non seulement dan:$ le dialogue, mais dans les chansons et les vaudeviUé| finals ; et toujours aussi c'est rajeuni par un tour nQu-

veau, par une pointe d'actualité ou par l'originalité de la situation.

Dancourt n'a pas moins emprunté que Regnard. Il y a d abord le chapitre de ses collal>orateurs plus ou moins occultes. Ses deux plus importantes comédies, ses deux principaux titres à la gloire, le Chevalier à la mode et les Bourgeoises à la mode, ont été attribués à de Saintyon, auteur présumé des Traçons c?w temps, grande comédie en prose jouée en 1685 ; je dis « auteur présumé », caria question n'est pas claire : l'ouvrage, que nous connaissons seulement par les extraits assez considérables qu'en donne VHistoire du Théâtre français, fut joué sous le voile de Tanonyme, et il n'a été imprimé qu'en 1696, en Hollande, avec le nom de Palaprat. Notre autorité, pour l'attribuer à Saintyon (1), est celle des frères Parfaict,qui toutefois se bornent à regarder cette attribution comme vraisemblable et sont plus afïirmatifs en ce qui concerne le Chevalier et les Bourgeoises à la mode. Ils ont été précédés ou suivis dans leur opinion par d'autres historiens du théâtre (2), et il est certain qu'on reconnaît plus d'une fois le style et la

. (1) Ce M, de Saintyon, ou de Saint- Yon, était un grand maître des eaux et forêts, amateur distingué, qui mourut en 1723. Sa vie est peu connue, et il n'a sa notice dans aucun dictionnaire. : (2) Ou lit dans le Mercure galant de novembre 1734 : « M. de .^a(i,ntyon, premier auteur de cette charmante comédie, les Bourgeoises à la 7node, s'en est déclaré le père, et a revendiqué "son ouvrage d'une manière à faire honneur à celui qui se l'est :approprié, puisqu'il a avoué de bonne foi qu'il en devait le .succès aux agré-iients que M. Dancourt y avait répandus et à ^uel'][uespban^em.Mits quil y av^it fi^:t3. ))

manière de Dancourt dans les scènes des Façons du temps que nous avons pu lire; mais on ne saurait pourtant en conclure que Saintyon a eu part à toutes les comédies de notre auteur, el il semblerait plus naturel de penser que celui-ci a été pour quelque chose dans les Façons du temps (1).

On a voulu faire honneur à un certain Barrau, parfaitement inconnu dans l'histoire, des Trois cousines^ Tune des plus charmantes pièces de son théâtre, d'un fonds assez mince, il est vrai, mais d'une gaieté, d'un agrément, d'une légèreté de touche, d'une vivacité, d'une vérité qui permettent de la ranger à l'une des premières places après ses deux grandes œuvres. Cette assertion vague ne repose que sur un propos en l'air, comme il s'en produit toujours autour des pièces à succès. Celle qui donne, au moins pour une part, l'amusante farce de la Folle enchère à M'^'' Ulric, a quelque apparence de fondement. On a dit aussi que Dancourt n'avait fait qu'accommoder à la scène le Moulin de Javelle^ et on lit. en tête de l'Impromptu de Garnison, Tavis suivant au lecteur : « Cette comédie n'est pas

(1) Toujours suivant les frères Parfaîct, Dancourt avait encore tiré presque mot pour mot de la même comédie une scène des Vendanges de Siwesnes. C'est la scène 22, qui ressemble, en effet, d'une façon souvent textuelle, à la scène 5 du dernier acte de ce problématique Saiutyoa. Observons toutefois que les Vendanges ont été jouées un an avant l'impression des Façons du temps : ce n'est pas là une objection insurmontable, à coup sûr ; mais il résulte au moins de ce dtrnicr point, comme des précédents, que tout ce qui concerne Saintyon, dans le chapitre des collaborateurs de Dancourt, n'est pî^s bien ççl^ircj,

de M. Dancourt. Elle a été envoyée de Namur à MM. les comédiens du roi. Mais comme elle n'était pas en état de paraître avec succès sur le théâtre, M. Dancourt, pour faire plaisir à sa compagnie et à Fauteur, a bien voulu prendre la peine de la retoucher et de la rendre comme elle est. » On peut admettre que, pour alimenter le théâtre dont il était à la fois Fun des premiers comédiens et l'un des principaux fournisseurs, doué d'une verve toujours prête, d'une souplesse, d'une facilité, d'un esprit d^arrangement qu'aidait encore l'expérience consommée de la scène, n'ayant pas d'ailleurs la prétention de travailler pour la postérité, il ait reçu ou pris ainsi de toutes mains, se réservant de frapper à sa marque les essais plus ou moins informes qu'il remaniait. Et sur chaque pièce, en effet, son empreinte personnelle est si nette qu'elle suffit à trancher la question. Il n'est certainement pas un de ces ouvrages dont il n'ait tout au moins récrit le dialogue en entier. Car c'est là surtout qu'il est impossible de le méconnaître.

En dehors de ces collaborations plus ou moins mystérieuses, plus ou moins clandestines, Dancourt reprend des sujets déjà traités, emprunte des situations et des personnages (1). Nous aurions peine à énumérer

(1) Il s'inspire des Bourgsones de qualité^ par Hauteroche, pour ses Bourgeoises à la mode; de Tartuffe pour Madame Artus; du Mariage forcé pour une scène de? T/viv coiisni'is ; du Colln^ Maillard de Chappuzeau ou des contes de Bonaveuture des Péricrs et de d'Ouville que Chappuzea-i avait mis en œuvre, ou encore du dénouement des Folies amoureuses, pour son Colin-

tout ce dont il est redevable à Molière (1). On n'en linirait pas surtout, si Ton voulait s'arrêter aux détails du dialogue, mais on observerait toujours le soin de donner à l'emprunt le plus patent sa personnalité propre, le caractère de sa pièce et de son talent; à dépayser le mot, à le rajeunir tout au moins par la différence de la situation (2).

Que dis-je ? Ce n'est pas assez d'emprunter aux autres ; Il s'emprunte à lui-même. On a déjà vu avec quelle désinvolture il avait présenté aux comédiens, à trente ans de distance, une seconde édition de sa

Maillard; du Mercure galant de Boursault pour sa Gazette \ de l'Ecole des filles de Montfleury pour plusieurs scènes de sa Parisienne. J'en passe.

(1) Non seulement l'Angélique des Bourgeoises à la modey comme la Madame Patin du Chevalier^ est un M. Jourdain d'un autre sexe, mais les scènes d'Angélique et de sa soubrette aven Madame Amelin, la revendeuse, sont un ressouvenir de celles de Dorante avec M. Jourdain et de don Juan avec M. Dimanche. La pauvre femme ! de la même pièce (se. VJII) et le pauvre garçon ! de9 Fonds perdus, rappellent le pauvre homme ! d'Orgon, quoique dits dans des circonstances différentes et détournés à une application nouvelle, et on retrouve parmi les personnages des Bourgeoises à la mode jusqu'à M. Josse orfèvre, comme ailleurs M. Harpin, Frosine, Sbrigani, personnages analogues aux originaux dont ils ont pris les noms, de façon à rendre impossible toute accusation de pb giat. Dans les Vendanges de Snresnes, Vivian de Gisors est une imitation flagrante de M. de Pourceaugnac, avec les scènes burlesques où Lorange, déguisé en femme, après s'être présenté à lui comme sa future, pour le dégoûter d'elle, se présente ensuite comme une victime de son libertinage.

(2) Voyez encore le Tuteur, se. 22 : <( Je suis au désespoir, Monsieur, des coups de bâton. — Ne me fais point d'excuses, je te prie». Et les Eaux de Bourbon, (se. 17) : « Oui, Madame, la po. lygamie est un cas pendable, à la vérité. » Etc.

Désolation des joueuses, déguisée sous un nouveau titre, les changements de noms des personnages et quelques variantes sans aucune importance. C'est là sans doute un cas exceptionnel, unique. Mais il recourt sans cesse aux mêmes moyens comiques. Par exemple, il abuse de la reconnaissance. A chaque instant il se trouve que le vieux qui veut épouser la jeune fille est le père deroffîcier que celle-ci aime et le rival de son fils ; que la vieille à qui le jeune officier fait une cour intéressée est la tante de la jeune personne qui possède son cœur ;que le prétendu chevalier qui éblouit de sottes bourgeoises est reconnu par une marchande à la toilette pour son Jeannot. Il a répété dans les Fonds perdus et dans le Galant Jardinier la scène des deux bègues dont chacun croit que f autre se moque de lui. Il est un dénouement qu'il a employé jusqu'à sept fois (1) : celui du contrat de mariage dont on escamote la signature aux parents, qui croient signer tout autre chose, et ce moyen-là est pris à V Amour médecin, où il est mis en scène d'une façon bien plus plaisante, — à moins que ce ne soit au Pédant joué de Cyrano.

Dans famusant prologue des Trois cousines, Dancourt a tracé, par la bouche du chevalier, un croquis comique de sa manière de travailler : « Oh ! ce garçonlà copie bien d'après nature, dit le chevalier. Quand

(1) Dans les Fonds perdus, la Fulle enchère, la Foire de

Bezons, les Fxux de Bourbon, la Fêle de village. Madame

Artus, VAmour charlatan, qui fornaç le tipisième acte de la Comédie de» Cofï}é(lien8,

il a quelque ivrogne à mettre, c'est ordinairement moi <Hii sers de modèle. — C'est un homme qui ne lit jamais, à ce qu'on dit. — Il n'a pas le temps : nous sommes toujours à table. Et puis pour les bagatelles qu'il fait, dit-il, il n'a besoin que du livre du monde: il y sait lire, il le connaît; il pille là-dedans comme tous les diables. — Qu'il fasse donc voir quelque chose de nouveau, et qu'il ne tourne pas autour de luimême, comme sur un pivot: toujours des procureurs, des bourgeoises ridicules, des nigauds, des paysans, des meuniers, des meunières ! » Cet écervelé de chevalier cite alors l'épigramme où Dancourt est traité d'âne, puisqu'il est toujours au moulin. — « Et que dit le pauvre auteur de ce iquatrain-là? Il est bien fâché? — Lui ! point du tout, il s'en moque, il s'en divertit... Tout le monde rit des sottises qu'il fait; il rit aussi des sottises que font les autres. C'est un garçon fort judicieux, ho ! » J'abrège l'apologie. On n'y saurait mettre plus de belle humeur ni de détachement apparent. L'auteur semble y faire assez bon marché de son mérite. Ne vous y fiez pas trop, néanmoins : le passage est plus plaisant que vraiment satirique, et, en confessant sa négligence, il fait l'éloge de sa facilité et de son génie naturel. Lorsqu'il parle en son propre nom, d'ailleurs, c'est sur un autre ton. Lisez l'épître au duc de Mortemart, en tête de Sancho Pança :

- Trop heureux si, par ce moyen,

; Quand. Molière est assis le premier au Parnasse,

Je pouvais prendre un jour mon rang auprès da sien, Qu'entre nous deux aucun autre n'eût place I

414 LE THÉÂTRE AU XVIie SIÈCLE

On entend bien que ce souhait exprime un espoi», et même un peu mieux. Regnard était mort, il ne tient compte de lui. Dancourt ici nous montre le fond de sa pensée, et il s'en fait un peu accroire.

Mais il est bien vrai que Fauteur du Chevalier à la mode, des Bourgeoises et d'une foule d'autres pièces d'une saveur si piquante, d'un tour si dégagé, d'une aisance et d'une dextérité si étonnantes, où l'ombre même d'un effort n'est jamais visible et qui renferment tant d'excellentes scènes, tant de figures originales croquées d'un alerte etpréciscoup de crayon, pour ne venir qu'après Regnard, dont il n'a pas le large flot ni la puissante abondance comique, se rapproche quelquefois des petites comédies de Molière et qu'il eût pu s'en rapprocher plus souvent et plus près, s'il n'eût abusé de sa facilité pour travailler trop vite. Il est fâcheux qu'il se ressemble trop à lui-même, qu'il ne peigne que des mœurs corrompues, en le faisant avec un air de complaisance qui touche à la complicité, qu'il soit anecdotique et superficiel comme un vaudevilliste, en s'attachant surtout aux travers d'un jour et aux caprices du moment. Sans doute, en dépit de la devise utopique : Castigat ridendo mores, les moralistes sont rares parmi les poètes comiques ; on est en droit au moins de leur demander de n'être pas immoraux. Malgré une phrase équivoque amenée par les besoins de son apologie, dans la préface de Tartuffe, Molière ne se pique pas de corriger les mœurs, mais simplement de les satiriser. Il définit la comédie « un poème ingénieux qui, par des leçons agréables, reprend les défauts des hommes ».

Mais Dancourt ne semble pas même songera reprendre les vices ; il ne songe qu'à les peindre, à les mettre en jeu pour en tirer des effets comiques, bien que la satire ressorte quelquefois de cette peinture, et la singulière vivacité de la forme, les agréments, les grâces papillonnantes du style y cachent mal un fond de sécheresse et de cynisme assez brutal.

Mais, au point de vue littéraire et dramatique, il ne mérite pas Tinjurieux dédain de La Harpe, qui, en citant rapidement quelques-uns de ses ouvrages, a trouvé moyen de ne pas même nommer le Chevalier à la mode. Oubli ou omission volontaire, cela suffirait à juger son jugement. Au milieu de tous les défauts de Dancourt, la netteté rapide de ses expositions, le naturel, la vérité, la gaieté de son dialogue, ses situations piquantes, ses figures enlevées en relief d'une touche si énergique dans son agilité. Fart de filer une intrigue sans avoir Tair d'y toucher, la franchise et la verdeur du comique lui assurent une des premières places au second rang. Ce qu'il représente particulièrement au théâtre, c'est l'improvisation courante, l'art de bâtir une pièce sur le sujet du jour, de cueillir l'actualité au vol et d'en alimenter la scène. Il n'a pas haussé, loin de là, le niveau du théâtre, mais il en a élargi et assoupli le cadre.

Dancourt clôt bien le règne de Louis XIV : il marque la fin d'une époque. Il est encore du xvii*' siècle par la langue ; il est du xviii*' par l'esprit. Il quitte le théâtre en 1717, au moment où son temps vient de commencer. Il avait peint la Régence d'avance ; mais quand il

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vit sa comédie courir ouvertement la rue et les chevaliers à la mode prendre le haut du pavé, il alla s'en fouir dans la retraite loin de Paris, comme pour ne pas voir le spectacle dont il avait écrit le prologue, et, pris de remords, il se mit à composer une tragédie sacrée et à traduire les Psaumes de la Pénitence.

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