‹ La comédieChapitre 11 sur 12 · REGNARD · texte numérisé non relu

REGNARD

Molière avait trente-trois ans ; il courait la province^ mais avait déjà fait jouer V Etourdi à Lyon et préparait le Dépit amoureux, quand naquit son héritier présomptif, Parisien comme lui. Regnard se présente tout d'abord à la postérité sous le patronage du mot de Voltaire: a Qui ne se plaît point aux comédies de Regnard n'est pas digne d'admirer Molière. » Il n'est point son égal, mais il est de sa famille : c'est un jeune cadet, brillant, frivole et dissipé, qui gaspille sa légitime en enfant prodigue, avec beaucoup d'insouciance, de bonne grâce et de belle humeur. Si l'on conteste qu'il soit de sa famille, il est tout au moins de son groupe, et nous nous le représentons volontiers au Mouton Blanc ou au souper d'Auteuil, à côté de Chapelle, échauffant d'une pointe de vin sa gaîté naturelle, faisant assaut de lazzi avec Baptiste, jouant des niches à La Fontaine et déridant Boileau, qui ne le trouve pas médiocrement plaisant.

Fils de riches marchands bourgeois, Regnard eut une jeunesse turbulente, aventureuse et romanesque, dont nous n'avons pas à raconter ici les péripéties diverses. Il courut le monde, allant chercher du nouveau jus^ qu'aux Confins du pôle nord, contentant ainsi sa curiosité et son besoin de mouvement, mais voyageant vite comme il faisait toutes choses. Rentré à Paris, il acheta une charge de trésorier de France. Sa fortune lui permit de se livrer à loisir, dans sa grande et belle maison de la rue Richelieu, où il recevait ce que la cour et la ville avaient de plus distingué, à son goût pour la société, le plaisir et la bonne chère. Regnard était le plus agréable des hôtes ; il avait tout pour lui, non seulement le talent qu'il a révélé dans ses ouvrages, mais l'esprit et la verve du causeur, une mine séduisante, une. physionomie ouverte, Thospitalité large, des manières nobles et gracieuses. Si Ton en excepte sa captivité à Alger et à Constantinople, durant sa jeunesse, la vie de cet épicurien fut prospère et fleurie, en accord parfait avec son génie heureux et facile, qu'elle aide à mieux comprendre et qu'elle explique jusqu'à un certain point. Il mourut d'indigestion dans sa cinquantecinquième année : pour être un peu violent, le dénouement n'est pas en désaccord avec la pièce.

Sans doute on aurait grand tort de croire que Regnard ait porté des comédies comme un pommier porte des pommes. Sous des apparences assez désordonnées, il savait allier le travail au plaisir, l'esprit de suite à la fantaisie. Il était pratique et avisé. L'écrivain sut ménager son talent avec art, autant que l'homme sut admi-

iiistrer sa vie. Mais son œuvre a la physionomie d'une production naturelle et spontanée : il s'amuse de ses propres imaginations ; elles semblent jaillir de verve, et il est certain du moins que c'est un poète comique de nature et de tempérament, non d'effort et de volonté pure, comme le furent en des genres si divers Dufresny, Beaumarchais et Destouches. On peutconcevoir le talent d'un Dufresny et d'un Beaumarchais appliqué dans un autre sens ; on ne voit pas celui de Regnard irouvant ailleurs son véritable et complet emploi.

Les voyages, le jeu, les plaisirs, les occupations de sa charge, les conversations avec ses amis, quelques impromptus et peut-être la rédaction hâtive de ses récits de voyages, qui ne parurent que plus tard, avaient suffi à occuper sa jeunesse. Le mot de rédaction est même de trop pour la plupart de ceux-ci, qui ne sont guère que des notes prises en courant. Le Voyage de Pologne est presque informe; le Voyage d'Allemagne £st moins que rien. Le Voyage de Normandie peut' passer pour un assez agréable badinage à la façon de Chapelle. Seul, le Voyage de Laponie^ sous l'extrême négligence du style, est plein d'observations intéres. santés, d'études de mœurs, de récits et de descriptions qui portent le plus grand cachet de vérité, mais où il ne faut chercher ni le côté anecdotique, ni le côté pittoresque. L'auteur comique se décèle déjà en quelques pages plaisantes, comme celles qui racontent l'enterrement de Joannes Tornseus et le repas des funérailles. JS'éanmoins, de tous ces ouvrages juvéniles le seul qui jnériterait un examen détaillé, c'est son roman auto-

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biographique de la Provençale^ écrit toujours avec négligence, mais avec agrément. Il s'y étudie au style et à Tallure des modèles du genre, à la phraséologie adoptée, aux tournures galantes, et il n'y réussit pas mal. Il arrange aussi son aventure, il l'embellit et la brode sur un patron idéal, en mêlant au souvenir de la réalité celui de ses lectures. On y retrouve les belles conversations et les monologues, les délicatesses et les subtilités habituelles, avec, de temps à autre, un trait vif et vert où Regnard se trahit et s'échappe. Les aventures qu'il y raconte se prêtaient d'ailleurs merveilleusement au roman. Il a encadré le sien dans une mise en scène qui rappelle celles de Boccace et de Marguerite de Navarre, ou encore la Psyché de La Fontaine : c'est un récit fait à la campagne, dans une assemblée de cavaliers et de dames. Madrigaux, concetti, antithèses, portraits en règle, belles passions, illustres emportements, rien n'y manque : on croirait lire parfois M""^ de La Fayette, avec moins de goût, de discrétion, de retenue. La Provençale est,, comme la tragédie de Sapor^ une pointe poussée par Regnard dans un sens qui n'était pas le sien, un essai où il se tàte et se cherche- Mais le Regnard de la tragédie est purement artificiel, tandis que, sous le costume de convention du roman, le vrai Regnard se retrouve et qu'on y pourrait chercher matière à une étude curieuse, qui compléterait celle des comédies.

Il avait trente-trois ans, et sa vie était assise, lorsqu'il aborda enfin la scène. Comme Dufresny, il commença modestement par le Thétoe-Italien, qui semblait son

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domaine naturel, et où du premier coup il se trouva fort à l'aise. Pendant six ans il n'en sortit pas, et donna^ presque sans interruption dix farces d'une verve étin-' celante et libre. '

• Le Regnard du Joueur n'est pas encore dans ces croquis enlevés à la pointe d'une plume alerte et joyeuse ; mais le Regnard du Retour imprévu y est déjà toutentier. Il y cueille l'actualité au vol ; l'observation et la satire n'y sont qu'à fleur de peau : il ne vise qu'à égayer le spectateur et ne se montre pas diflicile sur le choix des moyens. Sa licence tombe même plus d'une fois dans la grossièreté. Mais ces farces touchent çà et là à la comédie et, à défaut de caractères, il y trace, d'un crayon singulièrement vif et spirituel, des grotesques d'une irrésistible gaieté.

Même après avoir abordé la Comédie française, Regnard donna encore au Théâtre-Italien la /^oire^S'aiw^- Germam^ tableau populaire d'une vie et d'un mouvement singuliers, rempli de scènes épisodiques très amusantes, avec sa Suite^ qui n'est qu'une pochade lestement troussée. Il avait près de quarante ans quand il porta à la troupe de la rue Mazarine la Sérénade, qu'on croirait toujours écrite pour le même théâtre. Le Bal a des visées un peu plus hautes, car il est en vers, mais l'intrigue en est d'une faiblesse extrême et sans aucune invention. Son Sotencour, l'éternel hobereau provincial, laid et sot, berné par les Parisiens, rappelle désavantageusement Pourceaugnac. Le comique ne s'y arrête pas toujours à temps, et l'on ne peut guère louer dans cette bluette qu'une versification leste et aisée, avec ces tours

plaisants et ces expressions savoureuses qui ne sont t|Lrà lui.

, Regnard en était là, et personne ne songeait à voir dans ce^ épicurien d'esprit facile, qui semblait borner son -ambition à celle d'un amuseur, l'héritier le plus direct de Molière, mort depuis bientôt vingt-quatre ans, lorsque tout à coup, sans transition, il donna le ,Joueur{\.^ décembre 1696). On pourrait presque dire d« cet ouvrage qu'il marque une date dans l'histoire du Théàtrejrançais, comme dans la vie de Regnard. C'est la rentrée triomphante de la grande comédie de caractère en vers (1). Jusque-là, Regnard avait, d'une main prodigue, gaspillé sa fortune en menue monnaie; cette fois, il venait de faire un effort, dont beaucoup le croyaient incapable, pour tirer parti de son capital, et il avait l'honneur de rappeler Molière plus que ne l'avait fait encore aucun de ses rivaux, et sans lui ressembler, même en l'imitant.

Nous ne reviendrons pas sur les accusations de pufresny à propos du Joueur. Il a supprimé la pièce 'de celui-ci en la surpassant et relégué sa plainte parmi les cas qui n'intéressent plus que les érudits — ou les moralistes. Comment ne pas se sentir beaucoup d'indulgence pour un larcin qui change le cuivre en or

(1) Sauf les Fables d'Ésope de Boursault, qui a fait œuvre de jînoraliste dramatique plutôt que de peintre, toutes les grandes comédies de caractère depuis plus de vingt ans étaient en prose, comme V Homme à bonnes fortunes et le Chevalier à la mode — qui encore sont plutôt des comédies de mœurs — ou elles n'avaient pas léussi.

et enrichit d'un chef-d'œuvre notre trésor dramatique? Ceci soit dit sans admettre l'accusation dans toute son étendue. Ce qui contribua sans aucun doute à lui donner du crédit auprès de beaucoup de gens, ce fut le peu d'importance des ouvrages que Regnard avait signés jusqu'alors : il semblait impossible qu'il eût pu par ses propres forces s'élever tout à coup de la Sérénade et du Bal au Joueur^ et d'ailleurs il était déjà un peu suspect en matière d'emprunt. Joignez-y l'envie naturelle contre tout succès éclatant et que devait redoubler la position de Regnard : de quoi se mêlait ce trésorier de France, ce lieutenant des eaux et forêts et des chasses de Dourdan, ce riche épicurien, ce joyeux gourmet dont la table et les fêtes étaient renommées, de vouloir encore triompher sur la scène française ! Passe pour la Comédie italienne, qui était sans conséquence et d'ailleurs tout à fait en harmonie avec son caractère et son genre de vie! Mais prétendre rivaliser avec Molière quand on rivalise déjà avec M. Crozat, c'était trop : il y avait cumul, accaparement, et il fallait le rappeler à l'ordre. Cependant le thème de la comédie pouvait aider à comprendre non seulement le choix de Regnard pour sa première œuvre importante, mais encore la supériorité dont il y avait fait preuve et son incontestable succès. Grand joueur, il avait pu, non moins que Dufresny, étudier son sujet en lui comme autour de lui. Il est revenu souvent au jeu dans ses ouvrages (1), et

(1) Le dialogue entre V Amant et le Joveur, dans 5on Divertissèment à mettre en musique, reproduit l'idée fondamentale de sa. grande comédie.

Ton peut dire sans exagération qu'il a peint son Valère d'après nature, et qu'il l'a fait conforme à son tempérament. Assurément, il ne suffit pas d'éprouver une passion et d'avoir un vice pour les bien mettre en scène : ce serait trop commode ! Les plus vicieux seraient les meilleurs écrivains dramatiques, et nous aurions des chefs-d'œuvre à n'en savoir que faire. Mais qui ne voit toute l'aide que peut trouver en une pareille rencontre un homme doué du génie naturel de l'observation et de l'expression comiques ?

Le Joueur, dans sa peinture un peu superficielle des caractères, abonde en mots d'une franchise extrême^ qui jaillissent de source. L'éloge du jeu par Valère (111, se. vi) est un vrai dithyrambe écrit d'abondance de cœur. Que de traits de nature, — chez le valet^ où ils sont simplement drôles et exhilarants, comme chez le maître, où, sans être moins gais, ils atteignent une portée plus haute ! N'attendez pas d'ailleurs qu'il creuse jusqu'au drame un sujet qui pouvait aisément se prêter aux peintures lugubres. Il n'a voulu le prendre que par les côtés riants, conformément à la tournure de son esprit et aux habitudes littéraires d'une époque où Ton respectait la division des genres. S'il effleure les autres çà et là, il n'a garde d'appuyer, et se détourne après s'être joué à la surface. Il n'esquive aucune situation, mais il les égaie toutes. On sent bien qu'il eût suffi de pousser tant soit peu, par exemple, fépisode du portrait d'Angélique engagé par Valère aux mains d'une revendeuse, pour aboutir à des scènes qui n'eussent point manqué de pathétique ;

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mais la pensée ne lui en vient même pas : il demeure fidèle à son génie naturel et à la comédie ; il croirait non seulement alourdir, mais dénaturer son sujet en Tattristant, et il se borne à esquisser par la bouche de Nérine, sous forme de prédiction, le drame qu'eût pu traiter un poète moins déterminé à être toujours divertissant et récréatif. Il a eu soin de mettre son joueur, célibataire et logeant en garni, dans une situation qui écarte les conséquences extrêmes de sa passion.

Cette nature heureuse, ouverte et légère, a horreur de tout ce qui est sombre, et n'appartient par aucun point au pessimisme. Son style même et sa versification ont une aisance lumineuse, une souplesse, une allure dégagée qui excluent toute idée d'effort, et s'assortissent à la physionomie générale du tableau. Il n'est pas jusqu'à ses négligences qui n'offrent une certaine grâce piquante. S'il mollit dans les intervalles, levers de Regnard, en tous les endroits essentiels, est d'une saveur, parfois d'une succulence exquises. Il a maintenant acquis son caractère définitif et sa plénitude (1).

Les personnages principaux s'encadrent dans une galerie de figures épisodiques : le marquis Toutabas, M""^ la Ressource, même Galonier et M"'® Adam, avec qui il renouvelle, en la variant par un cachet personnel.

(1) fiegaard, s'il faut en croire son Epttre II, rimait dès l'âge de douze, ans, et avait gardé depuis lors une passion infatigable pour les vers.

la scène de don Juan et de Monsieur Dimanche. Sans doute Regnard se laisse emporter par son tempérament comique et griserparsa verve jusqu'à dépasser la mesure de la vérité, et il n'évite pas la charge, surtout dans le rôle du marquis : ce sont là comme les traces persistantes de sa longue fréquentation avec le Théâtre italien ;mais la caricature est d'une allure si leste et si joyeuse qu'il faudrait être d'esprit bien morose pour lui tenir rigueur. En outre, le marquis, ne l'oublions pas, est un faux marquis, le fils d'un huissier à verge et le cousin de M"'^ la Ressource, qui le démasque, comme dans les Bourgeoises à la mode^ de Dancourt, larevendeuse M"'^ Amelin reconnaît dans le chevalier son fils Jeannot.

Ce n'est ni le seul emprunt qu'il ait fait dans la pièce, ni même le seul qu'il ait fait à Dancourt. Le mot si plaisant du marquis : Est-ce pour mariage ou bien pour autrement ? semble bien venir des Vendanges, du même (1), jouées un peu plus de deux années auparavant. Mais qu'il emprunte une situation ou un mot, Regnard se les assimile. Même s'il n'y ajoute pas du sien, il les marque à son empreinte et les met si bien à leur place qu'ils sont désormais à lui.

Il faut appuyer sur ce caractère de Regnard. Il a beaucoup pris, autant que Molière, mais pas de la même façon, ni aux mêmes sources (2). Ce qu'il prend,

(1) « Quand on aime les personnes, c'est pour le mariage, ou pour autrement. » (Se. 6.)

(2) Les souvenirs et les imitations fourmillent dans ses poésies détachées. Sa tragédie de Sapor en est tellement pleine qu'elle

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en général, ce sont des détails, — une situation , un trait, — et il les prend dans MolièiNe^^mêine ou dans ses contemporains, sans façon, — à moins, toutefois, que ce ne soient des réminiscences plutOt que des imitations volontaires, car il avait beaucoup lu, il avait beaucoup fréquenté le théâtre, et sa mémoire était grande. Réminiscences ou imitations, elles se fondent dans la pièce de telle façon que rien ne les distingue. Nous allons en trouver d'autres exemples encore dans la comédie qui suivit immédiatement celle-ci : le Distrait (1698). Tout d'abord, il s'est inspiré de la Bruyère ; il ne s'en est pas seulement inspiré, il s'en est aidé, et si Ton y prend garde, on reconnaît dans Léandre plusieurs traits de Ménalque, mais auxquels il a donné le mouvement et la vie comique en les transportant sur la scène. Ce n'est pas tout. M"'* Grognac parait bien un personnage suggéré à Regnard par le Grichard de Brueys et de Palaprat, — comment en douter surtout dans la scène où on la fait danser

semble presque un pastiche, une mosaïque : on l'y voit surtout très préoccupé de Racine, qu'il avait certainement lu et relu. D'ailleurs, d'un bout à l'autre de cette œuvre, longtemps languissante et presque sans action, qui ne s'anime que dans les deux derniers actes, et encore d'une chaleur factice et exagérée, beaucoup plus que d'une émotion profonde et sincère, on sent l'imitation, non pas préeisémentlaborieuse, parce que le talent de Regaard est toujours facile, mais appliquée et vigilante, de la forme tragique, plutôt qu'une inspiration réelle. Outre les analogies de détail que je vais signaler dans le Joueur et, plus loin, dans le Légataire^ on en pourrait relever une foule d'autres, comme ce vers des Ménechmes : « Voilà, je vous l'avoue, un homme abominable », qui est un vers de Tartuffe.

malgré elle ? — mais la situation est si différente que rien ne ressemble moins à un plagiat. Les deux ou trois vers de Molière qu'on y retrouve presque en entier (1) sont évidemment des ressouvenirs dont il ne s'est pas rendu compte et qui n'ont d'autre importance que de caractériser la manière dont s'alimentait ce facile génie comique, qui faisait flèche de tout bois.

On ne sait trop comment qualifier le Distrait. Ce n'est point une comédie d'intrigue ; ce n'est point non plus, à proprement parler, une comédie de caractère. La distraction ne constitue pas un caractère ; c'est une manière d'être dont on ne se corrige pas. Mais ilegnard ne tient pas à corriger. Le choix d'un tel sujet démontre suffisamment combien il était porté à prendre les choses par leur côté extérieur, au point de vue des incidents comiques plutôt que de la peinture des passions. Du moins il a su tirer de ce fonds un peu puéril et où il est presque impossible d'éviter ia monotonie à la longue, un parti avantageux, y trouver des situations qu'il varie avec art, le mettre -en scène d'une façon piquante et comique , en faire sortir même des traits de nature, comme ce vers final d'une naïveté si plaisante et si bien trouvée ,

(1) I, se. 5 et se. 6. Autre exemple des innombrables réminiscences qui hantaient la mémoire de Regnard : le chevalier dit à, Mme Grognac (V, 10) :

Si je vaux quelque chose.

C'est par là que je vaux,

ce qui est exactement le vers de Boileau renversé (satire 7).

OÙ Léandrc répond à Carlin, qui lui rappelle son mariage :

Tu m'en fais souvenir; je l'avais oublié.

On ne saurait mieux se demeurer fidèle jusqu^auboul. Ici le poète touche à la charge ; pourtant il n'y tombe pas, et le mot est trop bien en situation pour être excessif ou forcé. Il n'a manqué à, Regnard que d'amener le dénouement par une distraction de son héros : la chose était si naturellement indiquée qu'on ne peut attribuer un tel oubli qu'à une distraction de sa part. Les autres caractères ne sont pas moins joliment esquissés dans cette comédie, qui n'est pourtant pas, je l'ai dit, une comédie de caractère : Lisette, ver^ dissante et délurée ; le chevalier , d'une étourderie, d'une frivolité , d'un entrain, d'une folie vraiment irrésistibles ; la quinteuse , atrabilaire et bourrue ^me Grognac, dont « l'humeur hérissonne », ne se dément pas une minute ; l'aimable Clarice, douce sans insignifiance , sensée avec finesse, et qui se défend contre l'égoïsme fraternel avec une fermeté mêléf^ d'enjouement.

Quel que soit son défaut iondamental, le Distrait n'en est pas moins une comédie charmante, et Regnard n'a jamais versifié avec plus d'aisance et de désinvolture. On ne peut accorder que la moitié dé ces éloges à Démocrite (1700) : si le style en est du tour le plus naturel, le plus expéditif et le plus dégagé, sans préjudice d'innombrables négligences o(l*

se trahit une grande précipitation (1), ce n*en est pas moins une œuvre médiocre et d'un genre assez hybridei Par la conception générale, sinon par l'intention du moraliste, Démocrite n'est point sans rappeler V Esope à la cour^ de Boursault (2). Le premier acte est comme un prologue qui se passe dans le désert, où le roi rencontre le philosophe, qu'il emmène à la cour : quoique Funité de lieu fût devenue une sorte de dogme dramatique, Regnard ne Ta point observée ici. La fable de Touvrage est romanesque. Nous avons souvent rencontré dans les pastorales cette princesse élevée parmi les bergères et qui retrouve à la fin son nom et son rang. A la reconnaissance sérieuse répond la reconnaissance comique de Strabon et de Cléanthis, l'un des épisodes les plus réjouissants de l'ouvrage.

De même que la misanthropie d'Alceste neTempêche pas de tomber amoureux de la coquette Gélimène, de même toute la philosophie de Démocrite ne le protège point contre l'amour dune enfant si peu faite pour un barbon comme lui. Après cette expérience qui lui a prouvé sa faiblesse, il va chercher aussi un endroit écarté où la philosophie ne soit plus exposée à de pareilles atteintes. Regnard s'est-il souvenu d'Alceste lorsqu'il a imaginé son personnage de Démocrite ? J'en doute et, en tous cas, il eût pu s'en souvenir davantage : l'occasion était bonne pour créer un

(1) On y rencontre quelques vers faux, et, à plusieurs reprises quatre rimes masculines ou féminines de suite.

(2) D'autre part, il semble que le P. Duorceau s'en soit ingpire pou/* son Grégoire, ou les inconvénients de la grande tr.

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pendant, au chef-d'œuvre de Molière, car Démocrite est un misanthrope d'une autre espèce qu'Alceste : le misanthrope gai, celui qu'il fallait précisément à Regnard; mais il paraît Tavoir à peine entrevu. Par quelle fâcheuse étourderie ou par quelle mauvaise fortune étrange un type si conforme à la nature de son talent lui a-t-il donc échappé? Démocrite étaitun rieur comme Regnard, et pourtant le Démocrite de Regnard manque de gaieté ; ce n'est qu'un prêcheur ennuyeux. Heureusement la comédie^ à laquelle son nom sert de titre est plus amusante que lui. . Le valet Strabon et le paysan Thaler sont également plus gais que Démocrite. Thaler est à peu près le seul ^ôle de paysan qu'ait tracé Regnard (1) , et il oublie même, de temps à autre, de le faire parler en paysan. Ce sont eux qui se chargent de suppléera la gaieté de ce philosophe pédantesque et cynique qui, même en nous avertissant qu'il rit, ne nous fait pas rire, et que l'auteur a eu tort d'appeler d'un nom dont il ne remplit pas le programme. Faut-il attribuer à l'influence philosophique du sujet les tirades, j'allais dire les couplets^ sur rhomme,surramour, sur la jalousie, sur la sottise incurable de notre espèce, les fatigues et la folie de la chasse, les conséquences meurtrières de la gourmandise, que sais-je encore? Le sujet y servait tout au moins d'occasion, et dans la bouche de Démocrite, ou naême de son valet, qui rivalise à sa façon avec lui, ce ne sont pas là

(1) Je dis à peu près, car il en a deux dans sa petite comédie inachevée des Vendanges.

des hors-d'œuvre ; mais on peut soupçonner aussi, sans aucun jugement téméraire, que Regnard a saisi avec empressement le prétexte d'intercaler ces petits airs de bravoure comique comme des morceaux à effet, destinés à provoquer les applaudissements.

Les Folies amoureuses {ilOi){\ireni une sorte de retour à ses origines du Théâtre italien. Il est remarquable, d'ailleurs, et significatif que Regnard, après avoir abordé la comédie de caractère avec le Joueur^ recula ensuite vers la comédie d'intrigue pure, et n'en sortit plus guère. L'idée première des Folies amoureuses est un peu celle de VEcole des femmes^ ou, mieux encore, du Barbier de Séville. Il s'agit d'un vieux tuteur jaloux et rusé, trompé par sa jeune pupille que l'amour instruit, et qui parvient à déjouer sa surveillance. Albert est une espèce de Bartholo avant la lettre, mais il joint à sa défiance et à son esprit de ruse une crédulité que n'a point Bartholo, et la charmante Rosine ne va pas à la cheville d'une délurée comme Agathe. Les stratagèmes qu'elle emploie sont à la fois dans le goût de Regnard et dans celui de la Comédie italienne. Elle simule la démence et paraît successivement en Scaramouche, en vieille femme, en dragon. Sa hardiesse, comme la niaiserie d'Albert, dépasse vraiment toutes les bornes et ne recule pas devant refifronterie : c'est la vraie sœur de la fille-capitaine de Montfleury. Est-il vraisemblable , est-il possible même qu'une jeune fille de quinze ans, • — elle n'a pas davantage, — sache et ose tant de choses, qu'elle joue ses divers personnages avec faplomb de la plus rouée des comédiennes, qu'elle s'exprime avec

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une efFronlerie si contraire à son sexe, à son âge et à l'éducation qu'elle a reçue? Si cela était possible, en faudrait-il davantage pour lui enlever absolument tout charme et tout attrait?

Mais ce serait perdre son temps de vouloir parler raiison à propos des bouffonneries de Regnard, et faire le pédagogue hors de propos que de juger avec poids el mesure ces fusées d'un esprit pétillant, incapable de se contenir quand sa verve est allumée. Il faut lire Regnard, comme le jouer, en se laissant aller à tout l'entraînement de 3a belle humeur, sans éplucher d'un doigt minutieux et d'un sourcil sévère des fantaisies où éclate, en faisant parfois la nique au bon sens, la joie de vivre et de rire. Il faut particulièrement ne prendre les Folies amoureuses que pour une farce débordante d'esprit et mise en excellents vers ; une série de variations exécutées avec un entrain sans pareil^ sur le vieux thème du tuteur berné, par un prestigieux virtuose qui se grise lui-même de son coup d'archet. Toutes les fois qu'on a sous la main une Agathe à la mesure du rôle, cette farce exubérante est toujours sûre de son effet. Il y a de l'orgie dans cette allégresse débridée. Le divertissement du Mariage de la Folie, qui sert d'épilogue à la pièce, en marque bien, d'ailleurs, le caractère carnavalesque. A l'origine, les Folies amoureuses formaient un spectacle complet avec cet épilogue, et aussi avec le prologue spirituel, également en vers libres, où Regnard a sî plaisamment esquissé le caractère de M"^ Beauval, là comédienne contredisante, digne pendant delà Madame

Oronte de Dufresny (1) : après avoir vivement critiqué la pièce, qu'elle refuse de jouer, elle se retourne en appre-' nant que l'auteur, inquiet, veut la retirer, et dit leur fait aux sots censeurs qui se posent en beaux esprits. Il y a' là quelques-uns des vers de comédie lesplus francs dans^ leur aisance familière et rapide qu'on ait jamais écrits:

Il serait beau, ma foi, Que Messieurs les auteurs nous donnassent la loi !.-

On ne joue plus ce prologue, et c'est dommage. '

En tête de ses Ménechmes (1705), Regnard a écrit uneépître louangeuse à Boileau. Ils n'avaient pas toujoursété amis, et on ne saurait s'en étonner. Mais Boileau,. l'homme du bon sens et de la mesure , était capable aussi de goûter la franche gaieté et la saine langue de^ Regnard. L'épître préliminaire des Ménechmes est une sorte d'amende honorable au Tombeau de Boileau-Despréaux et un gage de réconciliation (2).

L'occasion des Ménechmes^ imités du théâtre antique, était assez heureusement choisie. C'est, d'ail-

(1) L'esprit de contradiction.

(2) Quoique Regnard n'y ménage pas les éloges, exprimés avec. toutes les apparences de la vérité, et que, au milieu de plusieurs, louanges banales, il ait trouvé quelques traits heureux, commecelui-ci :

Le bon sens est toujours son aise en tes vers, ^

je doute pourtant que Boileau ait été bien flatté de cette courte épître, s'il remarqua surtout qu'elle débutait par le même hémis-tiche que l'épître antérieure de Regnard à Quinault, et que,' non content de lui infligar la qualification de Favori des neu

leurs, une de ses meilleures pièces et de ses mieux yersifîées : peut-être Boileau y est-il pour quelque chose , car Regnard nous apprend qu'il la soumit à son examen et qu'il reçut ses conseils; si invraisemblable que cela puisse paraître, il ne se fût certainement point exposé à un démenti, et on peut croire que la perspective de se confier à un juge aussi redoutable ne fut sans doute pas étrangère au soin particulier avec lequel son ouvrage est écrit.

Regnard était en veine de civilités. Dans le prologue, ji il rend à Molière un hommage cordial, auquel il rattache sa comédie. C'est pour « réparer le dommage » causé par sa mort au théâtre français qu'Apollon convoque Plante; mais celui-ci objecte que les mœurs ; de Paris ne sont pas celles de Rome , et il demanda qu'on fasse choix d'un auteur français qui accommode sa pièce au nouvel auditoire. Cet auieur ne s'est pas mis en grands frais d'imagination pour en changer le costume, se contentant de quelques traits sur les em-, barras de Paris, sur les traitants, etc. Ce qu'il y a encore de plus français et de plus parisien dans les Ménechmes 4e Regnard, c'est la gaieté et le style. Plante lui avait déjà fourni, quelques années auparavant, le sujet de sa charmante petite pièce : le Retour imprévu^ dont le succès n'avait pu que l'engager à y revenir.

Il serait superflu d'expliquer le sujet de cette comédie d'intrigue pure, et d^une donnée si rabattue. S'il ne

lœurgj l'auteur des Ménechmes y avait encore utilisé sans façon deux vers de la même épître, dont la louange perdait tout son prix. par ce partage avec un poète qu'il avait plus d'une fois malmené..

l'a pas beaucoup renouvelée par le fond, Regnard Ta rajeunie par la forme. L'œuvre, habilement conduite, se sauve de la monotonie par l'invention variée des incidents autant que par la vivacité du dialogue. Le quiproquo qui en fait le fond et qui nous paraît aujourd'hui un peu fade, est suivi avec un art où ne se laisse jamais voir Teffort, mais qui est loin pourtant d'atteindre à l'ingéniosité et à l'imprévu des combinaisons innombrables trouvées par les vaudevillistes modernes. Il arrive à son comble vers le milieu du dernier acte et se dénoue plaisamment. Dans ce cadre de convention se meuvent des figures croquées d'un trait leste, vif et juste : la suivante Finette, la vieille coquette Araminte, le sot provincial Ménechme, brutal et poltron à la fois. Ce ne sont que des esquisses, mais le sujet n'en demandait pas davantage. Quant au chevalier, joueur, libertin, débauché, il ne se contente pas de ces peccadilles. Tout en aimant une charmante personne, il feint, comme le chevalier à la mode de Dancourt, une passion violente pour une vieille folle qui a Tavantage d'être riche ; et ce n'est pas encore le pire : il n'hésite point à profiter de l'occasion qui s'offre à lui de se faire passer pour son frère, en l'escroquant d'une somme de 60,000 écus. Il est vrai qu'il en éprouve, à l'en croire, un léger, — oh ! bien léger remords :

J'ai, de tromper mon frère, au fond quelque scrupule.

Son valet, le bon apôtre, n'a pas de peiné à dissiper ie nuage. Un tel excès de délicatesse touche au ridi-

.culel II peut être bien sûr que son jumeau, en pareille occurrence, n'y ferait point tant de façons, et le chevalier, convaincu, se prêle à la fortune.

L'Eraste du Légataire universel va de pair à compagnon avec le chevalier des Ménechmes : s'il n'en a point tous les vices, il ne recule pas plus devant un faux ^pour s'approprier la fortune de Gcéronte; il recule même moins encore, puisque c'est lui qui encourage et pousse Çrispin , en combattant les hésitations que celui-ci feint de ressentir, par coquetterie toute pure. Tel maître, tel valet, dit un proverbe qui s'applique parfaitement aux comédies de Regnard , et aussi à bien d'autres. Distinguons pourtant: il y a une nuance entre les premières œuvres de notre auteur et les dernières. Dans le Joueur, Hector représente la morale, en ce sens du moins que c'est lui qui tire ou aide à tirer la moralité du sujet. Mais le Crispin des Folies conte lui-même en badinant les difficultés qu'il a eues avec la justice pour avoir voulu un soir, sur le grand chemin, soulager un cocher eu détresse des lourds paquets dont le poids écrasait sçs chevaux. Le Valentin des Ménechmes sait si bien tirer son épingle du jeu qu'il veut entrer dans les affaires, où il est sûr d'avoir, « devant qu'il soit deux ans î), carrosse à six chevaux, maison des champs, suisse, intendants, cuisiniers, valetaille innombrable, table ouverte et petite maison. Le Crispin du Légataire n'a point dérogé de cette lignée de joyeux drôles, et il a toute sorte de raisons pour n'être pas plus rassuré du côté de la justice : fripon ' fieffé, filou à l'occasion, toujours prêt à aider la Parque au besoin, mais par bonté

d'àme, par gentillesse d'humeur et disposition à obliger, malfaisant sans méchanceté, Grispin avant tout, jusqu'en ses pires coquineries, vrai gibier de potence, mais «au demeurant le meilleur fils du monde ». Le dernier et le plus pendable de ses tours lui réussit comme les autres ; il va jouir en paix, avec cette bonne peste de Lisette, du fruit de son industrieuse friponnerie, et ce couple d'époux dignes Tun de l'autre, maintenant qu'ils ont du bien « assez pour être sages », feront souche d'honnêtes gens.

On a dit que le Légataire était fondé sur un fait réel. Il n'y a rien d'impossible à cela : la comédie du faux testament et du faux testateur avait bien pu être jouée avant, puisqu'elle l'a été plusieurs fois depuis, et par des gens qui n'avaient probablement jamais lu Regnard et qui se sont aperçus à leurs dépens que la justice n'est pas d'aussi bonne composition que le parterre. Les magistrats qui ont condamné ces imitateurs de Grispin et qui condamneraient sans pitié Grispin lui-même, avec Eraste et Lisette, aux travaux forcés, ont pourtant ri de tout leur cœur au Légataire universel ; ils retourneront le voir, et ils riront encore, sans croire pour cela se faire les complices de ce qu'ils sont chargés de punir. Tout au plus penseront-ils que l'affaire sur laquelle ils ont prononcé était infiniment moins spirituelle et moins amusante que celle dont on leur donne le spectacle. Est-ce pour cela qu'ils se montrent si indulgents d'un côté et si sévères de l'autre ? Voltaire disait de Beaumarchais en achevant la lecture de ses

362 LE THÉÂTRE AU XVll' SIÈCLE

-Mémoires : « Cet homme-là n'est pas -un empoisonneur ; il est trop drôle ». — «J'ai ri, me voilà désarmé )),dit le Baliveau de Xd. Métromanie . Le rire qu'excite Regnard désarme les plus rigoristes. Mais a-t il raison d'exciter le rire avec des friponneries, de présenter comme des gentillesses ce qu'il y a de plus bas et de plus repoussant dans le vice, de badiner avec des choses qui feraient horreur dans la réalité, à moins que des comédies comme les siennes n'aient émoussé le de'goût et acoquiné notre esprit à ces mœurs, en nous habituant à les prendre par le côté plaisant? C'est là le vrai danger de ce genre d'ouvrages. La contagion directe n'en semble guère à craindre ; mais elles tendent à désarmer, en nous familiarisant avec de vilains hommes et de vilaines actions, en les faisant passer dans un éclat de rire, comme ces poisons qu'on verse dans un verre de vin savoureux. Alceste dirait qu'elles énervent en nous

ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.

Sans prendre la grosse voixd'Alceste, ni même celle de Jean-Jacques, il faut bien condamner le sans-façon avec lequel Regnard chiffonne la morale. Il atout l'air d'en avoir à peu près la même idée que Crispin et il ne se fait pas plus de bile que lui. Ce qu'il est permis d'ajouter à sa décharge, c'est qu'on se sent avec lui dans un monde de fantaisie toute pure, où les énormitésne sont que des jeux de théâtre qui ne tirent pas

à conséquence. Ces feux d'artifice d'une gaieté qui se grise de ses propres saillies et que rien n'arrête, ressemblent aux conversations après boire où, les coudes sur la table, les convives se laissent aller librement à des folies qui effaroucheraient les gens à -jeun. Si vivants qu'ils soient par le naturel de leur langage et la liberté de leur allure, les personnages de Regnard ne sont point sans rapport avec les fantoches de quelque féerie bouffonne, etCrispin n'a pas plus de réalité, au fond, que le prince Charmant de la Biche au bois. Il fallait être un Rousseau pour prendre au tragique des facéties d'un caractère si frivole ; et si Regnard eût vécu, il eût pu répondre au philosophe de Genève que lui du moins il n'avait pas mis le vice en théorie, que des folies sont préférables à des sophismes, et qu'il est encore moins dangereux de donner aux « tours les plus punissables, — faux acte, supposition, vol, fourberie, mensonge, inhumanité », l'allure du badinage, même le plus immodéré, que de parer les passions les plus coupables et les plus malsaines des couleurs les plus séduisantes.

Le Légataire universel ne met pas seulement en scène un acte digne des galères. La pièce entière tourne autour d'un vieillard cacochyme et moribond, sur lequel Regnard s'est plu à accumuler tous les maux. Fiévreux, épileptique, paralytique, étique, asthmatiquç, hydropique, il tousse à rendre l'âme ; il a des points, la goutte, la gravelle, sans parler des fluxions, des coliques, des catarrhes, des obstructions. J'en passe. Il n^y est question que de léthargie, de sciatique et de néphrétique.

de testament et de cercueil. Les objets habituels de la plaisanterie sont les apothicaires et porteurs de seringues, les lénitifs, détersifs, purgatifs et leurs résultats. Les sirops et décoctions, la rhubarbe et le séné interviennent sans cesse comme des moyens de comique ; les allusions grasses et les facéties scatologiques abondent ; tout y sent la pharmacie et la garderobe. Les effets de Tamour se confondent, chez Géronte, avec ceux du lavement ; il considère le mariage comme un remède, comme une médecine, — • émétique oujulep, — qui doit nettoyer son corps et son cœur de leurs humeurs peccantes. Tout cela, pris en soi, est aussi peu ragoûtant que peu gai. Notre vieille comédie a souvent eu, il faut le reconnaître, un penchant dépourvu de délicatesse pour les plaisanteries mal odorantes. Les matassins de Molière avaient fait rire longtemps avant les porteurs de seringues de Regnard, Purgon et Diafoirus avant Clistorel, et la question de Sganarelle s'informant si la matière est louable, le mot de Béralde sur les apothicaires, qui n'ont point accoutumé de parlera des visages, peuvent servir de pendant à la facétie de Crispin sur les « bouillons de bouche et les postérieurs », ainsi qu'aux vers, devenus classiques et proverbiaux en leur genre, par lesquels Géronte interrompt tout à coup son entrevue matrimoniale avec M™° Argante et sa fille. Tout cela appartient à la farce, et même à la basse farce. Mais si le fond du Légataire universel, les moyens qu'on y met en œuvre, la nature et le ton habituels de la plaisanterie, sont du domaine de la farce, la

pièce s'élève à la comédie par l'éclatante supériorité du style et Tart de la conduite.

Le Malade imaginaire^ auquel le Légataire universel fait songer tout d'abord, était un sujet moins lugubre, car il ne s'agit point avec Regnard d'un visionnaire dont les maux sont purement chimériques, mais d'un vieillard réellement aux portes de la mort, dont le corps n^est plus qu'une ruine, une sorte de demicadavre à peine encore animé d'un souffle toujours prêt à s'éteindre et qu'on croit réellement éteint pendant un acte. Et c'est sur ce thème macabre, bien plus funèbre que celui de Molière ; dans cette chambre empestée de fioles, d'onguents et de clystères ; autour de ce lit où râle un vieillard dont on voudrait hâter la mort, qu'il a bâti la plus joyeuse de toutes sesjoyeuses pièces, une œuvre où la gaieté triomphante sonne à chaque vers comme une fanfare. L'âge et la maladie sont deux ridicules impardonnables pour cette comédie exubérante de jeunesse cruelle et de santé insolente.

Les figures dont se compose la galerie du Légataire universel ne sont point des caractères, mais ce sont des physionomies d'un trait net et d'un reUef parfois saisissant, surtout Lisette et Crispin, chevilles ouvrières de l'action. Lisette est une commère drue, à la langue effilée, qui a son franc-parler et qui en abuse, car son impertinence dépasse souvent toutes les bornes. Il est vrai que, à en croire les confidences cyniques de Crispin, dont ce détail ne refroidit pas les feux, elle a acquis le droit de parler au vieux Oéronte sans aucun ménagement. Crispin est le roi

des drôles. Homme de tête, avec autant de résolution que peu de scrupule, il mène toute Fintrigue, fait face à toutes les difficultés, tourne ou franchit tous les obstacles, ne se laisse jamais prendre sans vert, sonne le ralliement et le boute-selle, enlève ses troupes, marche à leur tête, déploie en face du péril l'ardeur et le génie d'un grand capitaine. Il est éloquent, badin, lyrique, sentencieux, et à chaque tour qu'imagine son esprit inventif et qu'il exécute avec un entrain victorieux, panache au front et tambour battant, il nous arrache un cri d'admiration : Vivat Mascarillus, fourhum imperator ! Nous ne disons rien de la figure épisodique de Clistorel, ni du gentilhomme campagnard et de la veuve mancelle, telles que les improvise Crispin : ce sont d'énormes caricatures qui n'ont d'autre prétention que d'exciter le fou rire et y réussissent à merveille. Quant à Eraste, Regnard a eu soin de le faire sincèrement amoureux d'Isabelle : il ne désire la fortune de son oncle que pour elle, afin de l'obtenir de sa mère, et cet amour, s'il ne peut servir entièrement d'excuse, sert tout au moins de circonstance atténuante à sa conduite.

■ L'action est très habilement ménagée dans les péripéties qui se succèdent, renouvelant à chaque acte les transes de l'héritier, toujours vainqueur et toujours menacé d'un autre péril. C'est d'abord le projet imprévu du mariage de Géronte avec la fille de M"'^ Argaiite ; puis l'alerte du cousin et de la cousine de province, à chacun desquels le vieillard veut laisser 20,000 écus; ensuite, la mort du malade annoncée par Lisette

avant qu'il n'ait eu le temps d'exécuter son dessein en faveur d'Éraste; enfin, dernier et plus rude coup, sa résurrection après le faux testament, et l'arrivée du notaire qui découvre le pot aux roses. Quoi de plus comique et de mieux trouvé que la réponse opposée par les fourbes à Tétonnement de Géronte, qui ne se souvient de rien : « C'est votre léthargie », réponse d'autant plus naturelle qu'elle a été suggérée par Géronte lui-même ? Elle suffît atout, comme le poumonde Toinette, et elle a mérité de passer en proverbe. Que d'heureuses trouvailles du même genre, parmi lesquelles il suffît de rappeler le tour de bonne guerre joué par Crispin à Éraste, qui s'est mis dans le cas de ne pouvoir se défendre, lorsque, sous le masque de Géronte mourant, il abuse de la situation pour léguer à Lisette, sa future femme, 2,000 écus comptants, et se léguer à lui-même, en considération de ses bons et loyaux services, la somme de 1,500 francs de rentes viagères ! En admettant même que ce trait particulier soit emprunté encore à l'anecdote rapportée par les éditeurs de Regnard, il n'en aurait pas moins le mérite de la mise en œuvre, où s'affîrme un poète que son astre, en naissant, a formé pour la comédie.

Regnard est plein de ces traits où éclate irrésistiblement la verve incomparable d'un génie comique peu profond sans doute, mais irrésistible. C'est le

Que feriez-vous, Monsieur, du nez d'un marguillier (1) ? (1) « A.h ! que diable faire d'un greffier ? » avait dit Dancourt

des Ménechmes; la réflexion d'Hector dans le Joueur

Ce Sénèque, Monsieur, était un habile homme : Etait-ilde Paris?

et la question impertinente du marquis :

Est-ce pour mariage ou bien pour autrement ?

le mot du Distrait :

Et n'avez-vous jamais eu que ce père-là ?

celui de Strabon, dans Démocrite, au moment où il reconnaît sa femme dans la personne de Cléanthis, pour qui il se sentait d'aboïd beaucoup de goût :

0 pouvoir de l'hymen ! quel retour en mon âme !.., Qu'elle est laide à présent, et qu'elle a l'air mauvais !

Ce sont les item de Crispin lorsqu'il dicte le faux tes- ^ tament, et Tindignation de Lisette lorsque la nièce du Mans raconte le procès où elle s'est trouvée interloquée:

Et vous avez souffert qu'on vous interloquât ! Une femme d'honneur se voir interloquée !

Lisette est suffoquée, comme la comtesse de Pimbesche, lorsque Chicaneau lui parle de se faire lier par le

dans la dernière scène des Vacances. Mais une imitation pareille est une création.

juge : « Monsieur, je ne veux point être liée, — je ne le serai point. » Interloquée est plus drôle et prête plus à ces effets de mots que recherche Regnard, ou plutôt qu'il trouve d'instinct ; mais il n'y a là qu'une bouffonnerie, mains en situation que la scène des Plaideurs et qui ne peint pas un caractère, qui se borne à égayer le dialogue, à faire rire au passage. Telle est généralement la principale ambition de RegnaM ; peu lui importe la vraisemblance : des valets, par exemple, ne se feront jamais faute de se livrer à une incartade bouffonne, même lorsqu'ils s'efforcent d'attraper une dupe et que la situation exigerait de la tenue, tandis que, sauf dans ses premières pièces, Molière n'a garde de tomber en ce défautquiest le péché mignon du genre. Son comique se confond presque toujours avec la plaisanterie ; mais l'imprévu en est si naturel, si je puis ainsi dire, le tour si gaillard et si franc qu'il fait rire les plus rebelles, comme le chevalier, dans le Distrait^ fait danser ;^me Grognac.

Nulle part il ne s'est plus souvenu que dans le Légataire^ et jamais il n'a écrit une œuvre plus originale. Dans 1 ensemble, le Légataire universel tient du Mninde imaginaire et de YAvare. Géronte, malade très réel, mais que l'auteur, emporté par l'exubérance de sa veine comique, traite ou fait traiter en certaines scènes comme un malade imaginaire (1), a sa Toinette dans

(1) Par exemple dans celle du travestissement de Crispin en veuve (III, 8), qui serait d'une férocité homicide et vraiment in. tolérable dans la brutalité avec laquelle la fausse nièce maltraite

la personne de Lisette. Il est, de plus, avare comme Harpagon, veut comme lui épouser une jeune femme, a pour concurrent le neveu qui lui tient lieu de fils. La fameuse cassette est remplacée par les quarante mille écus, qui ne lui sont également restitués que sur son consentement au mariage. En pénétrant dans le détail, c'est bien autre chose encore. La scène que Clistorel, ce Ragotin de la pharmacie, ce godenot rageur, ce- May eux du cly stère, vient de faire à son malade, rappelle, toujours en charge, celle de M. Purgon, — la ressemblance va quelquefois jusqu'aux mots — et il est d'autant plus évident qu'elle a été inspirée par cette dernière, que, loin d'être essentielle à Faction, elle ne s'y rattache même pas directement.

On pourrait noter également parle menu les ressouvenirs de style dans cette pièce qui porte sa marque à chaque ligne.

Mais, avec son habit si son mal m'allait prendre !

ditCrispiu en revêtant les hardes de Géronte. « N'y a-,, t-il point quelque danger à contrefaire le mort ? » dit Argan à Toinette, qui le pousse à mettre la sincérité de sa femme à l'épreuve. On se rappelle la jolie scène de V Amour médecin (I, 6), où Lisette conte à Sganarelle le désespoir de sa fille : « Elle a ouyert la fenêtre qui re-^ garde sur la rivière » , elle a levé les yeux au ciel en

son oncle, si, par une sorte de convention tacite, le spectateur ne se prêtait à prendre Géronte pour, un malade chimérique, chaqu® fois qu'il en est besoin.

déclarant qu'elle voulait mourir. « Elle s"est jetée? » demande Sganarelle haletant. — « Non, Monsieur. Elle a fermé tout doucement la fenêtre et s'est allée mettre sur son lit. Là, elle s'est prise à pleurer amèrement. » Le Crispin de Regnard, comme il a pillé la Lisette de Th. Corneille (1), pille effrontément la Lisette de Molière en dépeignant à Géronte le désespoir de son neveu qui le croyait mort :

Il s'est allé jeter...

Où donc ? dans la rivière ?

— Non, Monsieur, sur son lit, où, baigné de ses pleurs...

Voici maintenant du Tartuffe., quand Crispin, sous le nom de Choupille, s'écrie :

C'est à vous de sortir et de passer la porte : La maison m'appartient.

Il n'a pas pris la peine de changer la phrase. Si, au lieu d'un vers de Molière, c'est un vers de Racine qui lui vient à la mémoire, il ne le rejette pas, pourvu qu'il soit en situation, ou ne s'en aperçoit même pas. Lisette s'exprime ici (II, 7) comme Oreste au début d\A)idromaque, et là (III, 4) avec des expressions empruntées à TAcomat de Bajazet. Et tous ces emprunts, volontaires ou non, sont si bien fondus dans son style, si bien appropriés à la situation nouvelle où il les-

(l'i V. plus haut, page 237, note.

applique, que rien ne ressemble moins à une marqueterie. Les invraisemblables travestissements de Crispin, qui répètent ce qu'on a vu vingt fois dans Scarron, dans Th. Corneille, dans notre vieux théâtre et la comédie italienne, comptent parmi les scènes les moins neuves et en même temps les plus originales, les plus empreintes du génie de Regnard. Il pénètre tout de la force comique qui lui est propre ; il donne à tout ce qui sort de sa plume le tour particulier et la verve étourdissante de son esprit.

Le Légataire universel est la dernière des grandes pièces de Regnard et celle aussi, sans excepter le Joueur^ où il s'est mis le plus complètement. Je n'oserais affirmer que ce soit son chef-d'œuvre ; mais c'est assurément, défauts et qualités, son œuvre la plus caractéristique, son œuvre type, comme on dit aujourd'hui. Elle obtint un vif succès, elle souleva beaucoup d objections, et Regnard s'amusa à écrire pour y répondre, ou plutôt pour en rire, la Critique du Légataire^ comme il avait déjà écrit, dix-huit ans auparavant, la Critique de r Homme à bonnes fortunes^ dont il a repris quelques idées, et comme Molière avait écrit la Critique de VEcole des femmes. La plume de Regnard n'a jamais été plus leste que dans cette bluette d'une allure vive et charmante, mais qui ne justifie guère son titre et ne prouve vraiment pas assez. La conversation y va tout de suite à la dérive : les défenseurs de la pièce sont aussi ridicules que ceux qui l'attaquent ; la comtesse a le ton d'une Lisette, et il est évident que Regnard ne songe qu'à nous égayer.

La carrière dramatique de Regnard se termine, en réalité, avec le Légataire universel ; il n'avait pas cinquante-trois ans. Sa petite comédie des Souhai 5, en vers libres, qui ne fut jamais représentée, n'est qu'une bagatelle, médiocrement gaie ; une pièce à tiroirs qui manque d'imprévu, d'originalité, de piquant ; une sorte de vaudeville forain bâti sur la donnée d'un conte populaire. La pièce des Vendanges^ ou le Bailli d'Asnières^ a été trouvée inachevée dans ses papiers, et on a essayé à plusieurs reprises de terminer cette farce d'une allure vive et d'un comique parfois un peu gros, où quelques traits auraient mérité de devenir proverbes. Je n'ai rien dit du Carnaval de Venise^ qu'il donna en 1699 à l'Académie royale de musique : intrigue presque nulle, versification facile et molle, ce n'est guère qu'un prétexte à spectacle, où Ton pourrait croire qu'il s'est proposé de faire regretter Quinault.

En définitive, sa carrière au Théâtre-Français n'a duré que treize ans et demi. Dans cet espace de temps, il a donné cinq grandes comédies en cinq actes et en vers; une en trois actes, également en vers, qui, avec son prologue et son divertissement, est au moins de lamômeimportance; quatrecomédiesenun acte, dont deux en vers et trois avec un divertissement. En outre, il laissait une tragédie, et deux petites comédies en vers, dont une inachevée, — le tout sans préjudice du peu qu'il donna encore au Théâtre-Italien et à l'Opéra. Pour un paresseux, ce n'est vraiment pas trop mal. On peut même dire qu'une telle production, au milieu

374 LE THÉÂTRE AU XVIl' SIÈCLE

d'une vie de plaisir, ne s'explique que par une facilité prodigieuse et par ce don du poète comique si prononcé en lui qu'on peut s'étonner quïl se soit cherché et égaré quelque temps au début. Le comique deRegnard est tout en dehors, comme son caractère. Il se peint lui-même dans ses œuvres : elles ont la verve jaillissante et le mouvement endiablé qu'il portait dans la conversation. Mais, il faut bien le dire, on y retrouve aussi cette absence ou cet abaissement du sens moral qu'on est en droit de reprocher à sa vie. Regnard professe une insouciance parfaite sur toutes les grandes questions. Le scepticisme épicurien qu^il affiche directement dans son Fpître V se reproduit indirectement dans la plupart de ses pièces. Il a môme pour le vice des trésors d'indulgente bonne humeur, pourvu que le vice soit amusant et spirituel. Ce n'est pas de la complicité, c'est une sorte de camaraderie inconsciente, un pli de l'esprit qui le porte à n'envisager les choses que par leur côté plaisant. Regnard est loin d'être le seul, parmi nos poètes comiques anciens ou modernes, qui soit tout le contraire d'un moraliste, et beaucoup d'autres le sont d'une façon plus dangereuse.

L'effort ni l'artifice ne sont jamais visibles chez lui- L^auteur se montre bien peu et bien rarement dans ses comédies, dont l'air toujours aisé, l'allure dégagée, expéditive et fringante, semblent éloigner toute idée de travail. Elles offrent une apparence d'mprovisation dans leurs étourderies et leur négligence. Les meilleures ont des incorrections, des répétitions, des dis-

tractions (1). Il montre plus de verve que de nerf, plus d'entrain joyeux que de relief et de vigueur, plus de naturel dans les détails du dialogue que de vérité dans Tensemble et dans la conception des caractères. Des caractères, peut-on même dire qu'il en a?Il a des figures vivantes, mais vivantes surtout par la verve prodigieuse de leur créateur, car elles tiennent de la fantaisie plus que de Fobservation. — On s'est avisé récemment de lui reprocher une psychologie insufïïsante, et il faut bien avouer, en effet, que la psychologie, comme la métaphysique, est le moindre de ses soucis. Il eût été capable de donner tout Descartes pour les Fourberies de Scapin, et je doute qu'il fît beaucoup plus de cas des traités de Mallebranche que Yalentin du nez d'un marguillier. Il ne sait point toujours s'arrêtera temps ; il a une tendance à grossir les traits, à verser dans la bouffonnerie et la caricature. Mais aussi quelle vivacité, quel enjouement, que de saillies, quelle sève gauloise, quel art de saisir et de peindre les ridicules ! Regnard a surtout trois mérites qui lui sont propres : une gaieté intarissable

(1) J'en ai déjà signalé plusieurs ; on en pourrait noter bien d'autres. Ainsi, dans le Betour imprévu^ il parle d'une tapisserie évaluée à 5,000 francs dans la scène 4, à près de deux mille écus dans la scène 21, et sur laquelle Merlin, dans cette première scène, déclare avoir obtenu d'un fripier deux -cents louis d'or, c'est-à-dire 4,800 francs, ce qui est exorbitant, -tandis que dans l'autre il n'est plus question que de 1,800 livres. J)ans le Légataire, après la visite de la pseudo-veuve à Géronte (III, se. 9), Regnard oublie qu'Eraste était doublement informé d'avance, d'abord par Crispin lui-même, puis par Lisette.

376 LE THÉÂTRE AU XVII* SIÈCLE g

que l'âge ne refroidit en rien, puisque sa dernière pièce, le Légataire, est la plus pétillante, en dépit des côtéslugubres du sujet ; la dextérité à conduire une intrigue et à la dénouer, car, sauf dans le Joueur^ — et le Joueur lui-même ne se dérobe qu'à demi à cette observation, — c'est vers Fintrigue que son génie comique se tourne d'instinct et se met à l'aise : non pas qu'il y déploie un grand esprit d'invention ingénieuse et de nouveauté, mais il la mène au but sans dévier, d'une allure où l'art se dissimule si bien qu'il y faut prendre garde pour s'en rendre compte ; enfin un style d'une franchise, d'une verdeur, d'une santé admirables, en ses beaux endroits; un vers plein, souple et sonore, d'une légèreté pimpante et cavalière, pourtant large et dru, solidement campé, et qui, malgré la pauvreté des rimes, malgré des passages languissants où la verve fatiguée du poète n'anime et ne colore plus les mots, nous paraît souvent l'idéal de la langue comique.

On devine aisément, par le Joueur, par le Légataire universel, par d'innombrables passages du Distrait, des Folies amoureuses, des Ménechmes, de Démocrite même, à quel point il eût pu s'approcher de Molière, si la dissipation de sa vie, la multitude de ses plaisirs et de ses affaires, comme aussi la paresse d'esprit qu'il alliait à une grande activité de production, ne l'avaient rendu trop indulgent à sa veine, trop prompt à se contenter d'un premier jet. Nous disons qu'il eût pu s'en rapprocher, non le rejoindre. Même avec plus d'effort, Regnard fût resté toujours loin non seulement de la pro-

fondeur d'observation de Molière, mais de la logique et de la solidité, du bon sens et de la mesure qui caractérisent l'admirable génie comique du maître. Il fût resté loin aussi de son originalité. Regnard se borne à suivre là tradition sans y rien ajouter ; il ne se pique pas d'ouvrir de nouvelles voies lui-même. Il a beaucoup plus étudié la comédie italienne et les farces de Molière que la nature ; il songe moins à mettre de vrais hommes sur la scène que des fantoches divertissants, et ce n'est pas à lui qu'on eût jamais pu donner à un degré quelconque, comme à Molière, le nom de contemplateur. Il existe entre le talent de l'un et le génie de l'autre la même différence qu'entre leur vie : l'auteur du Légataire n'a rien eu de ce laborieux noviciat où l'esprit de l'auteur du Misanthrope se trempa si longtemps dans la misère et dans la souffrance. Riche, nanti de bonnes charges, naturellement frivole, entouré de toutes les joies et de toutes les commodités de la vie, dont il jouissait en sybarite, il lui a manqué l'épreuve sans laquelle rien ne s'achève et ne mûrit.

Regnard, qui outre souvent, ne creuse jamais. Lorsqu'il se rencontre avec Molière, il enchérit sur lui en l'exagérant, et c'est une de ses manières, entre plusieurs autres, de lui être inférieur. Il s'amuse lui-même des vices qu'il peint, il n'introduit point Ariste parmi ses personnages, et sa façon de moraliser dépasse rarement une sorte d'ironie bouffonne, où l'intention satirique, si elle existe, est bien cachée sous la désinvolture du badinage. Dans l'épanouissement de sa

belle humeur, dans sa fleur d'esprit soudain et de fantaisie imprévue qui bornent leur ambition à faire rire sans se préoccuper aucunement de faire penser, Regnardnous apprend à mieux admirer tout ce qu'il y a d'harmonieux équilibre, de vérité constante et d'huniamlé profonde dans le rire de Molière.

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