La comédienne
Quand vous vous promenez dans un bal masqué, — non pas à l'Opéra, mais chez une femme du monde, — il vous arrive à première vue de percer le masque et de reconnaître une de vos amies; vous allez à elle, mais vous faites semblant de ne la point reconnaître pour avoir le droit de lui dire des vérités, car le masque donne encore plus de hardiesse à celui qui le pénètre qu'à celle qui se cache la figure. Ainsi m'estil arrivé en cette aventure. J'ai mis un loup à l'héroïne de ce livre. Non pas, Dieu merci, que je voulusse rien dire de mal de cette incomparable comédienne, mais pour que ma plume pût mieux accentuer la vérité.
Tout s'en va, tout s'efface, même le souvenir. Ressaisissons les images qui fuient, — nuages flottants que dore encore le soleil de la vie. — Pourquoi ne pas conserver pieusement par le livre l'âme intime de chaque
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génération, tout ce qu'il y a du moi humain dans les figures prédestinées ? Ce qui nous touche dans l'histoire, ce ne sont pas les fresques grandioses des guerres et des révolutions: c'est la vie intime des philosophes, des poètes, des peintres, des comédiennes ; c'est le dessus du panier des souvenirs, c'est le fruit savoureux de la légende, rayon magique qui traverse la nuit du passé.
Le bruit qui s'est fait à propos d'une comédienne célèbre d'aujourd'hui m'a rappelé une comédienne illustre d'hier qui défie toutes les gloires du théâtre dans le silence du tombeau. Le jour n'est-il pas venu d'évoquer cette radieuse figure pour la dignité du grand art? Il faut la donner en exemple à toutes celles qui se croient des artistes quand elles ne sont pour la plupart que des courtisanes ou des écolières.
Pour juger les comédiennes, il ne faut pas se mettre au même point de vue que pour juger les bourgeoises. La nervosité de toutes ces créatures que domine le setitiment de l'art plaide leur cause. L'enthousiasme et le découragemejit les dévore. Certes, la femme du monde qui s'endort calme dans un hôtel luxueux n'est pas atteinte par le démon de l'inquiétude. Elle est bien plus coupable que la comédienne si elle se met au balcon quand chante Roméo. Appuyée sur les traditions de famille, élevée dans l'austérité de la religion, promise à la vertu par l'éducation d'une m,ère toujours en sollicitude, soutenue danssa fragilité féminine par les exemples du devoir, si elle tombe, elle fait une chute bien plus profonde que ces affolées du monde des théâtres qui ne savent plus si elles ne continuent pas
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hors de la scène le rôle qu'elles jouaient tout à l'heure. Grisées par le feu de la rampe, par les phrases passionnées de l'héroïne qu'elles représentent, par les acclamations de l'orchestre, ne leur faudrait-il pas une vertu invraisemblable pour s'arrêter dans les limites consacrées. Si elles les dépassent, c'est bien plus par l'emportement de l'artiste que pour les joies nocturnes des voluptés défendues. Si elles rentraient toujours chez elles pour trouver la solitude, pour raient -elles continuer leur lutte avec l'Impossible? Retrouveraient-elles à heure fixe cette fièvre dramatique qui les surmène et qui les tue. mais qui leur donne jusqu'à la fin, pour ce sultan sans pitié qui s'appelle le public, cette vie extra-humaine, qui est la vie de l'artiste !
Depuis quelque temps, messieurs et mesdames de la plume élèvent les comédiennes aux nues ou les précipitent dans le troisième dessous. L'heure n'a-t-elle pas sonné de prendre la comédienne dans la vérité de l'histoire sans pourtant déchirer la légende. Une faut pas la mettre sur un haut piédestal, mais il ne faut pas non plus lui jeter de l'encre amère : la colère n'est jamais la justice. Elle est femme comme toutes les femmes. Son art la jette dans les passions, mais la retient aux bords des abîmes. Il y a parmi les comédiennes des mères de famille dignes défiler la laine blanche des épouses romaines. Il y en a qui ont l'emportement des courtisanes, mais entre les unes et les autres beaucoup de braves créatures, qui ne font que des mariages de comédie, se vouent au théâtre pour le démon du théâtre, sans vouloir mettre en scène la femme galante. Certes, Mars, Dorval, Plessy, Rachel
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Rose Chérie, ks trois Brohan, vingt autres, pour rappeler des anciennes, n'ont aspiré à l'art dramatique que pour l'art dramatique ; combien de contemporaines comme Sarah Bernhardt sont encore dans cette belle tradition, d'aimer l'art pour l'art.
Prenons garde que les pamphlets ne fassent croire à la déchéance voulue de toutes ces femmes qui sont l'orgueil de la scène française et qui dans leurs passions bruyantes ne sont pas plus abandonnées que tant de mondaines qui marchent le front haut. On est plus sévère pour elles parce que, vivant à livre ouvert, elles ne cachent rien *.
C'est par un sentiment de justice que f écris ce livre. On y trouvera la vraie comédienne dans les aspirations de son génie, dans ses passions, dans son idéal,
* Toutes ces chercheuses d'idéal, — qui sont quelquefois pour les réalités, dirait Molière, — se heurtent trop le front aux nuages pour se confiner dans le terre-à-terre vertueux des petites bourgeoises. Estce leur faute si Dieu, — ou la nature, pour ne pas monter si haut, — les a douées du vertige et de la recherche de l'impossible, de l'inconnu, de l'infini. Ces comètes éperdues ne peuvent s'acclimater dans notre atmosphère refroidie où la raison est toujours à un degré au-dessous de zéro. C'est l'histoire de tant d'actrices disparues qui n'ont pu atteindre à leur zénith, quoique la fiamme les emportât, parce qu'elles couraient par quatre chemins. C'est l'histoire de tant de premiers prix du Conservatoire que leur caractère endiablé a exilés des théâtres où les appelait leur destinée.
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dans ses colères, dans ses larmes, dans tout ce qui est le moi de cette femme trois fois femme.
Je l'ai bien connue, la vraie comédienne, dans les hautes vertus de l'art et de l'esprit. Si je la peins mal, c'est la faute de ma palette.
Il est superflu quand on fait un livre d'écrire le mot moralité, car les plus belles phrases ne pourraient prouver la moralité si elle n'y est pas. J'espère donc que ma pensée aura été comprise. L'art dramatique est un grand art, puisque chez nous Corneille et Molière, ces deux cariatides du théâtre, sont les maîtres éternels du génie français. Quelle que soit la pièce qu'on joue sur une scène de Paris, le spectateur emporte une lumière nouvelle et un esprit meilleur, car la gaieté elle-même a sa vertu. Il ne faut donc pas que les injures de la plume frappent cette peuplade d'artistes qui jouent leur vie devant la rampe. Ni la robe étoilée de la comédienne, ni le péplum de la tragédienne ne doivent être atteints par l'encre vitriolée de la calomnie.
J'ai conté la vie d'une grande artiste qui fut l'honneur du théâtre, mais qui fut, elle aussi, calomniée dans son caractère et dans ses passions. Si on pense à son origine, si on mesure le chemin parcouru, si on compte tous les battements de cœur que lui doit sa génération, ne reconnait-on pas qu'aucune des mondaines renommées n'aurait le droit de lui jeter la première pierre. Comme elles, Esther a été aimée de Dieu, puisqu'elle a mis au monde deux fils qui portent haut et ferme, l'un dans la diplomatie, l'autre dans l'armée, le drapeau de la France. En est-il une seule
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qui ne la saluerait dans son suaire, au jugement dernier, en se rappelant qu'après une vie toute brûlée par les enthousiasmes de l'art, elle est morte à la peine, se sacrifiant à la fortune de sa famille et de ses enfants. Aussi Clésinger a-t-il raison de lui élever deux statues en la représentant sous la figure de la Comédie et de la Tragédie. Il aurait dû aussi la représenter sous la figure de la Femme.
Seloji Alexandre Dumas, « la comédienne, c'est la femme. Où il n'y a pas une femme, il n'y aura jamais une comédienne ». Alexaiidre Dumas parlait de madame Pasca, que n'eût-il pas dit de iW« Esther, car on pouvait juger en elle la comédienne dans la vie privée, comme on pouvait juger la femme sur la scène*. La
* Théodore de Banville, ce critique-poëte, c'est-àdire ce critique voyant, n'a-t-il pas bien peint Rachel femme et comédienne, en disant : « Son incarnation la plus prodigieuse, ce ne fut ni Hermione, ni Phèdre, ni Thisbé, ce fut ce chef-d'œuvre digne de Gavarni et de Balzac : Rachel Parisienne . »
Comment cette joueuse de guitare avait-elle appris la démarche surhumaitie des duchesses ? C'est le secret de celui qui, à son gré, pétrit et repétrit dix fois notre argile, de celui pour qui c'est un jeu de faire une grande dame avec la première fillette aux mains noircies et au.v cheveux ébouriffés qui ramasse des clous dans le ruisseau.
Rachel pouvait à son gré se couvrir de joyaux ou se parer d'un velours de quatre sous : elle était toujours dans sa plus haute distinction impérieusement dominatrice et dans sa grâce, ce qui est supérieur à tous les êtres créés: une dame parisienne !
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femme I en fut-il une jamais plus adorable lorsqu'elle disait :
Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres !
Le frisson de l'amour parcourait toute la salle. Ses grands yeux, par un regard de flamme, embrasaient tous les cœurs: nul ne résistait à cette victorieuse.
Jules Janin a dit, en jugeant Esther : « La mort tient la suprême couronne des créatures douées ; elle est plus voisine de la vie elle-même que l'immortalité, v Un plus ancien que Jules Janin a dit : « Les morts vivent. » Mais il faut pourtant que les vivants sou lèvent çà et là le froid linceul de l'oubli. C'est ce que je fais aujourd'hui d'une main pieuse.
Esther me disait : « Si les faiseurs de chroniques scandaleuses s'avisaient un jour de parodier ma vie, contez-la dans toute sa simplicité ; vous savez trop que je n'ai pas été élevée au Sacré-Cœur et que celles qui en sortent ne sont pas meilleures que moi, puisque je n'ai fait de tort qu'à mot-méme, tandis que beaucoup de ces demoiselles ne passent par le mariage que pour le trahir. »
J'ai pris ici la forme du roman en certains chapitres, parce que c'est plus amusant pour le lecteur comme pour l'auteur, même si l'un et l'autre aiment les études sérieuses; mais aussi parce que, dans la vie privée, le romancier saisit mieux que l'historien les diverses expressions de la vérité. L'histoire est trop solennelle ou trop grande dame pour descendre jusqu'à l'intimité des détails. Elle supprime les nuances du caractère à force de rechercher le caractère, l'énergie
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du mot à force de vouloir didactiser et synthétiser. Dans Ix vie familière, la mise en scène et l'action dramatique doivent être reproduites dans toute leur curiosité pittoresque. Le temps des phrases est passé. Il n'est pas une période à queue qui vaille un mot jailli du cœur ou de l'esprit. Dans un récit à la diable, il y a toujours plus de bonnes fortunes d'expression que dans une page académique. Quand M'"^ Dubarry dit à Louis XV: « La France, ton café f... le camp, » elle peint d'un seul mot tout un règne. Il est vrai qu'elle n'était pas à Fontcnoy.