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LA CONJONCTION DES ASTRES

ESDAMES et messieurs, écoutez des chansons pour rire et pour pleurer! cria Valia devant quatre promeneurs de la place Royale.

— Spectacle gratis! cria Esther, on en a toujours pour son argent.

Pendant que Valia accordait sa guitare, Esther mangeait une pomme:

— Ne faites pas attention, c'est ma manière de boire un verre de cidre. — Silence, mesdames et messieurs, le spectacle va commencer.

Et la jolie espiègle de douze ans leva tout à coup la tête vers les arbres voisins :

Une étoile qui se levé

— Voulez-vous bien vous taire, vous autres ! Elle s'adressait aux oiseaux qui piaillaient ou

chantaient sur les arbres.

— Soyez sages, reprit-elle, tout à l'heure je vous émietterai un gâteau.

Une bonne d'enfant qui passait s'arrêta, un soldat qui la suivait s'arrêta pareillement, puis des gamins, puis des gamines. Les promeneurs et les promeneuses passaient et repassaient, ayant peur d'être pris en flagrant délit de désœuvrement. Et pourtant les deux sœurs méritaient bien qu'on perdît cinq minutes à les regarder.

Paris rayonnait sous un soleil d'avril, par un de ces beaux jours oîi il faut tenir d'une main une ombrelle et de l'autre un parapluie. Au matin c'est le soleil d'or dans le ciel bleu. Tout à coup, venues on ne sait d'où, une giboulée et une averse qui chassent tout le monde. Le vent disperse les nues, le soleil rit, on se croit sauvé; mais Paris retombe sous la pénombre. Un coup de tonnerre éclate, la grêle tambourine sur les vitres; ce n'est qu'un grain : une bourrasque la déchire, le soleil la brûle, en un mot, le plus beau jour du monde — à Paris.

La scène se passe donc place Royale ; quelques merles sifflent et sautillent de branche en bran-

La coujoiictioii des astres

che, sans s'inquiéter des oiseaux chanteurs, ceux qui vivent dans les arbres et ceux qui sont emprisonnés aux fenêtres.

Mais voici d'autres oiseaux clianleurs qui vont interrompre le merle, ce curieux qui s'intéresse à la comédie humaine, puisqu'il aime mieux les jardins de Paris que les forêts solitaires.

Ces autres oiseaux sont une jeune fille et une fillette, mesdemoiselles Valia et Esther, deux sœurs qui, comme les chardonnerets des Tuileries, cherchent leur pain en chantant.

Esther était toute pâle sous ses oripeaux, une robe fripée à paillettes, des bas blancs mouchetés de boue, des mules orientales trop grandes pour son joli pied. Sa tête penchait tristement sous une couronne de fleurs artificielles où elle avait noué, par des rubans, des roses rouges cueillies je ne sais où, peut-être dans la hotte d'une chiffonnière.

Ses beaux cheveux encore dorés, flambants sur les épaules, mais qui brunissaient déjà sur les tempes, n'avaient pas beaucoup frémi sous le peigne depuis quelques jours. Elle se contentait de les soulever et de les adoucir avec ses mains. De jolies mains, comme de jolis pieds. Qui donc l'avait faite si gentille cette fillette de

Une étoile qui se lève

douze ans, qui battait le pavé en jouant de la guitare, en chantant des chansons ?

Et quelles chansons ! Ce n'étaient pas les chansons des bois, c'étaient les chansons des rues. Les refrains les plus risqués s'envolaient de cette fine bouche, comme des crapauds sortent d'une fontaine.

Cette petite bohémienne avait de la gazelle, de la hyène et de la bacchante; on voyait en elle je ne sais quelle, rébellion sauvage qui effrayait; mais comme ses yeux de jeune tigresse captivaient son monde ! Monstre charmant qui cachait la femme et qui répandait déjà des séductions violentes, par ses cheveux tordus en serpent, par ses regards allumés, par les charbons ardents de ses lèvres sur de petites dents aiguës de bête féroce, par sa voix chaude de contralto; mais elle était inconsciente de cette action voluptueuse ; d'ailleurs elle ne frappait ainsi les sens qu'au moment où elle chantait ses chansons. Au repos, c'était plutôt une Mignon dépaysée; sa figure, s'adoucissant sous un vague sourire de candeur, prouvait bien vite qu'il y avait encore en elle une enfant sous la comédienne improvisée. Si je dis la comédienne, c'est que déjà cette fillette avait toutes les ressources

La conjonction des astres

d'une artiste qui a étudié les éloquences du geste, de l'attitude et de la figure. Elle se campait en une petite fille du Cid, elle mettait le poing sur la hanche comme une forte en gueule de Molière, elle débitait des gauloiseries avec la bouche gouailleuse des Parisiennes de Montmartre.

Pourquoi l'avoir condamnée à cet horrible métier, d'amuser les passants en cachant souvent ses larmes ? car ce n'était pas la première venue, cette coureuse de rue, fag(>tée comme la fille d'un saltimbanque.

La sœur d'Esther n'était pas là pour ne rien faire; elle ne se contentait pas de ses coquetteries de jolie fille, ni de ses jolies variations sur la harpe, elle chantait aussi , mais la bouche en cœur, pour jouer au sentiment. C'était la romance des salons ; les cuisinières versaient une larme et donnaient deux sous. « Ça tombe de l'anse du panier, » disait Esther, qui trouvait déjà le mot.

Valia n'avait pas les pâleurs de sa sœur Esther. Vêtue comme une faubourienne des dimanches, cette réjouie quasi belle, t^gwvt capiteuse par les amorces du regard et de la bouche, elle mordait par ses yeux noirs comme par ses lèvres rouges, comme par ses dents blanches.

Une étoile qui se lève

Elle était aussi blonde que sa sœur était brune; on disait de l'une et de l'autre : belle de jour, belle de nuit; mais il y avait un monde entre ces deux créatures. La grande était une fille comme toutes les filles que la rêverie n'a Jamais hantées, une de ces créatures sensuelles qui ne connaissent encore ni les joies de l'esprit, ni les larmes du cœur ; les passions brutales les soumettent et les font crier sans jamais leur arracher le cri suprême de l'âme ; tandis que la jeune sœur était de celles qui ne sont dominées que par la force du cœur ou de l'esprit.

Il y a souvent de ces contrastes dans les familles; c'est que la nature, sculptant les hommes et les femmes, prouve son génie éternel par les oppositions; elle ne prend jamais la même pâte et ne recommence jamais le même modèle, à moins qu'elle n'abandonne la moitié du travail à ces fortes mères de famille comme l'histoire en compte si peu : par exemple, pour ne pas aller bien loin, Laetitia Bonaparte et ThérésiaTallien, deux mères par excellence qui ont fait leurs enfants à leur image.

La mère de nos deux héroïnes n'était pas de ces femmes olympiennes; elle avait d'autres filles qui ne se ressemblaient pas non plus, quoique

La coujonctton des astres

toutes fussent du même père. Elles avaient pourtant toutes un don de famille, comme un air de famille.

C'était le don de la comédie ; toutes aimaient à être en scène.

Si la pauvre petite Esther amusait les désœuvrés, mandoline ou guitare aux mains, chanson aux lèvres, elle ne s'amusait point, quoiqu'elle eût de l'entraînement pour cette vie d'aventures; car, si elle aimait moins encore la maison que la rue, c'est qu'on mourait de faim à la maison, c'est qu'elle y était malmenée, tandis que dans la rue on l-ui faisait bonne figure et on lui donnait de l'argent.

L'argent I un dieu, puisqu'il commande et se fait obéir, puisqu'il donne la liberté, puisqu'il donne le luxe, puisqu'il donne la joie. L'argent! ce dernier roi des juifs.

Or, Esther était juive. Oui, elle appartenait à cette nation obstinée qu'on pourrait appeler la Juive errante, puisqu'elle n'a plus de patrie et qu'elle est condamnée à courir le monde, non pas avec ses cinq sous, mais avec ses cinq écus d'or qui lui briîlent les mains.

Judas a vendu son Dieu, les juifs rachètent le crime de Judas.

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— Allons, allons, petite mangeuse de pommes, dit Valia, tu vois bien que l'honorable société est tout yeux et tout oreilles.

— Oh oui! dit Esther, jetant au loin son trognon de pomme, nous avons là des spectateurs.

Elle montrait les trois enfants que promenait la bonne.

— Tu comptes donc pour rien le défenseur de la patrie ?

C'était bien triste pour quelques-uns et quelques-unes, pour « les âmes sensibles », comme on disait naguère, d'entendre chanter par cette fillette toute pâle des chansons plus ou moins lascives; mais le vrai parterre, celui qui s'amuse de tout, s'épanouissait là sans souci des larmes de la mignonne. Ce jour-là elle chanta :

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