LA MORT DE LILI
iLi mérite un médaillon près de la statue Je sa sœur Esther. On a dit qu'elle s'était ] tuée dans les batailles du théâtre; la vérité, c'est qu'elle est morte dans un tout autre combat.
Esther avait ses jours de séduction, elle avait surtout ses heures de charme onduleux qui prenait tous les cœurs. Lili n'était pas une charmeuse et n'avait pas de beauté, si ce n'est le mirage de la jeunesse, qui répand son prisme sur la figure. EHe n'était point laide non plus, avec ses yeux pers expressifs et son joli sourire à dents blanches, mais à lèvres mal colorées. Beaucoup d'amoureux la pourchassaient dans ' les coulisses ; sa maison fut la vraie retraite d'une vierge, nul n'en franchissait le seuil.
Comme elle avait de l'esprit, elle riait ellemême de sa vertu, elle contait à sa sœur toutes
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les embuscades des soupirants, elle lui lisait toutes les déclarations de guerre, qu'on appelle communément déclarations d'amour. Le plus affolé c'était un journaliste ; elle disait gaiement : « Ce brave bouledogue ne me fait pas plus peur que les autres, c'est d'ailleurs un vrai chien de garde, car il retient les obstinés à distance. »
Ce farouche ôtait ses griffes pour écrire les choses les plus tendres, de sa jolie plume à beaux dessins. Elle ne jouait pas une seule fois sans le vojr à l'orchestre. Quand je le rencontrais, je ne manquais pas de lui demander le nombre de degrés Réaumur de sa passion.
— Hélas! disait-il, car il n'était pas fat, j'ai beau monter aux hauteurs sénégaliennes, Lili est toujours au-dessous de zéro.
Un jour, c'était fatal, elle fut prise. Ce ne fut, ni un homme de lettres, ni un homme de théâtre, mais un attaché d'ambassade qu'elle rencontre d'abord dans les coulisses et qui finit après un siège en règle par s'emparer de sa loge.
Esther vit tout de suite que c'était sérieux, car elle ne lui en dit rien, ne voulant pas s'amuser de celui-là comme des autres
Un jour pourtant, Lili dit à sa sœur ce seul
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mot avec le sourire du bonheur qui passe comme , un arc-en-ciel dans l'orage :
— C'est fini.
Estherne s'était pas trompée. Elle avait donné f un an de grâce à sa vertu ; or, il y avait tout { juste un an qu'elle jurait d'être à jamais inac- I cessible.
\ La pauvre Lili, qui ne semblait pas solidement i attachée à la terre et qui avait vaillamment sur- ; vécu à son triomphe en face d'Esther dans Angelo, ne survécut pas à son bonheur.
Elle fut si heureuse d'être heureuse, qu'au bout de quelques jours tout le monde parla de sa pâleur.
Sa mère voulut qu'elle s'arrachât des bras de son amant, mais elle s'y enchaîna jusqu'à la frénésie. C'était la revanche de l'amour si longtemps dédaigné. Un jour elle refusa de jouer, tant elle était dans le feu de sa passion. Enfin, un après-midi, Esther elle-même vint dire au directeur:
— Vous savez que Lili est à moitié morte, donnez-moi un congé de huit jours pour que je la conduise aux Eaux-Bonnes.
Lili survint toute blanche dans sa robe noire, elle ne dit pas un mot, elle serra la main du
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directeur et s'en alla pleurer sur le sein d'Esther en disant :
— Adieu, mon cher directeur; embrassez-moi et attendez-moi, car je reviendrai.
Elle ne revint pas.
C'est effrayant cette cruauté du bonheur : elle adorait son amant ; son amant l'adorait. C'était la seconde édition de Fontaney avec M^'° Dorval. Ils en étaient morts tous les deux. L'attaché d'ambassade n'en mourut pas, il devint plus ou moins ambassadeur. Mais Lili s'en alla bien vite de ce monde où l'âme la plus fière est presque toujours vaincue par le cœur.
Le vrai drame fut aux Eaux-Bonnes. Esther avait fini par séparer les amants. Mais ils avaient obtenu qu'en manière d'adieu ils feraient ensemble le voyage. Il avait voulu lui-même la conduire jusqu'à la source qui devait lui redonner la vie.
C'est ici que commence ce drame impossible à raconter.
Il partit, elle pleura, car elle pressentit qu'elle ne le reverrait plus. Il avait promis de lui écrire tous les jours, il lui écrivit tous les jours.
Ceux qui ont été aux Eaux-Bonnes savent que le messager s'annonce tous les matins par une
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petite sonnette; Lili attendait cette chanson de la sonnette comme Juliette attendait la sérénade de Roméo.
Les premiers jours elle courait au-devant de la lettre et la lisait vingt fois sous les arbres de la promenade horizontale; mais bientôt elle tomba si malade qu'il lui fallut rester couchée.
On lui montait la lettre, c'étaient des larmes, des caresses, des effusions.
Le célèbre docteur Darralde qui, dans sa vie, a joué un grand rôle mystérieux, était le médecin de Lili. Il s'aperçut du pouvoir prodigieux des lettres de son amant.
Dés que Lili appuyait l'enveloppe sur ses lèvres en respirant le parfum si cher à son cœur, elle avait une effusion amoureuse, comme si ce fût son amant lui-même.
Elle revenait à elle, mais elle remourait plusieurs fois en lisant la lettre.
Darralde prit les mains de la pauvre fille et la supplia de ne plus lire ces lettres passionnées, lui disant qu'il ne la sauverait que si elle était sage.
Dans la peur de n'être pas écouté, il écrivit à Esther de tempérer les sentiments de l'amoureux; mais le mal allait si vite que Lili n'eut
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plus la force de décacheter elle-même les lettres tant attendues.
Quand on les lui apportait, elle les baisait et les mettait sous son oreiller, sentant qu'elle était trop faible pour les lire , comme M"'= de Lespinasse aux derniers billets du chevalier de iMora.
iMais c'était trop déjà de baiser la lettre de son amant, elle s'évanouissait.
L'oreiller la brûlait des flammes les plus ardentes, aussi le docteur Darralde défendit à la femme de chambre de remettre les lettres à Lili, ce qui lui fut un grand chagrin, même aux portes de la mort. Pour la consoler la femme de chambre lui dit que son amant lui écrivait, mais que par ordre exprès de Darralde les lettres ne lui seraient pas remises avant trois ou quatre jours.
Lili n'insista pas, et alors il arriva ceci : Darralde n'empêcha pas l'évanouissement amoureux du matin, cette syncope qui achevait de tuer Lili ; car le simple coup de sonnette du messager avait la même influence que la lettre. C'est à ce point que le docteur supprima la sonnette. Mais il eut beau faire, Lili mourut dans un dernier évanouissement.
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On lui avait pris toutes les lettres quelle garait sous l'oreiller, moins une qu'elle avait cachée. .'n jour, elle la saisit et se souleva pour mieux 1 voir : elle la dévora des lèvres et expira avec :n cri d'amour dans la volupté. Darralde a conté & mot à mot de la scène en médecin et en physioogiste.
. Ce n'était pas d'ailleurs la première fois qu'il " 'ait ce spectacle de la passion que ne dompte la mort; mais il n'avait jamais vu, je ne dipas une plus belle, mais une plus chaste et )lanche victime sur les autels d'Aphrodite. Elle .i'était sacrifiée elle-même !