LA MARSEILLAISE
ous les comédiens se flattaient d'avoir été les maîtres d'Esther : Saint-Aulaire, Samson, Beauvallet, Provost. II n'y eut pas jusqu'à ce terrible Ligierqui ne lui indiquât l'art de faire frémir le spectateur. Il avait toujours dépassé le but, mais il se croyait le premier tragédien du monde. Esther répondait, quand on lui parlait de tous ces maîtres :
— C'est vrai, ils m'ont enseigné tout ce qu'ils ne savaient pas ; mais, pendant qu'ils parlaient, je n'obéissais qu'au maître invisible.
Le maître invisible, c'était son génie. Elle le prouva bien en chantant la Marseillaise.
Après la Révolution de février, le théâtre étant dans la rue, on n'entrait pas dans la salle. Ce fut presque la misère pour tous les comédiens, car en ce temps-là ils n'avaient point passé comme aujourd'hui par la fortune. Esther voulut sauver ses camarades. En 1830, elle avait chanté à Lyon, dans les cafés, la Parisienne, en agitant le drapeau tricolore. En 1848, elle pensa à chanter la
La Mai'seillàise
Marseillaise sur la scène du Théâtre-Français. Mais ce ne fut pas sur l'air connu.
Je n'oublierai jamais l'impression profonde qui nous saisit tous quand elle apparut, embrassant le drapeau et criant de sa voix souveraine, comme dans la mélopée lyrique: Allons, enfants de la Patrie !
On serait allé au diable avec elle. On n'aaucune idée de l'expression violemment accentuée qu'elle donnait à chaque mot par la force et la sonorité de sa voix. C'était beau, terrible, sublime. Et comme le drapeau s'agitait harmonieusement autour d'elle; il avait une âme ce soir- là, comme aux grands jours de bataille. Les républicains tombaient dans les bras l'un de l'autre. Les royalistes, effrayés, tressaillaient au grand souffle de la Révolution. Les artistes ne pouvaient contenir leur enthousiame : jamais la grande tragédienne n'avait ainsi transporté les spectateurs. Elle jetait là toute son âme. Aussi, quand on voulut qu'elle recommençât, elle tomba à moitié évanouie dans les bras de ses admirateurs.
— Demain, dit-elle.
Et elle recommença le lendemain devant une salle inouïe où il y avait de tous les mondes. Le peuple lui-même arriva les jours suivants, le
La scène et les coulisses
peuple jusqu'à la sainte canaille; aussi, un soir, un chiffonnier, dans son enthousiasme, s'écria :
— Esther est une rude citoyenne. Il faut que les frères et amis lui payent des bouquets.
— Bravo ! bravo ! crie-t-on du parterre au paradis, où était le chiffonnier.
Il jette un bonnet de loutre ramassé au coin de la borne : « Que tout le monde jette deux sous. Rien des aristos! »
La sainte canaille vide son sac et arrive à une contribution d'une vingtaine de francs.
Le chiffonnier court chez M™" Prévost, qui est à la porte du théâtre ; il dévaste la boutique de fleurs et s'en revient victorieux, une vraie moisson! Il est admis à monter sur le théâtre, grimpant comme un chat sur messieurs les violons de l'orchestre.
Esther est obligée de reparaître. Beauvallet la ramène.
— Voilà, dit le chiffonnier, le tribut du peuple, qui a donné quatre cents sous pour son idole.
Le chiffonnier veut continuer son discours, mais il pleure et se trouve mal, tout en disant:
— C'est le plus beau jour de ma vie ! Esther, elle-même, s'écrie :
— C'est le plus beau jour de ma vie !
La Marseillaise 223
Mais ses amis ne lui permirent pas longtemps d'être heureuse avec la sainte canaille : on la trouvait trop plébéienne et trop révolutionnaire. .Alfred de Musset lui représenta que ses dieux n'étaient pas contents d'elle.
Elle-même, non plus, n'était pas contente d'elle, car elle se comparaît à l'orage qui court le ciel, mais qui éclate en larmes tout en se noyant dans le bleu. Les joies sereines de la vie n'étaient pas faites pour elle, elle qui aspirait à la solitude, au recueillement, au coin du feu. Ce doux coin d,u feu si cher aux amoureuses et aux mères de famille.
Que de foison l'a vue entrer en scène en pleurant. — Pourquoi pleurez-vous ? — Je pleure parce que je vis la vie des autres et non lamienne !